Bruno Quélennec, Maître de conférences en études germaniques à l’université Paris 8, « Les mondes allemands » (EA 1577)
D’usage courant dans la recherche germanophone sur la judéophobie contemporaine, la notion d’« antisémitisme du rejet défensif de la culpabilité » ou « antisémitisme secondaire », apparue dans l’après-guerre, vise à saisir un phénomène spécifique au post-nazisme, à savoir le développement d’un antisémitisme dû à Auschwitz. Selon cette hypothèse, la Shoah donnerait paradoxalement aux Allemands une nouvelle raison de haïr les juifs, la simple existence de ces derniers rappelant aux premiers les crimes commis en leur nom sous le IIIe Reich. L’« antisémitisme secondaire » aurait ainsi pour particularité de se construire à partir d’un « complexe de culpabilité » et d’un rejet de la mémoire, sur fond de nationalisme. La Shoah constitue alors un obstacle insurmontable au développement d’une quelconque fierté collective allemande, la responsabilité de l’extermination doit être niée, relativisée, contournée, compensée, afin que son poids ne pèse plus sur la conscience individuelle, familiale ou nationale. Or, c’est souvent dans le cadre de ces tentatives d’auto-disculpation et de déresponsabilisation que des stéréotypes anti-juifs seraient réactivés. Cet article s’intéresse à la genèse, aux évolutions, mais aussi aux limites temporelles, spatiales et analytiques d’un tel concept pour penser les reconfigurations de l’antisémitisme contemporain.
Mots-clés : antisémitisme contemporain, Politique mémorielle, Histoire de l’Allemagne contemporaine, Shoah, National-socialisme, Histoire des sciences sociales en Allemagne, École de Francfort, Centre de recherche sur l’antisémitisme de Berlin
Cet article synthétise et poursuit des réflexions déjà élaborées dans différentes contributions, notamment Quélennec, 2021, et Quélennec, 2023.
Méconnue en France, la notion d’« antisémitisme secondaire » (sekundärer Antisemitismus) ou d’« antisémitisme du rejet défensif de la culpabilité » (Schuldabwehr-Antisemitismus) est d’usage courant en Allemagne. À quoi fait-elle référence ? Pour saisir la spécificité des phénomènes qu’elle désigne, on cite souvent une formule attribuée au psychanalyste israélien Zvi Rix : « les Allemands ne pardonneront jamais Auschwitz aux Juifs ». Selon cette hypothèse, la Shoah donnerait aux Allemands une nouvelle raison de haïr les Juifs, la simple existence des seconds rappelant aux premiers les crimes commis en leur nom sous le IIIe Reich. Cet antisémitisme inédit, « non pas malgré, mais à cause d’Auschwitz » (Broder, p. 11), aurait pour particularité de se construire à partir d’un « complexe de culpabilité ». Il se manifesterait de plusieurs manières : par une incapacité à admettre toute forme de responsabilité individuelle ou collective pour la Shoah, par la négation ou la relativisation de l’extermination, par un rejet de sa commémoration, et par une tendance à renverser les rôles de bourreaux (allemands) et de victimes (juives). Il est aujourd’hui admis dans la recherche allemande que l’« antisémitisme secondaire » constitue, à côté de « l’antisémitisme relatif à Israël » (israelbezogener Antisemitismus), une des modalités principales de l’expression de l’hostilité anti-juive contemporaine. Or, faute de dialogue franco-allemand dans le domaine des sciences sociales, cette notion n’a pas encore connu la réception qu’elle mérite dans la recherche francophone. Cet article entend contribuer à ce transfert de connaissances, et, par-là, donner des outils pour intervenir dans les débats actuels sur les questions de qualification et de théorisation de l’antisémitisme contemporain.
Après un retour sur le contexte post-1945 en Allemagne ainsi que sur la genèse et les développements du concept d’« antisémitisme secondaire », on s’interrogera sur ses limites temporelles, spatiales et analytiques.
