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Tsiganes (persécution des)


> Paru le : 16.12.2015

Exclusion et internement

Prévention contre les Tsiganes

Comme partout en Europe et depuis des temps immémoriaux, les Tsiganes ont été victimes de toutes sortes de préventions pesant sur les nomades. La constitution des États modernes ayant besoin de définir les citoyens par des adresses précises pour assurer la conscription et l’imposition a renforcé cette méfiance. Les lois pour surveiller les Tsiganes et encadrer leurs déplacements se sont multipliées au début du XXe siècle. Les nationaux-socialistes, qui voyaient dans les origines ethniques et raciales les explications de toutes les attitudes, par exemple, les accusations traditionnelles de vol, trouvaient leur explication dans les gènes du peuple tsigane. Mais lorsque Hitler arrive au pouvoir, les Tsiganes forment dans le Reich une infime minorité de moins de 30 000 personnes et ne constituent pas un problème considérable. Leur « teint basané » les désigne néanmoins comme des non-Allemands.

Les lois raciales

Les premières grandes lois raciales de l’État national-socialiste (Nuremberg, 1935) ne mentionnaient pas explicitement les Tsiganes. Mais les décrets d’application promulgués par Wilhelm Frick, le ministre de l’intérieur du Reich, précisaient que parmi les pollueurs du sang allemand, figuraient « les Tsiganes, les noirs et leurs bâtards ». Quelques Tsiganes furent internés pour avoir eu des relations sexuelles avec des Allemands. En 1936 fut créé un organisme qui a eu un rôle fondamental : l’Institut de recherche pour l’hygiène raciale et la biologie de la population. Son directeur, Robert Ritter, était présenté comme un expert pour la « question tsigane ». Avec son assistante, Eva Justin, il constitua 20 000 dossiers sur l’aspect physique détaillé des Tsiganes et des métis (Zigeunermischlinge).

Quand, en 1937, fut créé l’Office de police criminelle du Reich visant à prévenir la criminalité sur le concept de « détention préventive », un de ses départements était spécialisé dans les questions tsiganes. Les campagnes contre les inactifs, les parasites, les « asociaux » conduisirent certains Tsiganes dans les camps de concentration. Mais le 8 décembre 1938, le décret de Himmler relatif à la lutte contre le « fléau tsigane » précisait que la question devait être abordée également sous un angle racial. Cependant, selon Himmler, en vue de la réalisation de « la solution finale de la question tsigane », contrairement aux Juifs, les Tsiganes de « race pure » étaient perçus comme moins dangereux que les métis. Comme l’idée était de lutter contre la pulsion de crime considérée comme héréditaire, les Tsiganes « asociaux » pouvaient être soumis à cette procédure dite de détention préventive. On estime que 500 Tsiganes en ont été victimes entre 1933 et 1939. Déjà au XVe siècle, au temps du Saint Empire romain germanique, les Tsiganes étaient régulièrement accusés de rassembler des informations pour le compte des Turcs. Alors que la guerre se rapprochait, le soupçon d’espionnage s’est ajouté aux autres accusations. Au début du nazisme, ce sont surtout les Tsiganes nomades qui furent visés. Des camps municipaux furent créés à Cologne, à Düsseldorf, à Berlin pour débarrasser les villes des « indésirables » et renforcer le contrôle sur les nomades. À la veille de la guerre, les campagnes de presse contre les Tsiganes se sont amplifiées. Les enfants tsiganes ont été exclus des écoles à Cologne, à Francfort-sur-le-Main, à Düsseldorf. Mais c’est surtout en Autriche que la situation des Tsiganes s’est alors dégradée.

La persécution des Tsiganes autrichiens

8 000 Tsiganes vivaient dans l’est de l’Autriche, le Burgenland. Après l’Anschluss, les sentiments anti-tsiganes déjà très vifs se sont déchaînés. Les Tsiganes perdirent le droit de vote, furent contraints au travail forcé et des centaines d’entre eux furent victimes de « détentions préventives ». Les nazis locaux souhaitaient ouvertement que le Burgenland soit libre de Tsiganes (Das Burgenland Zigeunerfrei).

