Jérôme Bourdon. De José Saramago à Rony Brauman : analogies historiques dans le conflit israélo-palestinien

Cette notice fait partie du dossier: HORS-SÉRIE : Après, avec et malgré le 7-octobre
Jérôme BourdonUniversité de Tel Aviv, Université Paris Panthéon Assas
Paru le : 01.08.2025

Cet article explore le débat entourant l’utilisation des analogies dans la couverture du conflit israélo-palestinien, en analysant deux cas qui ont déclenché ce qu’on pourrait appeler un « scandale analogique », sur la base d’un corpus LexisNexis dans la presse internationale (en anglais seulement) : l’affaire « Auschwitz-Saramago » de 2002 (64 items) et l’affaire « Apartheid-Carter » de 2006-2007 (154 items). En s’appuyant sur la tripartition aristotélicienne du logos, de l’éthos et du pathos, l’article déploie la structure argumentative des controverses. Carter et Saramago ont utilisé leur statut personnel (éthos) et le caractère émotionnel de leurs analogies (pathos) pour déclencher un débat. Les commentateurs ont adopté leur focalisation sur l’éthos (les arguments relatifs à l’autorité et au caractère des auteurs) et sur le pathos, et ont négligé d’approfondir la question du logos (la pertinence de l’analogie en termes de ressemblances entre des situations historiques différentes). Les opposants, qui constituaient la majorité des commentateurs, ont considéré les analogies comme un moyen de porter un jugement sur l’un des acteurs du conflit (Israël) et de se mobiliser contre lui. Cette analyse suggère que, malgré les appels à une utilisation plus prudente (voire à l’interdiction) des analogies discutées, les participants au débat sur le conflit israélo-palestinien sont poussés à y recourir, de façon répétée, en raison de leur force polémique, avec des motivations qui incluent toujours un but : (re)mettre le sujet à l’ordre du jour du débat public, et adopter sur ce sujet un parti-pris donné contre un acteur donné, déclenchant de façon immanquable une levée de condamnations, suivies de plaidoyers en faveur moins de l’analogie elle-même que de celui qui en fait l’usage. En conclusion, nous illustrons la permanence de ce mécanisme à propos d’une affaire française toute récente, l’usage d’une analogie entre Auschwitz et Gaza par Rony Brauman, à Paris, en janvier 2025.

Mots-clés : Analogie, conflit israélo-palestinien, polémique, éthos, pathos, logos

 

Cet article propose une étude de cas de l’usage des deux analogies historiques utilisées pour débattre du conflit israélo-palestinien : la Shoah et l’apartheid. Il prolonge ainsi une tradition de recherche concernant le rôle des comparaisons, analogies et métaphores historiques dans les médias (par exemple, Kennedy, Lakoff, Lule, Sontag, Winfield et al.). Il ne s’agira pas ici de s’engager directement dans la polémique, en prenant parti sur la pertinence factuelle de l’analogie, mais d’analyser l’usage de l’analogie et les arguments déployés à ce sujet. Des « initiateurs » emploient l’analogie dans un certain contexte, provoquant des réactions vives (avec plus ou moins d’intentionnalité de leur part). Je dis « initiateur » plutôt que « auteur » : les analogies utilisées ont une longue histoire, comme nous le verrons, et n’ont pas « d’auteur » au sens propre. Mais les médias réagissent souvent comme si les initiateurs étaient des auteurs et choisissaient de dire avec l’analogie quelque chose de personnel sur le conflit israélo-palestinien, alors qu’ils se contentent, peut-être, de « relancer » une analogie historique qui a elle-même une histoire déjà longue. C’est un des traits structurels qui réapparaissent d’une « controverse analogique » à l’autre.

Plus que les analogies, les chercheurs spécialisés dans l’actualité ont étudié les métaphores (par exemple : Lule, Sontag). Il y a cependant des similitudes entre l’usage de la métaphore et celui de l’analogie. Le discours journalistique est censé se composer principalement d’affirmations factuelles et nous ne nous attendons pas à des « métaphorisations artificielles dans les articles d’actualité ordinaires » (Van Dijk, p. 84), ni non plus à des analogies, parfois surprenantes. Les métaphores présentes dans l’actualité courante sont généralement naturalisées ou figées, souvent au point que la métaphore d’origine est oubliée, et, avec elle, les implications politiques qu’elle pouvait comporter. En anglais, les objecteurs de conscience israéliens sont appelés « refuseniks » : le mot désignait initialement, en russe, les Juifs que le régime soviétique empêchait d’émigrer, et le choix du mot par la presse relevait d’une valorisation de ces objecteurs de conscience. Interrogez des étudiants (y compris israéliens) sur l’usage du mot : cette origine est très largement oubliée.