LE CONTEXTE POST-1945 EN ALLEMAGNE DE L’OUEST1
Dans l’après-guerre, l’antisémitisme entre très progressivement dans une phase de « latence » en Allemagne de l’Ouest (Bergmann, 2018, p. 567). Ses formes manifestes, rappelant le national-socialisme, sont de moins en moins tolérées dans la communication publique. La tabouisation de l’antisémitisme a alors une fonction claire : elle permet à l’Allemagne de l’Ouest de présenter l’image d’une nation en voie de dénazification et de démocratisation, prête à pleinement intégrer le « monde libre » (Bergmann & Erb, 1986 ; Stern ; Kauders). C’est ainsi que, sous la pression des Alliés, la norme s’inverse progressivement après 1945 : c’est à l’antisémite, désormais, de se justifier devant le tribunal de l’espace public, et, bientôt, devant le tribunal tout court. L’hostilité anti-juive ne disparaît pas, loin de là (Schüler-Springorum), mais il n’y a presque plus d’antisémites revendiqués. Ce « préjugé de masse » n’a plus de « légitimation politique » : on est désormais face à un « antisémitisme sans antisémites » (Marin).
Comment dès lors saisir, mesurer et expliquer ce phénomène inédit ? Faut-il se figurer un préjugé anti-juif persistant dans la conscience des individus, mais « tu » dans les interactions sociales ? Ou assiste-t-on à l’émergence d’un nouveau « tabou », au sens quasi psychanalytique du terme ? À moins que l’hostilité anti-juive ne continue à s’exprimer publiquement, mais de manière désormais détournée ou « cryptée » (Adorno, 1961, 108-112) ? Ce sont les questions que se posent très vite les observateurs de la situation allemande, et auxquelles vont s’attaquer les premières recherches en sciences sociales dès l’après-guerre.
La thèse d’un « nouvel antisémitisme » naissant dans l’immédiat après-guerre est notamment défendue dès 1946 par un observateur juif américain, Moses Moskowitz, dans un reportage sur la situation politique de l’Allemagne de l’Ouest, rédigé pour la revue Commentary (Moskowitz). L’auteur y évoque l’« énigme de l’irresponsabilité allemande » : s’il y a bien selon lui dans la population allemande un rejet massif des crimes du national-socialisme, il constate également un refus, tout aussi catégorique et partagé, d’en être tenu pour responsable. À cela s’ajoute une tendance à se présenter comme des victimes, à la fois du IIIe Reich, de la guerre et des Alliés (Bergmann, 2007, p. 14), ainsi qu’un manque total d’empathie envers les Deported Persons (cf. aussi Arendt). Ce contexte favorise selon lui l’émergence d’une nouvelle hostilité anti-juive, intimement liée au spectre du nazisme :
Les Juifs qui se trouvent actuellement en Allemagne, qu’ils soient allemands ou étrangers, sont le corpus delicti des accusateurs qui hantent les Allemands et continueront à les hanter jusqu’à ce que les milliers ou les millions d’Allemands qui ont participé personnellement à l’extermination des Juifs soient traduits en justice. Les Allemands savent très bien que l’extermination des Juifs était une entreprise à grande échelle et qu’un nombre incalculable de personnes y ont participé directement. Jusqu’à ce qu’elles soient identifiées, chaque Allemand est soupçonné d’avoir été l’une d’entre elles. Tant que les Allemands n’auront pas le courage moral d’assumer les conséquences des crimes nazis contre les Juifs, ils chercheront à bannir l’accusateur et le dénonceront comme un élément perturbateur de leur paix. (Moskowitz, p. 13, notre traduction)
Ce texte témoigne ainsi du fait que, dès l’immédiate après-guerre, les Deported Persons juives se voient transformées en « casse-pieds de la mémoire », pour reprendre une expression d’Eike Geisel, un phénomène nouveau qui va rapidement devenir un objet d’étude pour les sciences sociales allemandes, notamment au sein de la première génération de l’École de Francfort.
GENÈSE ET DÉVELOPPEMENTS DU CONCEPT
C’est en effet d’abord à l’Institut für Sozialforschung de Francfort, dans les années 1940-1950, qu’est élaborée la notion d’antisémitisme du « rejet défensif de la culpabilité » (Adorno, 2017), puis celle d’« antisémitisme secondaire » (Schönbach), avant qu’elle se voit remaniée par des sociologues du Centre de recherche sur l’antisémitisme de Berlin (Bergmann & Erb, 1986) et finalement intégrée dans les grandes études quantitatives sur l’autoritarisme, depuis les années 2000-2010.
