Ce texte analyse les images diffusées pendant et après l’attaque du Hamas en Israël le 7 octobre 2023. Filmés par les assaillants eux-mêmes, ces enregistrements visent à choquer et terroriser. Leur diffusion immédiate accentue leur impact. L’auteur interroge leur usage, leur réception, et la possibilité de les contextualiser pour en limiter l’effet traumatique. Il rappelle les précédents historiques, comme les films projetés à Nuremberg, et évoque des outils contemporains pour documenter les crimes de guerre, notamment en Ukraine. Il souligne les risques de sidération, mais aussi la nécessité de représenter ces images dans des cadres judiciaires ou médiatiques encadrés. Enfin, il insiste sur la responsabilité narrative des cinéastes pour restaurer une distance critique face à la violence.
Mots-clés : images, violence, mémoire, propagande, justice
L’attaque perpétrée par le Hamas en Israël le 7 octobre 2023 relève de pratiques de violences extrêmes dont l’une des caractéristiques majeures est d’avoir été filmées en temps réel et en flux tendu et, pour une partie, diffusées simultanément sur les réseaux sociaux, y compris à l’adresse des familles dont un parent venait d’être tué. À la dimension visuelle s’ajoute le son des paroles prononcées par les assaillants pendant et juste après avoir perpétré leurs crimes, glorifiés dans des échanges téléphoniques auprès de leurs proches. L’acte terroriste, car c’est bien de cela qu’il s’agit, intègre sa médiation et sa publicité, puisque l’une de ses fonctions est de provoquer brutalement et durablement la douleur et la peur des sociétés concernées.
Sans aucun doute, ces images effraient leurs premiers spectateurs, qu’ils assistent en direct à l’événement, qu’ils en soient les premières victimes, ou que, se trouvant à distance, ils soient impuissants à en interrompre le processus criminel. Ceux qui vont ensuite essayer d’analyser ce qui vient de se passer ne sont pas dans une meilleure posture. Certes, enquêteurs judiciaires et chercheurs scientifiques vont disposer d’une source de première main correspondant à la fonction d’enregistrement et à la capacité d’attestation de l’image animée. Celle-ci ne trouvera d’ailleurs sa force probatoire que dans sa complémentarité avec d’autres sources constituant le dossier de l’enquête, puis dans la dynamique de l’échange contradictoire entre les protagonistes du procès à l’audience. Dans ce contexte, l’image n’interpelle plus frontalement ses spectateurs car sa mise en discussion permet de modérer sa violence.
En l’occurrence, de quelles images s’agit-il ? C’est d’abord l’axe de leur point de vue qui les distingue : elles proviennent en effet de caméras « piéton » (bodycam) ou embarquées à bord de voitures (dashcam), de caméras de surveillance, de vidéos issues des réseaux sociaux, de téléphones portables et de drones. Des enregistrements sonores sont également effectués. Cet ensemble émane de trois sources différentes : les assaillants du Hamas ; les victimes elles-mêmes, leurs proches, les secouristes ; la captation automatique, continue et anonyme des caméras de surveillance. Si la deuxième et la troisième ressortissent du régime de vérité de l’enregistrement de ce qui est donné à voir, la première est majoritairement une image-trophée, fièrement exhibée.
Ces images, par leur contenu transgressif, heurtent frontalement notre sensibilité. Qui peut voir, sans baisser le regard, l’intérieur d’un foyer où une grenade vient de tuer un père de famille, tandis que le plus jeune de ses enfants se rend compte qu’il est devenu aveugle d’un œil ? Puisque, dans leur majorité, elles sont produites par les criminels eux-mêmes et dans la mesure où elles sont saisies dans leur axe de vision et épousent la subjectivité de leur action, obligeant à s’inscrire dans leur point de vue, elles posent un piège redoutable à leurs spectateurs immédiats. Cet effet est redoublé quand s’y ajoutent les autres outils de prises de vues, en particulier les caméras de surveillance, offrant une sorte de découpage donnant le sentiment d’assister pleinement au déroulement d’une action sans subjectivité ni image manquante.