Dans les cas étudiés ici, le conflit israélo-palestinien est discuté, rapporté ou présenté en termes de deux situations historiques passées : le régime d’apartheid (1948-1967) et la politique nazie envers les Juifs. En suivant Perelman et Olbrechts-Tyteca (1958), je me réfère à la situation principale (le conflit israélo-palestinien) comme le thème, et à la situation auxiliaire (apartheid – ou politique nazie) comme le phoros (le « porteur ») de l’analogie. Dans une analogie, contrairement à une métaphore, le thème et le phoros sont tous deux présents. De plus, une analogie diffère d’une comparaison, car elle prend la forme d’une juxtaposition de termes liés au thème et au phoros, sans inclure le terme « comme » et, du moins lorsqu’elle est initialement utilisée par nos auteurs, elle est brève et ne comprend pas une considération systématique, terme à terme des composants du thème et du phoros. En ce sens, l’analogie se situe à mi-chemin entre la comparaison plus explicite et développée et la métaphore plus ouverte et implicite.

Cette tentative de clarification a ses limites. Malgré (ou à cause de) l’importance du corpus de travaux sur ces notions, il n’y a pas de consensus clair sur les différences entre la comparaison, l’analogie et la métaphore – qui a été aussi été qualifiée de « comparaison abrégée » (Ricœur, p. 153). Comme celui de la métaphore, le caractère implicite de l’analogie va faciliter, chez les auteurs « accusés » d’utiliser une analogie inacceptable, la justification : je n’ai pas voulu comparer, diront-ils parfois. Ce qui nous conduira à poser la question : qu’ont-ils voulu faire, exactement ? « Ils », tous nos auteurs, sont bien des hommes, largement majoritaires dans la controverse politique de ce type.

Les analogies historiques sont complexes : elles mettent généralement en relation des événements ou des situations dotées d’acteurs aux multiples visages, parfois changeants (un État, un régime, une armée, des juges contre une population de victimes représentées ou non par des groupements ou partis parfois divers). Il n’est pas facile de s’en tenir « simplement » à la paire principale, A-B (par exemple, le conflit israélo-palestinien-apartheid). Ces analogies permettent de jouer sur un clavier de sous-analogies. Exemple : puisque A est comme B (Israël-Palestine est comme l’apartheid), C est comme D (les Palestiniens comme les Noirs d’Afrique du Sud, telle partie de C et comme telle partie de D (Mandela est comme Arafat ? ), telle conséquence de A se retrouvera en B (le boycott de l’Afrique du Sud a servi la lutte contre l’apartheid, de même le boycott d’Israël…), et/ou G comme H (la fin passée de l’apartheid – égalité formelle entre Noirs et Blancs, ressemblerait à la fin future de l’occupation israélienne – égalité formelle entre Juifs et Arabes), etc. Cette instabilité peut affecter le message souhaité par l’auteur : il ou elle ne peut contrôler le débat une fois que le génie analogique est sorti de la bouteille. Les affaires se différencient ici : dans certains cas, on a l’impression que l’instigateur de l’analogie souhaite moins contrôler un débat que déclencher un vacarme.

À l’inverse de beaucoup de cas étudiés, nos analogies n’ont pas été initialement avancées par des journalistes, mais par des personnalités jouissant d’un haut niveau de notoriété. On était (comme en 2023-25, à certains égards) à une époque de dense couverture médiatique du conflit israélo-palestinien (Bourdon, 2012). Le débat sur nos analogies s’inscrit aussi dans une controverse à répétition sur cette couverture : selon les pays, les époques, elle est jugée comme pro-israélienne – principalement aux États-Unis (par exemple, Zelizer et al., Dunsky), soit comme pro-palestinienne – principalement en Europe (par exemple, Fleury & Walter), mais peu d’études confirment cet écart apparent par une comparaison systématique (cf. cependant Peterson).