LES TRAVAUX DE L’ÉCOLE DE FRANCFORT SUR L’ANTISÉMITISME APRÈS AUSCHWITZ (T. W. ADORNO ET P. SCHÖNBACH)
Le concept d’« antisémitisme secondaire » est utilisé pour la première fois par le sociologue Peter Schönbach en 1961, dans un travail portant sur les réactions de la population allemande à une série d’actes anti-juifs de l’hiver 1959-1960 (Schönbach). Dans cette étude, le chercheur s’intéresse notamment aux attitudes antisémites dans la jeune génération et soutient que celles-ci reposent moins sur une conviction nationale-socialiste « authentique » (genuin) que sur une « appropriation » des préjugés antisémites du « père » :
Le père de famille, qui ne veut pas s’avouer qu’il appartient au groupe de ceux qui ont été séduits [par le nazisme, B.Q.] et qui est ’condamné au silence’ dans l’espace public, entreprend probablement […] de se justifier, lui et ses conceptions [antisémites, B.Q.], dans son cercle privé. Le fils, pour lequel il est insupportable de penser que son père ait pu être aveuglé ou pire encore, peut en quelque sorte maintenir une image pure de ce dernier en s’appropriant ses préjugés (ibid., p. 80, notre traduction).
Chez le « fils », la haine des Juifs ne constituerait donc pas une impulsion motrice dans son expression de l’antisémitisme ; celle-ci s’avérerait plutôt être la conséquence de l’identification au père impliqué dans le nazisme. Dans la recherche actuelle, cette idée d’un antisémitisme de « seconde main », transmis essentiellement dans la sphère familiale, est souvent rattachée à la notion d’« antisémitisme du rejet de la culpabilité » (Schuldabwehr-Antsemitismus), mobilisée par Theodor W. Adorno dans une analyse qualitative d’entretiens de groupe réalisés en 1949-1950 (Adorno, 1955). Confrontés en amont de l’entretien à la critique (fictive) du soldat américain « Colburn », qui déclare dans une lettre (également fictive) que les Allemands seraient restés après-guerre très massivement hostiles aux Juifs et qu’ils refuseraient d’assumer une quelconque responsabilité pour les crimes nazis (p. 142- 143), bon nombre d’enquêtés réagissent par un rejet en bloc. Ces réflexes de défense ne sont certes pas antisémites en eux-mêmes, mais Adorno montre qu’ils peuvent servir de base à une reconstitution de l’hostilité anti-juive : si les Allemands ne sont aucunement responsables ou coupables des crimes nazis, l’occupation alliée, les programmes de « rééducation », les réparations à payer, les bombardements subis, perdent toute forme de légitimité. Ces phénomènes peuvent dès lors être considérés comme des attaques injustifiées contre le peuple allemand, souvent présenté par les enquêtés comme un collectif com- posé principalement d’« innocents » et de « victimes » de la terreur nazie (et soviétique). Dans ce cadre interprétatif, les Juifs peuvent faire à nouveau l’objet d’accusations à caractère antisémite. On dénonce par exemple la pression morale, politique et financière illégitime qu’ils exerceraient sur l’Allemagne, par l’intermédiaire des Alliés, mais aussi leur prétendue mainmise sur le marché noir dans l’immédiate après-guerre (p. 251 sq.).
Pour expliquer ce type de réactions, Adorno mobilise les analyses déjà déployées dans les années 1940 sur la « personnalité autoritaire » (Adorno, 1950) et les concepts psychanalytiques de « rejet de la culpabilité » ou de « projection agressive » (Adorno, 1955, p. 147), ce qui implique qu’on aurait affaire ici à des dynamiques largement inconscientes. Celles-ci ne sont pas nécessairement corrélées à un passé de compromission active avec le régime, affirme le sociologue. C’est plutôt la combinaison d’un sentiment de culpabilité « latent » et d’une identification « aveugle » avec la « nation » qui constituent les conditions nécessaires et suffisantes de ce type de réflexes potentiellement antisémites. Si l’étude de Peter Schönbach insiste sur la question de la transmission intergénérationnelle du préjugé, à travers la figure du père dont les enfants désirent garder une image « pure » (Schönbach, p. 80), Adorno décrit un mécanisme similaire, en se concentrant cependant sur le rapport de l’individu à la patrie.