Comment faire pour se confronter à ces images ? L’un des moyens serait de leur ajouter des contrepoints, considérant que, de toute façon, le spectateur ordinaire n’aura pas facilement accès aux images sources et qu’il trouvera plus facilement des reportages, puis des documentaires de montage opposant ou mêlant à tous les registres de prises de vues des témoignages de victimes. La préparation du spectateur sera d’autant mieux prise en charge dans le cadre d’une exposition ou d’une création multimédia, les scénographes étant habitués à trouver la bonne distance face aux images de violence extrême et à proposer une narration qui inclura mais ne se limitera pas à la seule séquence de l’attaque.
S’exprimant le jour où il est venu constater les crimes commis par l’armée russe à Boutcha, dans la banlieue de Kyiv, le 4 avril 2022, le président ukrainien, Volodymyr Zelensky, faisait remarquer à la presse internationale et à l’opinion publique qu’il disposait de bien plus d’outils que les Alliés quand, dans les derniers mois de la Seconde Guerre mondiale, ceux-ci réunissaient des preuves des crimes commis par les nazis. À l’époque, la mise en œuvre de la politique de destruction des Juifs d’Europe s’était faite loin des caméras et des appareils photographiques, sauf pour des besoins strictement internes d’attestation du bon fonctionnement des camps et de leur gestion administrative et, à la marge, dans la prise d’images-trophées par les unités mobiles d’extermination. Prévenues en amont de leur possible confrontation à ce que l’on qualifiait alors d’« atrocités », les unités de reportage de guerre, en particulier celles provenant des États-Unis d’Amérique, se sont conformées à un cahier des charges stipulant que leurs images auraient une double fonction : témoigner et prouver.
Face aux cadavres gisant au sol et aux internés survivant dans un état de choc physique et psychologique, les opérateurs ont recouru à une double technique : des plans fixes ou panoramiques assez larges faits avec des caméras lourdes posées sur un trépied, pour rendre visible la taille du camp – et donc l’échelle du crime, mais aussi des plans en format travelling épousant leur progression entre les baraques, grâce à des caméras légères facilement maniables, lointaines prédécesseures des bodycam d’aujourd’hui. C’est ainsi que, en tant que possibilité de représentation de violences extrêmes, aux images faites après-coup par des professionnels accompagnant les libéra- teurs et agissant en témoins ont succédé celles produites par les perpétrateurs des crimes se filmant eux-mêmes. Dans le premier cas, le geste cinématographique agissait comme une protection, pour le cameraman lui-même, mais aussi pour les futurs spectateurs de ces images. Dans le second cas, ce geste augmente la puissance du crime et empêche de lui substituer les images de l’après.
Une double évolution a donc eu lieu depuis le second XXe siècle. D’un côté, les outils de filmage sont devenus plus faciles à porter et à utiliser. De l’autre, les nouveaux moyens de diffusion ont progressivement réduit le temps qui sépare la prise de vues de sa consultation publique. Sur le plan militaire, l’enjeu, pour un État démocratique, d’organiser une communication de guerre, s’est ainsi modifié, son armée n’étant plus en mesure de la contrôler directement et hiérarchiquement, la plupart des soldats étant équipés de caméras vidéo amateurs, puis de smartphones et d’accès à des applications internet permettant de sauvegarder et de diffuser des images. Les organisations terroristes ont, quant à elles, fait de l’appareil audiovisuel un outil de leur action et de leur propagande ajoutant à la violence d’exécutions d’otages et de massacres celle de sa monstration et de sa revendication décomplexée.