 Déportation dans le Gouvernement général : Bełżec

La guerre a aggravé la situation des Tsiganes. Ils furent d’abord chassés des régions frontalières et leurs déplacements furent interdits. L’idée hitlérienne de ramener dans le Reich tous les « Volksdeutsche, Allemands ethniques » et d’en chasser tous les non-Allemands a impliqué l’expulsion vers l’Est des Tsiganes d’Allemagne. Comme pour les Juifs, c’est la partie de Pologne non annexée, le Gouvernement général, qui a été le lieu de regroupement, même si le Gouverneur Hans Frank ne voyait pas d’un bon œil l’afflux d’« indésirables » dans son Gouvernement. À la mi-mai 1940, un premier convoi de 2 500 Tsiganes des zones frontalières de l’Ouest est parti pour la Pologne. Soit ils y furent purement et simplement abandonné en rase campagne, soit ils furent dirigés vers des camps de travail. Ce fut le sort de 910 Tsiganes de Hambourg envoyés à Belzec pour travailler aux fortifications de la frontière entre les zones allemandes et soviétiques de la Pologne occupée. Le travail excessif, la nourriture insuffisante, la brutalité des gardiens provoquèrent une dégradation rapide de la situation des Tsiganes, compromettant la réalisation du travail. Le 1er juillet 1940, la situation « inacceptable » fut discutée entre le Höherer der SS und Polizeiführer (HSSPF, Chef de la police et de la SS) Odilo Globocnik et des représentants de Frank qui refusèrent la proposition de Globocnik de libérer les femmes, les enfants et les personnes inaptes au travail. Finalement, les Tsiganes polonais restèrent dans le camp et les Tsiganes allemands furent dispersés dans le Gouvernement général sans être d’ailleurs nécessairement internés. Ils ont été cependant décimés par le froid, la faim et les maladies. De fait, les autorités du Gouvernement général, malgré les demandes envoyées à Berlin, n’ont jamais su si les Tsiganes devaient être « traités comme les Juifs ». À l’arrivée de l’armée rouge, les Tsiganes survivants ont pu rentrer en Allemagne avec leurs compatriotes.

Hésitations de la politique nationale-socialiste

En effet, la politique nazie à l’égard des Tsiganes n’a jamais été clairement établie. Hitler ne s’intéresse pas à cette question. On ne connait que deux interventions du Führer à propos de la présence des Tsiganes dans l’Armée. Himmler est lui-même hésitant. Pour lui, il n’est pas certain que les Tsiganes de race pure, descendants des Indo-européens, ne soient pas des aryens, ce qui n’était pas l’opinion de Martin Bormann ou du ministre de la Justice, Otto Georg Thierack qui souhaitaient une politique totalement répressive souvent réclamée d’ailleurs par la base de la population allemande. Ainsi, en 1942, les Tsiganes comme les Juifs ne pouvaient plus recevoir les aides sociales prévues par la loi et étaient soumis à un régime spécial les séparant des autres travailleurs et les excluant des lois du travail (ils ne pouvaient plus être apprentis, ils pouvaient être licenciés à tout moment, ils ne pouvaient pas adhérer aux groupements de travailleurs).

Internement dans les camps de concentration du Reich

Au cours de la guerre, des Tsiganes furent internés dans les camps de concentration où ils subirent le sort commun : Neuengamme, Dachau, Buchenwald, Ravensbrück, Natzweiler-Struthof, Mauthausen, Sachsenhausen.

Les massacres de masse

Les stérilisations

Selon les recommandations de Robert Ritter, les stérilisations « volontaires » ou forcées constituaient une première manière de se débarrasser des Tsiganes, en particulier les métis. Le consentement à la stérilisation pouvait permettre, en principe, d’obtenir l’autorisation de se marier, voire parfois d’échapper à la déportation. 2 000 ou 2 500 Tsiganes furent soumis, surtout à partir de janvier 1943, à cette politique parfois présentée comme un « génocide retardé ».