La Shoah constituant un obstacle insurmontable au développement d’une quelconque fierté collective, la responsabilité de l’extermination doit alors être tue, niée, relativisée, contournée ou du moins compensée, afin que son poids ne pèse plus si fortement sur la conscience individuelle, familiale ou nationale des Allemands. Or, c’est sur le fond de ces tentatives d’auto-disculpation ou de déresponsabilisation que des stéréotypes peuvent être réactivés. Les accusations dont sont alors victimes les Juifs n’ont rien de vraiment « nouveau ». Ce sont plutôt les ressorts de l’hostilité qui se sont transformés. On n’aurait plus affaire à une haine « primaire », « authentique » des Juifs, en lien avec une quelconque expérience « réelle » avec ce groupe, mais à un réflexe de défense quasi-mécanique du collectif national mis en accusation, avec lequel l’individu au moi « faible » s’identifie. L’adjectif « secondaire » a donc ici une valeur « logique » autant que « chronologique ». Ce sont, pour Adorno et Schönbach, le rejet de la culpabilité et la défense du collectif familial ou national attaqué qui sont premiers dans ce type d’antisémitisme, et pas la haine des Juifs, dont l’expression s’effectue comme dans un second temps, de manière tout aussi stéréotypée que désincarnée. À vrai dire, l’antisémitisme post-1945 n’apparaît plus aux théoriciens de l’École de Francfort comme étant un préjugé ayant une force propre, mais comme un élément parmi d’autres figurant sur le « ticket » fasciste (Adorno & Horkheimer, 1947, p. 208 sq.). Certes, le Juif peut à tout moment redevenir l’ennemi principal. Mais d’autres out-groups2 vulnérables peuvent aussi occuper cette fonction. Dans le cadre de la théorie de la « personnalité autoritaire », les cibles de l’hostilité raciste sont finalement interchangeables (Barbisan, Grivaux & Quélennec, 2023).
LES TRAVAUX DU CENTRE DE RECHERCHE SUR L’ANTISÉMITISME DE BERLIN (W. BERGMANN)
À partir des années 1980, le concept d’« antisémitisme secondaire » est considérablement reformulé et remanié par les sociologues et historiens du Centre de recherche sur l’antisémitisme de Berlin créé en 1982. Les travaux de Werner Bergmann et Rainer Erb s’inspirent moins de l’École de Francfort que de la théorie luhmannienne des systèmes. Selon les deux sociologues, le concept d’« antisémitisme secondaire » désigne moins une nouvelle matrice ancrée dans un « complexe de culpabilité » qu’une forme de « communication détournée » (Umwegkommunikation), une nouvelle sémantique qui émerge dans le contexte nouveau de sa tabouisation sociale et politique (Bergmann & Erb, 1986). Dans un article plus tardif de 2007, Werner Bergmann s’est attaché à en reconstruire les quatre formes d’articulation principales, qui forment un tout significatif (Bergmann, 2007) :
– La négation de la Shoah ou sa relativisation (p. 17-20) : il y là tout un spectre d’options allant du négationnisme pur et simple (aujourd’hui très résiduel) à la mise en balance de la Shoah avec d’autres massacres, pour lui contester son caractère exceptionnel.
– Le « décompte » ou la « mise en balance » (p. 20-30) : Bergmann distingue plusieurs sous-types : présenter les Juifs comme co-responsables de l’antisémitisme et de la Shoah ; construire le collectif national (allemand) comme un collectif de « victimes » de la Seconde Guerre mondiale. Faire du peuple juif un « peuple de bourreaux » (Tätervolk), en s’appuyant sur une image diabolisée de l’État d’Israël.
– Le refus d’aborder le sujet (p. 30-33) : le sociologue fait ici référence aux appels à « tirer un trait sur le passé » (Schlussstrich-Mentalität), à en finir avec la « culture de la repentance » afin de renouer un rapport « normalisé » avec le passé national.
– Le discrédit moral (p. 33-34) : Bergmann évoque l’idée répandue selon laquelle la mémoire de la Shoah serait systématiquement « instrumentalisée » au service d’intérêts financiers et politiques, ceux d’un prétendu « lobby juif » et/ou de l’État d’Israël.