Ces analogies ont une forte portée politique. Elles relèvent d’une critique d’Israël jugée excessive ou radicale par certains. Elles contribueraient à sa « délégitimation », un reproche souvent adressé aux critiques d’Israël (Charbit). Depuis 2005, plusieurs organisations plus ou moins officielles (Centre européen de surveillance du racisme et de la xénophobie, le forum européen sur l’antisémitisme) ont inclus dans leur définition de l’antisémitisme la qualification de l’État d’Israël comme raciste et l’usage de la comparaison avec le nazisme. Ce mouvement a atteint son point culminant lorsque l’Alliance Internationale pour la Mémoire de l’Holocauste (International Holocaust Remembrance Alliance), une organisation intergouvernementale adopte en 2016 une large définition de l’antisémitisme qui inclut comme critères les critiques de l’État d’Israël, comme « État raciste » et considère comme antisémite « l’établissement de comparaisons entre la politique israélienne contemporaine et celle des nazis » (IHRA). Cette définition a été officiellement adoptée par plusieurs États, dont la France en 2019 et l’Allemagne en 2017.

Ces aspects de la définition ont été critiqués. En 2020, un groupe d’universitaires (Déclaration de Jérusalem sur l’anti-sémitisme) a proposé une contre-définition, laquelle n’inclut aucune comparaison ou analogie, et limite la place de la critique d’Israël. Toutefois, elle considère que décrire Israël comme « le mal absolu » relève de l’antisémitisme. On pourrait plaider que comparer une organisation ou un État, quel qu’il soit, aux nazis correspond à les considérer comme le « mal absolu ».

D’autres universitaires ont approuvé l’inclusion de tels critères. Koren (Koren, 1996) juge l’analogie de la Shoah, en particulier lorsqu’elle est utilisée contre Israël, comme un exemple de discours qui « vise plus ou moins explicitement à la destruction physique ou symbolique de la cible » et devrait être condamnée en tant que tel. Plus radicalement, Pierre-André Taguieff, spécialiste de l’antisémitisme devenu dans les années 2 000 pourfendeur de ce qu’il baptisa « nouvelle judéophobie », considère que ces deux accusations (de racisme et de génocide) font écho à celles présentes dans la judéophobie dès l’antiquité, l’accusation de haïr le genre humain et l’accusation de cruauté sanguinaire (notamment sous la forme du crime rituel) (Taguieff).

MÉTHODE ET CHOIX DES « AFFAIRES ANALOGIQUES »

Venons-en à l’analyse des argumentations précises. Pour repérer des débats spécifiques, j’ai commencé par une recherche sur la base de données d’actualité LexisNexis en choisissant la période chronologique suivante : 1977- 2014, et en utilisant la recherche suivante : (analogy OR compar! OR parallel) AND (Israel OR Palest!) AND (X), où X était l’une des analogies historiques que j’avais rencontrées au cours d’une recherche approfondie sur la couverture du conflit (Bourdon, 2009). J’ai ensuite exclu les articles longs qui incluaient une référence au conflit et une des analogies, mais sans les mettre en rapport. J’ai également ajouté « Auschwitz » en tant que métonyme principal de la Shoah (résultats présentés dans le tableau 1 ci-dessous).

Tableau 1 – Principales analogies historiques dans la couverture du conflit israélo-palestinien. Lexis-Nexis 2002-2014 (en anglais)
RangAnalogieNombre d’items
1Holocauste/Auschwitz312
2Apartheid222
3Irlande du Nord51
4Indiens, « Native Americans »37
5Mouvement des droits civiques
(« civil rights movement »)
19

Résultat : les deux analogies, Shoah/Auschwitz et apartheid, dominent clairement ce discours « analogique-médiatique ».

Confirmation indirecte : deux des principaux sites engagés dans le conflit, l’un propalestinien (The Electronic Intifada – archives remontant à 2000) et l’autre pro-israélien (Camera – Committee for Accuracy in Middle East Reporting in America – archives remontant à 1992), consacrent beaucoup d’énergie à la réfutation ou à la justification de ces analogies.

J’ai choisi de me concentrer sur les deux plus longues « affaires d’analogies » de mon corpus. Ces analogies ont suscité le plus de réactions et ont été citées bien après leur utilisation initiale. Elles offraient donc la meilleure opportunité de couvrir un large éventail (sinon la totalité) des arguments utilisés.

