Récit de soi sous le communisme

Depretto, CatherineParis-IV/Eur'ORBEM
Paru le : 25.02.2015

Récit de soi sous le communisme (en URSS principalement)

Le terme de « récit de soi », comme celui de « communisme » recouvre des phénomènes divers dont il n’est pas possible de parler de manière exhaustive. On se contentera donc de poser quelques jalons.

Récente, l’émergence de cette problématique a été favorisée par le développement de l’histoire culturelle, de l’histoire du quotidien, de la micro-histoire et par l’accès à de nouvelles sources. Dans les années 1970-1980, les travaux d’histoire sociale avaient déjà battu en brèche l’idée que les citoyens soviétiques étaient des sujets passifs, terrorisés et manipulés par une idéologie omnipotente. A partir des années 1990, l’accès à des documents d’archives jusqu’alors secrets, tels que les lettres adressées par les citoyens soviétiques à différentes institutions, aux dirigeants de tous niveaux et surtout les rapports de la police (svodki OGPU-NKVD), « enquêtes » sur les « opinions » de groupes donnés de la population, menées par les organes de sécurité à propos d’événements précis ont élargi le spectre de ce qu’on pouvait savoir sur la façon dont la population avait vécu le système au quotidien. Tout en confirmant l’ampleur du contrôle et de la surveillance, ces sources montrent que les citoyens étaient capables de manifester des opinions personnelles, qu’ils n’étaient pas dupes du discours officiel et pouvaient même, à l’occasion, critiquer les décisions du pouvoir. S’il est difficile de parler de résistance (Widerstand), des éléments de Resistenz, au sens propre d’immunité, d’imperméabilité au discours officiel, peuvent être observés.

Un autre type de sources est venu alimenter la réflexion sur l’univers d’opinions du Soviétique, les nombreux ego-documents et, au premier chef, les journaux intimes, carnets personnels, publiés massivement en Russie à la fin du XXe et au début du XXIe siècles.

Contrairement à une idée solidement ancrée, on avait continué à tenir des journaux à la période soviétique, y compris pendant la « Grande terreur » (1937-1938), la Seconde Guerre mondiale, le siège de Leningrad, et ce malgré les risques que cette pratique faisait courir. On connaissait bien quelques exemples de journaux, écrits après 1917, mais on pensait qu’il s’agissait de cas isolés, exceptionnels, émanant essentiellement des élites de l’ancien régime ou de familles ayant maintenu cette tradition.

De tous les ego-documents, le journal personnel est le lieu d’épanchement par excellence de la subjectivité ; non destiné à la publication, il est le réceptacle des pensées secrètes, intimes du diariste et, à ce titre, considéré comme une source de première importance, en particulier pour l’étude des opinions et des mentalités dans les régimes dits totalitaires. La découverte d’un ensemble significatif de journaux personnels, tenus par toutes sortes de gens, y compris sous le stalinisme (1929-1953), est l’événement qui a communiqué une impulsion décisive aux travaux consacrés à la « Soviet Subjectivity ». Un centre d’archives à Moscou est spécialement dédié à la collecte de ce type de sources, Centr dokumentacii « Narodnyj Arhiv ».