Nous disposons ainsi non pas d’un, mais de deux paradigmes explicatifs de l’« antisémitisme secondaire ». Celui de la première génération de l’École de Francfort, d’une part, qui insiste surtout sur la dimension socio-psychologique du phénomène pour expliquer le rejet de la mémoire et l’antisémitisme qui s’y greffe. Et celui de Werner Bergmann (et Rainer Erb), d’autre part, qui met davantage l’accent sur son caractère socio-politique, laissant de côté les dynamiques inconscientes : l’« antisémitisme secondaire » est selon eux une nouvelle sémantique permettant d’exprimer publiquement l’antisémitisme de manière détournée. Mais ces deux paradigmes distincts sont aujourd’hui largement amalgamés dans la recherche en sciences sociales, notamment dans les études socio-psychologiques quantitatives sur les dynamiques autoritaires.
LES ÉTUDES SOCIO-PSYCHOLOGIQUES QUANTITATIVES SUR L’AUTORITARISME
Depuis les années 2010, les études quantitatives germanophones sur les attitudes antisémites ont en effet progressivement intégré dans leurs travaux la dimension de l’« antisémitisme secondaire », à côté de celle de l’antisémitisme moderne classique et de l’antisémitisme « relatif à Israël » (Imhoff)3. Que disent ces études ? Du fait des affinités de l’antisémitisme (secondaire) avec le nationalisme, celui-ci est logiquement plus marqué parmi les personnes se situant politiquement à droite et à l’extrême-droite. Les scores sont particulièrement élevés chez les individus ayant un faible niveau de diplôme et maîtrisant moins bien les normes du discours légitime, un peu plus chez les hommes, et davantage chez les personnes socialisées en Allemagne de l’Est (Decker, Kiess, Heller et al., 2024, p. 133 sq.). Toutes les dernières études quantitatives s’accordent sur le fait que l’« antisémitisme secondaire » constitue un phénomène spécifique et isolable, qui perdure dans le temps, bien au-delà de la génération des « bourreaux » et qui est relativement stable, à des niveaux élevés, alors que, dans le même temps, les scores de l’antisémitisme moderne « classique » ont tendance à baisser de manière plus ou moins continue depuis les années 2000 (Decker & Brähler, 2020, p. 46). Ces résultats semblent confirmer la thèse de Werner Bergmann et Rainer Erb selon laquelle l’« antisémitisme secondaire » pourrait bien constituer, au même titre que l’antisémitisme « relatif à Israël », une manière de communiquer l’antisémitisme en passant sous les radars, sans heurter de front la norme anti-antisémite, cette dernière s’étant construite sur le rejet du « vieil antisémitisme », puis du négationnisme.
LES LIMITES TEMPORELLES, SPATIALES ET ANALYTIQUES DU CONCEPT
Nous avons jusque-là reconstruit une sorte de success story du concept d’« antisémitisme secondaire », allant de ses premières théorisations dans l’immédiate après-guerre à son « institutionnalisation » dans les études quantitatives sur l’autoritarisme. Cette troisième partie conclusive doit être l’occasion de rappeler que le concept est aussi critiqué et qu’il fait l’objet de débats dans la recherche en sciences sociales germanophones, autour de trois types de questions : Si le concept s’est progressivement imposé dans les sciences sociales, qu’en est-il du phénomène lui-même ? N’a-t-il pas évolué depuis 1945 ? Si le premier contexte d’émergence et d’application de la notion est allemand, peut-elle être utilisée dans d’autres contextes nationaux ? Enfin, comment s’articule l’« antisémitisme secondaire » avec les autres formes d’antisémitisme ?
UN PHÉNOMÈNE QUI ÉVOLUE DANS LE TEMPS ?