L’affaire Auschwitz-Saramago (2002) a été déclenchée par des déclarations de l’écrivain Jose Saramago lors de la visite à Ramallah d’une délégation du Parlement des écrivains, à la réputation internationale : l’Espagnol Juan Goytisolo, le Sud-Africain Breyten Breytenbach, l’Américain Russell Banks et le Français Christian Salmon. Ce fut un festival analogique, selon la culture nationale de chacun : Russell Banks fit référence au traitement des Amérindiens, Salomon au colonialisme français et Breytenbach à l’apartheid. Chaque écrivain s’est tourné vers des crimes de son propre pays, sauf Saramago qui a choisi d’aller plus haut dans la hiérarchie de l’horreur et dans la sensibilité cosmopolite, et a, pourrait-on dire, raflé la mise médiatique.

Sa déclaration initiale est la suivante : « Ce qu’il faut faire, c’est sonner le tocsin, partout dans le monde, pour dire que ce qui arrive en Palestine est un crime que nous pouvons stopper. Nous pouvons le comparer à ce qui est arrivé à Auschwitz. » Certains journaux ajoutent une déclaration supplémentaire à l’agence de presse Lusa : « La répression israélienne est la forme la plus perverse de l’apartheid » (AFP, 2001). Cette référence à l’apartheid passe, en général, inaperçue – on y reviendra. Tous les journaux rappellent en citant Jose Saramago son Prix Nobel de Littérature (qui lui fut attribué en 1998).

Notre deuxième affaire commence en novembre 2006 avec la publication du livre de l’ancien président américain Jimmy Carter (décédé en 2024), intitulé Palestine Peace Not Apartheid. De nombreux critiques notent que le livre évoque à peine l’apartheid. Cependant, « […] l’essentiel de l’indignation provient de son utilisation du mot apartheid dans le titre, mettant en équivalence apparente (c’est moi qui souligne) la situation des Palestiniens d’aujourd’hui à celle des anciennes victimes de la ségrégation raciale imposée par le gouvernement en Afrique du Sud » (Bosman).

Les deux débats illustrent la forte instabilité sémantique de ces « grandes » analogies. L’utilisation par Jimmy Carter du terme « apartheid » dans le titre même de son ouvrage, avec l’enchaînement inhabituel des mots (de nombreux critiques ont réécrit le titre avec deux points : « Palestine : Peace Not Apartheid ») demeure floue. Ses critiques interprètent le titre comme une affirmation selon laquelle la politique d’Israël envers les Palestiniens ressemble à l’apartheid, spécifiquement, en ce qui concerne les fondements juridiques racistes du régime sud-africain ; certains suggèrent qu’il condamne aussi la politique d’Israël envers les citoyens palestiniens d’Israël (dits en Israël « arabes israéliens »), et pas seulement l’occupation de la Cisjordanie et de Gaza. Avec Saramago, on dispose d’une citation en principe plus précise, parfois réinterprétée au style indirect : Saramago « évoquant Ramallah transformée en camp de concentration » (Hass), ou encore, « la comparaison de Saramago entre la Cisjordanie et Auschwitz » (Buruma). Dans les deux cas, les commentateurs utilisent de façon très lâche les termes « comparer », « comparaison », « analogie », « parallèle ».

Comme mon corpus provient de la catégorie « nouvelles en anglais » de la plateforme de l’éditeur juridique LexisNexis, je traite principalement de médias britanniques et américains, avec l’ajout de journaux israéliens en anglais (Haaretz en anglais et le Jerusalem Post). Aux plans nationaux, il existe une différence nette entre les deux affaires. La majorité des articles sur l’affaire « Apartheid-Carter » provient des États-Unis. Les médias britanniques ont couvert l’affaire comme un phénomène surtout américain, lié à des indignations spécifiquement américaines. Un rapide examen des réactions lors de la parution du livre dans sa version française ou espagnole nous a confirmé que le débat était demeuré américain/anglophone. J’interpréterais cette différence comme une confirmation d’une sensibilité américaine plus grande à tout ce qui touche à la critique d’Israël (en y ajoutant, bien sûr, le statut national de Jimmy Carter comme ancien président du pays). L’affaire « Auschwitz-Saramago », en revanche, a été commentée tout autant au Royaume-Uni qu’aux États-Unis, et a reçu une dimension internationale (française aussi, cf. par exemple Bédarida).