S’appuyant sur les catégories du dernier Foucault, le chercheur allemand Jochen Hellbeck, à qui l’on doit cette expression, s’intéresse aux mécanismes du « travail sur soi » auquel se livrent certains Soviétiques dans leurs journaux personnels. Au sujet cartésien ou kantien (le sujet libéral), considéré comme un tout donné, est opposée une conception historicisée, contextualisée, celle d’un sujet en formation, et d’une « subjectivité travaillée par les disciplines ». Ce sont les mécanismes de cette subjectivation, la constitution de ce sujet « non libéral », qui retiennent son attention. Les analyses de Jochen Hellbeck sont largement tributaires d’un matériau d’une richesse exceptionnelle qu’il a été l’un des premiers à analyser de façon systématique, le journal de Stepan Podlubnyj (1914-1998) qui montre comment ce fils de paysans ukrainiens dékoulakisés, obligé de se cacher dans le Moscou des années 1930, fait tous les efforts possibles pour devenir un citoyen modèle et faire oublier les stigmates de son origine sociale impure (le texte intégral n’a toujours pas été publié en russe, il n’existe qu’une édition partielle en allemand, cf. bibliographie). Loin d’être un lieu d’épanchements narcissiques, le journal aurait dans ce cas surtout une fonction d’auto-disciplination, consciemment revendiquée par le diariste et reflétant une réelle intériorisation des valeurs du régime. Mais, comme cette pratique viendrait malgré tout d’une initiative individuelle, on peut y voir un élan de subjectivation et, partant, d’émancipation. Dans le même temps, il est possible de repérer, y compris chez des diaristes tels que Podlubnyj, des éléments d’analyse du système, de fonctionnement du régime qui sont tout sauf conformistes. Parmi les propos les plus distancés et critiques (concernant la dékoulakisation, la famine de 1933, la répression qui a suivi l’assassinat de Kirov en décembre 1934…), on peut signaler ceux de la jeune Nina Lougovskaïa (1918-1993) dont le journal a été retrouvé dans les archives de la police. Les écrits intimes tenus pendant le siège de Leningrad font également apparaître une prise de distance progressive par rapport au discours propagandiste du régime (Nous laissons volontairement de côté les deux témoignages les plus profonds sur cette période en raison de leur caractère non diaristique au sens strict, que sont les mémoires de la cousine de Pasternak, Olga Freidenberg (1890-1955) et différents textes de Lidija Ginzburg (1902-1990) dont Journal du siège de Leningrad). Après la mort de Staline et au fur et à mesure que l’on s’approche de la fin de l’URSS, les journaux personnels laissent transparaître des propos de plus en plus libérés et, partant, permettent également de repérer des formes proches de l’épanchement d’une subjectivité. Ainsi se dégage une image plus nuancée du sujet sous le communisme (y compris à la période stalinienne) dont l’étude doit mettre en avant les interférences entre discours officiel et non officiel et les identifications hybrides, développées par certaines catégories de la population.

Mais, globalement, une des marques les plus durable du stalinisme et du communisme soviétique a été de faire de ses sujets des individus qui répugnent à parler d’eux et à exprimer leurs émotions, ce que mettent en évidence, sous des formes différentes, les travaux d’Orlando Figes (The Whisperers : Private Life in Stalin’s Russia, 1998) ou de Catherine Merridale (Night of Stone. Death and Memory in Russia, 2000).

A côté du journal personnel, il est des pratiques propres au communisme soviétique, qui relèvent aussi de la subjectivité, le questionnaire (anketa), l’autobiographie d’institution (avtobiografija), l’auto-rapport (samootčet), l’autocritique publique (avtokritika). Celles-ci ne sont pas seulement des réponses à des questions, mais peuvent se dérouler en un véritable récit de soi, servant à vérifier que le postulant a le capital politique nécessaire pour accéder aux fonctions recherchées. Malgré leur caractère bureaucratique, ce type de textes a aussi attiré l’attention des chercheurs qui y ont cherché les traces d’une subjectivité d’un type particulier. Le rôle joué par la biographie d’institution dans le cas des cadres du PCF autorise enfin les chercheurs français Claude Pennetier et Bernard Pudal à définir le communisme comme une « biocratie ».

Contrairement à l’ambition affichée par certains de ses partisans, l’étude de la « Soviet Subjectivity » n’a pas vraiment donné naissance à un nouveau paradigme explicatif, permettant de rendre compte du communisme soviétique. La participation active (agency) des individus à l’élaboration des vérités officielles, issues des institutions centrales de l’Etat et servant les intérêts du régime tend certes à corriger une stricte approche totalitaire, insistant sur la toute-puissance de l’idéologie et réduisant les citoyens soviétiques à des victimes. D’un autre côté, l’approche par le subjectif permet aussi de nuancer une certaine tendance de l’histoire sociale à désidéologiser les comportements et à faire disparaître toute notion d’individu. Néanmoins, l’analyse de ces « laboratoires du moi » peut finalement apparaître comme venant renforcer le paradigme totalitaire puisqu’en intégrant les catégories mentales officielles et en voulant se conformer à l’offre identitaire du régime, les sujets participent eux-mêmes à une forme d’asservissement (Habermas, « colonisation par l’Etat des mondes vécus »).