Si les études empiriques quantitatives font apparaître l’« antisémitisme secondaire » comme un phénomène qui perdure dans le temps, d’autres chercheurs, comme Werner Bergmann, Aleida Assmann, Klaus Holz ou Ilka Quindeau, insistent sur ses évolutions et sa plasticité. On ne saurait en effet ignorer l’impact des changements générationnels et faire comme si les Allemands étaient restés massivement bloqués dans une posture de rejet agressif de la mémoire de la Shoah depuis l’après-guerre. Au contraire, le rapport à celle-ci a considérablement évolué, notamment avec la constitution d’une « culture mémorielle éthique » à partir des années 1980-1990. D’après Aleida Assmann (2013), celle-ci fait désormais partie intégrante de l’identité nationale (ouest-)allemande4. En effet, le « travail sur le passé » n’a pas fait que bloquer la « normalisation » du rapport entretenu par les Allemands à leur propre nation ; il en a aussi été la condition (Holz, 2007). Dès lors que les Alliés ont considéré le « devoir de mémoire » effectué par la RFA comme l’un des indicateurs de son degré de respectabilité, celui-ci s’est progressivement transformé en un « billet d’entrée » dans le concert des nations démocratiques occidentales. Par un étonnant retournement, l’institutionnalisation d’une « mémoire négative » (Koselleck) est ainsi devenue la base d’une nouvelle identité nationale « positive », celle d’une Allemagne éclairée et « autocritique », anti-antisémite, « championne du monde de la mémoire »5. Cependant, la reconnaissance officielle de la responsabilité allemande des crimes nazis ne garantit pas la fin des phénomènes désignés par le terme d’« antisémitisme secondaire ». Elle peut même devenir un tremplin pour sa reproduction, surtout quand elle est perçue uniquement au prisme d’un processus de « normalisation » du rapport à l’histoire nationale, censé mener, ultimement, à une sorte de « rédemption » (Quindeau, 2025). On voit ainsi comment peuvent s’opérer des glissements, au nom du « plus jamais ça », vers une diabolisation haineuse d’Israël poreuse à l’antisémitisme qui dirait : « Nous, Allemands, avons appris la leçon du nazisme, contrairement aux Israéliens, qui traitent aujourd’hui les Palestiniens comme les nazis jadis les Juifs ». Aurait-on alors affaire à l’émergence d’un « nouvel » antisémitisme, non pas « à cause », mais « au nom d’Auschwitz » ? À vrai dire, ces différentes articulations ne sont pas toujours incompatibles les unes avec les autres : on peut ainsi observer comment le parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland, qui a enregistré un score record aux dernières élections législatives anticipées de février 2025 (20,8 % et 152 sièges, c’est-à-dire à peu près le double de son résultat de 2021), joue ces dernières années sur la « dialectique » entre rejet et reconnaissance de la Shoah, cumulant les profits symboliques et politiques des deux gestes (Haury & Holz, p. 305 sq.).
UN PHÉNOMÈNE EXCLUSIVEMENT ALLEMAND ?
Si la plupart des chercheurs germanophones considèrent que l’« antisémitisme secondaire » reste un phénomène allemand, d’autres ont affirmé que la notion pouvait et devait être mobilisée dans d’autres contextes nationaux. Elle est ainsi désormais d’usage courant dans la recherche sur l’antisémitisme en Autriche et a été récemment employée dans des études sur la Pologne, sur les Pays-Bas et même dans des études comparatives européennes (voir surtout Kovács & Fischer, p. 12 sq. et 39 sq.). La recherche suit par-là l’internationalisation du phénomène lui-même. De la même manière que les politiques mémorielles relatives à la Shoah se sont européanisées, puis globalisées depuis les années 2000, la sémantique de l’antisémitisme mémoriel circule aujourd’hui au-delà des frontières allemandes6.
Jusqu’à présent, ces nouvelles pistes de recherche n’ont pas trouvé beaucoup d’écho en France : le rapport de la Commission Nationale des Droits de l’Homme (CNCDH, 2024) ne prend ainsi que partiellement en compte cette dimension « mémorielle » de l’antisémitisme contemporain, à laquelle elle ne consacre qu’un seul item (ibid., p. 263)7. Pour la CNCDH, il n’existe en effet que « trois dimensions distinctes » structurant « les attitudes envers les Juifs » en France : le « vieil » antisémitisme, le « nouvel antisémitisme », lié à la critique d’Israël ou du sionisme, et l’antijudaïsme d’origine chrétienne (p. 270). Si le concept d’« antisémitisme secondaire » n’est pas toujours absolument nécessaire pour saisir les phénomènes qu’il recouvre8, il semble néanmoins pouvoir servir de bon aiguillon pour les recherches et enquêtes à venir sur l’antisémitisme contemporain. Pourquoi, dès lors, ne pas créer de nouveaux items et intégrer l’« antisémitisme secondaire » parmi les « composantes » de la judéophobie contemporaine ?
COMMENT S’ARTICULE L’« ANTISÉMITISME SECONDAIRE » AVEC D’AUTRES FORMES D’ANTISÉMITISME ?