Quels sont les « outils » évoqués par le président Zelensky alors qu’il découvrait le massacre de Boutcha ? Il n’en donne pas le détail, mais les Ukrainiens les connaissent déjà bien. Pour l’essentiel, il s’agit d’applications faciles à installer sur un smartphone, dont la principale, Diia, utilisée par près de la moitié de la population avant le début de l’invasion à grand échelle du pays, permet d’effectuer toutes sortes de démarches administratives, mais aussi de prévenir de la présence de troupes ennemies et de la commission potentielle ou simultanée de crimes. À ces renseignements s’ajoute le travail en open source d’autres applications, qui, elles, vont recevoir des images de crimes, les soumettre à un traitement d’identification et de contenu et assurer leur pérennité. Si les auteurs en sont principalement des citoyens, elles peuvent également provenir de foyers terroristes comme ceux qui étaient actifs le 7 octobre. Aux applications s’ajoutent alors des ONG qui vont tout autant aider à révéler des crimes cachés que ceux revendiqués ouvertement. Au plus proche de l’événement, la mise en archive et en ligne permet de neutraliser en partie la violence immédiate d’images de crimes car leur traitement documentaire les détache de leur fonction sidérante quand il s’agit d’un acte terroriste.
La difficulté de se confronter aux images du 7 octobre s’est cependant compliquée d’une autre manière quand Israël a engagé sa riposte contre le Hamas et s’est mise elle-même en situation de commettre des crimes contre l’humanité à Gaza. Prise entre ces deux massacres, l’opinion publique ne pouvait plus s’émouvoir seulement du premier d’entre eux, quels que soient les motifs ou les contextes des deux. C’est alors qu’Israël a décidé de produire un documentaire, réalisé par un réserviste de Tsahal, Mattan Harel-Fisch, venu de la profession cinématographique, mais aussi de l’univers de la Tech. Il s’agissait de rappeler, par l’image, majoritairement celles provenant des terroristes, l’horreur de l’attaque du 7 octobre, afin de remettre au premier plan les souffrances endurées par les Israéliens des kibboutz proches de la bande de Gaza et des participants au festival Nova. En raison des objectifs autant politiques que mémoriels du gouvernement israélien, l’audience visée était la représentation à l’échelle nationale d’Israël et d’autres pays, comme la France, en l’occurrence, devant l’Assemblée nationale et le Sénat.
Ainsi, c’est à l’initiative du député Renaissance Mathieu Lefèvre, également président du groupe d’amitié France-Israël, qu’une projection du montage israélien a eu lieu, le 14 novembre 2022, à l’Assemblée nationale. Une initiative similaire a été prise au Sénat. Seuls ceux et celles qui l’ont souhaité y ont assisté. On peut s’interroger sur le sens de cette démarche. Pourquoi s’obliger à endurer, sur une durée longue de quarante-huit minutes, la vision terrifiante des massacres commis par le Hamas ? S’agissait-il de se convaincre davantage de leur réalité et de leur extrême violence ? De partager ensemble l’effroi de leur vision ? De lutter contre le danger de négation de ces crimes ?
Ces images procèdent d’un montage évolutif au fil du temps et selon les pays concernés. Une dizaine de versions ont ainsi été réalisées. La première a été montrée au Parlement israélien, mais également à la presse internationale, avec interdiction de la copier en raison des demandes des familles de victimes de protéger l’identité de leurs proches.
Les premiers spectateurs de ce montage ont éprouvé un malaise tel qu’il a poussé certains à sortir de la salle de projection avant la fin. En effet, ce film n’offre pas les mêmes éléments d’information (date, lieu, résumé) que les images déposées régulièrement par l’armée israélienne sur son canal Telegram. L’attestation audiovisuelle ne crée pas ici de tiers, elle oblige même à suivre l’acte criminel, longuement préparé (nous le savons maintenant grâce à d’autres images montrant les entraînements du Hamas dans la bande de Gaza) et froidement exécuté. « Il devrait suf- fire qu’il y ait des témoignages, des funérailles, des shiv’ah [période de deuil] et des familles endeuillées. Mais ce n’est apparemment pas suffisant. Il faut donc établir un dossier historique, et ces vidéos font partie de ce dossier », a déclaré la rabbine Sharon Brous au New York Times, le 9 novembre 2023.