Massacres par les Einsatzgruppen

Sur le front de l’Est, les Tsiganes, considérés comme des espions potentiels, tombèrent par dizaines de milliers, hommes, femmes, enfants, sous les balles des Einsatzgruppen avec les Juifs et les partisans, dans les Pays baltes et en Union soviétique ; les Tsiganes sédentaires de Crimée subirent le même sort. De 10 000 à 20 000 Tsiganes furent fusillés en Serbie comme otages en réponse aux actions des partisans.

Les Tsiganes à Łódź et à Chełmno

Les déportations vers l’Est restèrent à l’ordre du jour. 5 000 Tsiganes, essentiellement autrichiens, furent déportés à l’automne 1941 dans un « ghetto » de Litzmannstadt (Łódź) dans le Reichsgau Wartheland, en Pologne annexée. Le ghetto tsigane fut soumis à de telles conditions de vie qu’il fut ravagé dès le mois de décembre par une épidémie incontrôlable de typhus alors que 120 000 Volksdeutsche vivaient dans la région. Le problème fut réglé par les SS à leur manière : en janvier 1942, 4 500 Tsiganes furent emmenés en camions jusqu’à Kulmhof (Chełmno) et assassinés dans les camions à gaz du centre de mise à mort construit pour les Juifs.

Les Tsiganes à Auschwitz

Fin 1942, par un décret connu sous le nom de « Auschwitz Erlass », Himmler décida d’envoyer à Auschwitz les familles tsiganes du Reich (Allemagne et Autriche), particulièrement les Sinti (Tsiganes des régions germanophones) qui n’étaient pas de « race pure tsigane » (celles qui comportaient des Zigeunermischlingen, métis de Tsigane ») selon les normes nationales-socialistes. Un camp des familles tsiganes fut ouvert aussitôt à Birkenau dans le secteur BIIe et les premiers Tsiganes, partis de Buchenwald, arrivèrent le 26 février 1943. Au cours du mois de mars, les déportations massives commencèrent et 13 000 personnes, hommes, femmes, enfants arrivèrent à Birkenau. À la fin de l’année, 18 738 Tsiganes avaient été enregistrés dans le camp.

Les personnes incapables de travailler n’ont pas été assassinées à leur arrivée ; les familles ont été maintenues ensemble et les adultes n’ont pas été soumis au travail forcé, contrairement à ce qu’il advint aux Juifs, exception faite de ceux de Theresienstadt qui vécurent au « camp des familles » de Birkenau. Les Tsiganes ont pu garder leurs vêtements civils et quelquefois leurs cheveux. Toutefois, ils furent tatoués. Cependant, les conditions de vie à Birkenau sont vite apparues totalement inadaptées à des familles, en particulier à de très jeunes enfants. Après des hésitations et un échange de courrier avec l’administration centrale des camps à Berlin, il fut décidé de ne pas prévoir une alimentation particulière pour les enfants, y compris pour les nourrissons. Les baraques au chauffage approximatif et souvent seulement posées sur le sol, la nourriture notoirement insuffisante, la promiscuité ont vite rendu la situation catastrophique. Aussi le camp des Tsiganes fut-il très vite ravagé par toutes sortes de maladies, en particulier la troisième épidémie de typhus à Auschwitz qui commença à la mi-mai 1943 et fut particulièrement virulente jusqu’au début de juillet au camp des Tsiganes, où l’on comptait alors 15 000 détenus. Mais d’autres maladies se développèrent comme la tuberculose, la gale, la dysenterie et le noma, une sorte de lèpre presque disparue en Europe qui dévorait le visage des enfants.