Le concept d’antisémitisme secondaire a été critiqué par les sociologues allemands Klaus Holz, Thomas Haury et Jan Weyand. Tenants du « tournant culturel » des études sur l’antisémitisme en Allemagne (Quélennec, 2023, p. 228 sq.), ils interrogent la pertinence analytique de cette notion pour trois raisons.
Premièrement, ils critiquent l’obsession typologique visant à isoler des phénomènes qui en réalité s’entremêlent, se croisent et se conjuguent (Haury, 2023). Exemple : lorsque des études quantitatives montrent qu’environ un quart des Allemands se déclarent « d’accord » ou « tout à fait d’accord » avec l’assertion suivante « ce que l’État d’Israël fait aujourd’hui aux Palestiniens n’est en principe rien d’autre que ce que les Nazis ont fait aux Juifs lors du IIIe Reich », avons-nous à faire à de l’« antisémitisme relatif à Israël » ou à de l’« antisémitisme secondaire » ? Ici, il semble pertinent de penser ensemble les deux dynamiques : les différents « variants » de l’antisémitisme ne sont que rarement exclusifs les uns des autres.
Deuxièmement, ces sociologues considèrent que les éléments structurants de la « sémantique » de l’« antisémitisme secondaire » mis en avant par Werner Bergmann n’ont rien de vraiment spécifique à la situation post-1945. Le retournement bourreaux/victimes serait en effet déjà pré- sent dans l’antisémitisme moderne classique, tout comme d’ailleurs l’hostilité antisémite au projet sioniste, qui ne daterait pas de 1948, de 1967 ou des années 2000, mais de la fin du XIXe siècle, c’est-à-dire de la naissance du nationalisme juif (Holz & Haury 2021, p. 66 sq.). Selon ces auteurs, c’est plutôt le contexte, c’est-à-dire la Shoah et la création de l’État d’Israël, qui change la donne après 1945/1948, ainsi que le type d’acteurs qui portent ces discours, et non les règles fondamentales de construction de la sémantique antisémite moderne, globalement stabilisée depuis le début du XIXe siècle (Holz 2001, Weyand 2016, Weyand 2017, Holz & Haury 2021, p. 85 sq., Haury, 2023).
Troisièmement, enfin, ces auteurs insistent sur le fait que la Shoah constitue un « obstacle » à « surmonter » pour toutes les formes de l’antisémitisme contemporain, et ce bien au-delà des frontières de l’Allemagne. En cela, tous les antisémitismes post-1945 seraient, d’une manière ou d’une autre, « secondaires ». Or, s’ils le sont tous, aucun ne l’est spécifiquement, et le concept perd son caractère paradigmatique. C’est pourquoi ces sociologues préconisent d’abandonner le concept, sans perdre de vue les phénomènes qu’il désigne.
ŒUVRES CITÉES
Adorno, Theodor & Max Horkheimer, 1974, La dialectique de la raison. Fragments philosophiques [1947], traduction de l’allemand par Eliane Kaufholz, Paris, Gallimard.
Adorno, Theodor W., 2017, Études sur la personnalité autoritaire [1950], traduction de l’anglais par Hélène Frappat, Paris, Allia.
Adorno, Theodor W., 2017, « Schuld und Abwehr. Eine qualitative Analyse zum Gruppenexperiment » [1955], in Theodor W. Adorno, Soziologische Schriften II.2, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, p. 121-324.
Adorno, Theodor W., 2023, « Pour combattre l’antisémitisme
aujourd’hui » [1961], traduction de l’allemand par Pierre Rusch, Prismes. Théorie critique, vol. 5, p. 105- 142.
Arendt, Hannah, 1950, « The Aftermath of Nazi Rule: Report
from Germany », Commentary, vol. 10, octobre, p. 343-353, https://www.commentary.org/articles/hannah-arendt/the-aftermath-of-nazi-rulereport-from-germany/ [consulté le 16 mai 2025].
Arnold, Sina, 2023, Antisemitismus unter Menschen mit Migrationshintergrund und Muslim*innen, Berlin, Mediendienst Integration, https://mediendienst-integration.de/fileadmin/Dateien/MEDIENDIENST-Expertise_Antisemitismus_unter_Menschen_mit_ Migrationshintergrund_und_Muslimen.pdf [consulté le 16 mai 2025].
Assmann, Aleida, 2013, Das neue Unbehagen an der Erinnerungskultur. Eine Intervention, Munich.