Pour Astrid Panosyan-Bouvet, une autre députée Renaissance citée dans Libération (10 novembre 2023), ces images « doivent servir de pièces à conviction lors d’un procès, s’il y en a un et, je l’espère, pour crimes de guerre ou crime contre l’humanité ». Cette procédure a été expérimentée pour la première fois lorsque des images des camps nazis ont été projetées devant le Tribunal militaire international de Nuremberg, le 29 novembre 1945. À l’époque, le correspondant de France Soir, Joseph Kessel, avait rapidement compris que « la résurrection de l’horreur n’était plus, en cet instant, le fait essentiel ». « Il s’agissait, écrit-il, de mettre tout à coup les criminels face à face avec leur forfait immense, de jeter pour ainsi dire les assassins, les bouchers de l’Europe, au milieu des charniers qu’ils avaient organisés, et de surprendre les mouvements auxquels les forcerait ce spectacle, ce choc. » (France Soir, 3 décembre 1945)
L’objectif n’était donc pas d’imposer à la cour et aux personnes assistant au procès des images insoutenables, mais d’en faire un élément à charge contre les prévenus présents dans le box, en lien avec les autres documents présentés par l’accusation, pour leur faire reconnaître leurs crimes.
Certains des membres du Hamas qui ont participé aux massacres du 7 octobre ont été arrêtés par l’armée israélienne et leurs interrogatoires par le Shin Bet, le service de renseignement intérieur israélien, et la police, ont été filmés et partiellement mis en ligne. Mais il ne semble pas qu’il y aura un jour un procès en Israël où il sera possible de confronter leurs déclarations avec ce que les images montrent des crimes commis. Cela pourrait arriver en France, dont plusieurs ressortissants ont péri dans les massacres du 7 octobre ou ont été détenus en otage, car la France s’est dotée depuis le 9 septembre 1986 d’une loi « relative à la lutte contre le terrorisme et les atteintes à la sûreté de l’État », qui lui a permis de diligenter dès le 12 octobre sa propre enquête préliminaire.
Or, depuis le procès Merah jusqu’à ceux des attentats de janvier et de novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), la question de la projection des images des tueries a fait l’objet de débats contradictoires entre les parties civiles, les juges affichant le plus souvent une position de prudence. Ainsi, lors du procès d’Abdelkader Merah, en 2017, le président de la cour d’assises spéciale de Paris a choisi de ne diffuser aucune des images provenant de la caméra GoPro de Mohammed Merah, indiquant qu’il ne fallait pas « ajouter l’horreur à l’horreur ».
Un premier documentaire indépendant israélien a été diffusé dans une soirée Thema sur ARTE le 28 novembre 2023 (le film, remonté ensuite, a été projeté en 2024 dans des festivals internationaux sous le titre Supernova: The Music Festival Massacre). Toutes sortes de précautions avaient été prises pour prévenir les spectateurs de la présence d’images difficilement soutenables, mais c’est surtout et avant tout le réalisateur, Duki Dror, qui a trouvé le moyen d’en réduire l’impact éventuel en diminuant leur durée originelle – brisant ainsi la continuité voulue par les terroristes, en floutant les visages et parfois les corps des victimes, et en les croisant avec d’autres images, portées par la bienveillance de leurs auteurs, témoins de proximité, secouristes, médias audiovisuels.
S’il est impossible de contrôler en direct la diffusion des images de violences extrêmes et leur viralité numérique, les deux temps de l’enquête cinématographique et judiciaire peuvent jouer un rôle majeur dans la mise à distance de la propagande terroriste, la prise en charge du trauma des victimes et l’écriture d’une histoire immédiate.
Christian Delage, CNRS, cinéaste