Pour lutter contre le typhus selon la méthode utilisée à Kulmhof, les SS gazèrent le 23 mars 1943 1700 Tsiganes venus de Bialystok et soupçonnés d’être contaminés. Ils furent tués à la manière des Juifs, sans avoir été immatriculés ni intégrés dans le camp. Puis les SS gazèrent le 25 mai 1 035 Tsiganes du camp, 507 hommes et 528 femmes qui avaient le typhus ou étaient soupçonnés d’en être atteints. Cependant, comme le typhus les menaçait eux-mêmes, en février 1944, les SS installèrent au camp des Tsiganes une baraque d’épouillage des vêtements à l’air chaud sec produit par une chaudière électrique.

À la fin du mois de mai 1943, Josef Mengele arriva à Auschwitz. Il devint médecin-chef du camp des Tsiganes. Il commença ses expériences médicales sur les enfants dans le camp familial des Tsiganes. Il rechercha parmi les Tsiganes en particulier les jumeaux, les nains, les géants et autres personnes au « physique inhabituel », qu’il sélectionnait à l’arrivée des déportés. Il ordonna la création d’un jardin d’enfants normal en apparence, où il se comporta à l’occasion comme un bon père de famille en faisant des distributions de lait ou de chocolat. En fait, les enfants servaient à ses expériences pour des recherches sur les maladies dont ils étaient affectés, sur la couleur des yeux, sur la gémellité. Les femmes furent aussi victimes des recherches de Mengele et de Carl Clauberg sur la stérilisation.

Entre mars et juillet 1944, 3 500 Tsiganes furent déplacés vers d’autres camps de concentration comme Buchenwald, Flossenbürg et Ravensbrück pour y travailler.

Le 16 mai 1944, les SS tentèrent de liquider une première fois les 6 000 détenus qui restaient du camp des Tsiganes après les départs et les ravages causés par les maladies, mais ils se heurtèrent à une résistance inattendue. Les détenus armés de couteaux, de pelles et de pierres, connaissant le sort que leur réservaient les SS, refusèrent de sortir des baraques. Les SS préférèrent différer leur projet. Dans la nuit du 2 au 3 août 1944, après l’appel du soir, les SS annoncèrent aux Tsiganes qu’ils allaient être dirigés vers un autre camp et distribuèrent des rations de nourriture pour le voyage. Le piège fonctionna et 2 897 Tsiganes furent gazés aux Crématoires II, III et V et le camp des familles Tsiganes cessa d’exister.

800 Tsiganes, la plupart des enfants et des jeunes gens qui avaient été auparavant envoyés de Birkenau à Buchenwald en tant qu’aptes au travail, ont été de nouveau transférés à Auschwitz le 5 octobre et furent gazés le 10 octobre.

Au total, 23 000 Tsiganes ont été internés à Auschwitz, dont les deux tiers étaient allemands ou autrichiens. Les autres venaient de Bohème-Moravie, de Pologne ou d’autres pays occupés par le Reich. Un convoi est parti de Malines le 15 janvier 1944 avec 351 Tsiganes dont 145 Français et 121 Belges. Seuls 12 auraient survécu.

85 % des Tsiganes envoyés à Auschwitz y sont morts : près de 6 000 assassinés dans les chambres à gaz, 14 000 de maladie ou assassinés par les kapos et les SS, en particulier les médecins SS. Il y eut 6 000 enfants au camp des Tsiganes dont 363 nés, immatriculés et morts à Auschwitz.

Bilan du nombre des morts

Le bilan chiffré est difficile à établir en partie parce que, si l’on estime qu’un million de Tziganes environ vivaient en Europe avant la guerre, on ne connait pas précisément le nombre de Tsiganes survivants. Les chiffres proposés vont de plusieurs dizaines de milliers de victimes jusqu’à des chiffres de l’ordre de 200 000 et même au-delà. Les souffrances des Tsiganes n’ont pas cessé avec la fin de la guerre. Les mesures de discrimination ont quelquefois subsisté après la guerre, par exemple en Bavière. En France, les derniers Tsiganes n’ont été libérés qu’en mai 1946. Il a fallu plusieurs décennies avant que la persécution dont les Tsiganes ont été victimes sous le pouvoir national-socialiste entre clairement dans les consciences.