Barbisan, Léa, Agnès Grivaux & Bruno Quélennec, 2023, « L’antisémitisme au prisme de la Théorie critique – La Théorie critique au prisme de l’antisémitisme. Autour des “Éléments de l’antisémitisme” », Prismes. Théorie critique, vol. 5, p. 143-195.
Benz, Wolfgang (dir.), 2018, Antisemitismus in der DDR: Manifestationen und Folgen des Feindbildes Israel, Berlin, Metropol Verlag.
Bergmann, Werner, 1997, Antisemitismus in öffentlichen Konflikten: kollektives Lernen in der politischen Kultur der Bundesrepublik 1949-1989, Francfort-sur-le-Main, Campus.
Bergmann, Werner, 2007, « “Störenfriede der Erinnerung”. Zum Schuldabwehr-Antisemitismus in Deutschland », in Klaus-Michael Bogdal, Klaus Holz, Matthias N. Lorenz (dir.), Literarischer Antisemitismus nach Auschwitz, Stuttgart, J. B. Metzler, p. 13-35.
Bergmann, Werner, 2018, « L’attitude à l’égard des Juifs et de la Shoah dans l’Allemagne d’après-guerre (1945-1968) », traduction de l’allemand par Olivier Mannoni, Revue d’Histoire de la Shoah, vol. 209, n° 2, p. 565-590.
Bergmann, Werner & Rainer Erb, 1986, « Kommukationslatenz, Moral und öffentliche Meinung. Theoretische Überlegungen zum Antisemitismus in der Bundesrepublik Deutschland », Kölner Zeitschrift für Soziologie und Sozialpsychologie, vol. 38, n° 2, p. 223-246.
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Notes
1 La prise en compte détaillée du cas est-allemand demanderait une étude à part (cf. sur ce point Haury, 2002 et Benz).
2 Au sens de groupes externes auxquels on ne s’identifie pas.
3 On pense par exemple aux travaux sur « l’hostilité aux minorités » (gruppenbezogene Menschenfeindlichkeit) de l’Institut pour la recherche interdisciplinaire sur le conflit et la violence de l’Université de Bielefeld, lancés sous l’impulsion de Wilhelm Heitmeyer, puis menés avec Andreas Zick, Beate Küpper et les spécialistes de psychologie sociale de l’Université de Leipzig (Elmar Brähler, Oliver Decker et Johannes Kiess).
4 Ce qui n’empêche pas que ce paradigme soit aujourd’hui contesté. Cf. l’article d’Olivier Baisez dans ce numéro, p. 77-83.
5 Il s’agit d’une formule ironique souvent utilisée pour critiquer l’instrumentalisation de la culture mémorielle allemande à des fins nationalistes.
6 On rappellera d’ailleurs que certains traits structurants de la sémantique de l’« antisémitisme secondaire » ne sont pas d’origine allemande : le négationnisme a été largement un produit d’exportation française (Igounet, 2020), tandis qu’une bonne partie de la littérature sur « l’industrie de l’Holocauste » (on pense aux prises de position de Norman Finkelstein) a été produite aux États-Unis.
7 Cf. cependant la réanalyse des données de l’enquête « Baromètre racisme CNCDH » 2021, menée par Sarah Gensburger et Benoït Tudoux au prisme de la question mémorielle, du racisme et de l’antisémitisme (Gensburger & Tudoux, 2024). Cette étude n’utilise certes pas la notion d’« antisémitisme secondaire », mais s’intéresse aux phénomènes qu’il désigne, en parvenant à isoler un groupe spécifique parmi les enquêtés : les « anti-mémoire de la Shoah », qui considèrent que l’on parle « trop » du génocide des Juifs (p. 214-215).
8 Dans un numéro récent de la Revue d’Histoire de la Shoah, dirigé par Jean- Marc Dreyfus et Audrey Kichelewski, ce sont les notions de « déformation » ou « distorsion » de la Shoah (Holocaust Distortion), couramment utilisées dans les études anglophones, qui sont mobilisées par les auteurs. Les phénomènes désignés par ce concept recoupent en partie ceux qui sont ciblés par la notion d’« antisémitisme secondaire », puisqu’il s’agit de décrire les stratégies argumentatives et rhétoriques pour déformer le passé et par là nier ou relativiser des responsabilités nationales dans la Shoah (Dreyfus & Kichelewski, 2025).