Le matériel rassemblé couvre une variété de genres médiatiques, dont des dépêches d’agences, des reportages de journaux, des interviews avec les deux auteurs, des tribunes et des transcriptions d’émissions de radio. 144 articles ont couvert l’affaire « Carter-Apartheid » : 22 du 22 novembre au 31 décembre 2006, 43 pour l’année 2007 et 66 pour les années 2008-2010, moment où l’affaire a presque disparu avant de réapparaître à la suite d’une affaire mineure concernant John Kerry et l’apartheid (13 articles entre le 1e janvier et le 25 mai 2014 – cf. conclusion). Toutefois, les rappels de la controverse ont été fréquentes dans les nécrologies de Jimmy Carter lors de sa disparition 2024.

55 articles ont couvert l’affaire « Auschwitz-Saramago » : 26 du 25 mars 2002 au 31 décembre 2002, 19 du 31 décembre 2002 au 9 mai 2010, et 10 nécrologies rap- pelant l’affaire de 2002 entre le 18 juin 2010 et le 15 août 2010, après la mort de Jose Saramago. L’affaire Saramago a donc une histoire beaucoup plus longue.

Pour analyser les arguments, j’utilise la division classique aristotélicienne entre logos, pathos et éthos. Tout d’abord, je discute des arguments concernant le logos : la cohérence logique du discours, ici, en particulier, de l’adéquation (ou de l’inadéquation) de l’analogie à la situation israélo-palestinienne. L’argument logique est également connu sous le nom d’argumentum ad judicium : « l’utilisation de preuves tirées de l’un quelconque des fondements de la connaissance ou de la probabilité » (John Locke cité par Walton, p. 9). J’ajoute une dimension temporelle, et considère l’argumentum ad futurum judicium : la défense de la pertinence de l’analogie par rapport à une situation qui risque de se produire. Cet argument est crucial dans l’affaire « Apartheid-Carter ». Ensuite, je traite des arguments relatifs au pathos, la partie de la rhétorique visant à déclencher des émotions parmi le public : les débats ont tourné autour de l’utilisation de l’analogie comme provocation visant précisément ce but émotionnel, qu’on le justifie ou qu’on le condamne. Enfin, je considère les arguments relatifs à l’éthos – les caractéristiques de l’auteur. Cela inclura les arguments concernant l’autorité sociale de l’auteur (argumentum ad verucundiam). L’éthos inclut également les arguments ad hominem, concernant le caractère, la personnalité des initiateurs, comme individus, non comme dotés d’un titre ou d’une fonction sociale reconnus. J’aborderai également ici l’argument tu quoque utilisé par l’auteur et ses partisans pour défendre l’analogie : la mention de son utilisation par « l’autre camp » (défini de diverses manières) dans la controverse.

LOGOS

La discussion du logos a généré les différences les plus marquantes entre les deux affaires. L’analogie de Jose Saramago a été rejetée presque unanimement, au point que presque personne n’a pris la peine d’argumenter à ce sujet. Voici un rejet typique (par un intellectuel israélien de gauche) : « Est-il légitime de comparer […] quelque aspect que ce soit de la présence israélienne dans les territoires occupés à l’Holocauste ? Absolument pas. En aucun cas. C’est inconcevable. » (Hakin).

Presque aucun commentateur n’a jugé utile de réfuter l’analogie en identifiant des différences factuelles. Après avoir cité Jose Saramago, l’AFP (2001) fournit des informations sur Auschwitz, mais sans aucun commentaire sur Ramallah et sur l’occupation israélienne : « Auschwitz était le camp de la mort le plus tristement célèbre exploité par le régime nazi allemand pendant la Seconde Guerre mondiale, où des millions de Juifs et d’autres prisonniers ont été tués. » Il y a une implication silencieuse : cela n’est pas comparable avec l’occupation israélienne, sans qu’on prenne la peine de préciser à quoi tiennent les différences. La même dépêche inclut une citation d’un porte-parole du ministère israélien des Affaires étrangères : « M. Saramago fait preuve d’une cécité complète et d’une amnésie historique, car il établit une comparaison avec l’incomparable. » Une seule réfutation se donne la peine d’une comparaison (relativement) précise : « Peu importe qu’au moment où Saramago a visité Ramallah, un total d’environ 1 500 Palestiniens eussent été tués pendant l’Intifada, tandis que des Juifs étaient assassinés à Auschwitz à un rythme d’environ 2 000 par jour » (The Australian, 18 décembre 2006).

Beaucoup d’articles qualifient Saramago d’ignorant, passant ainsi du logos à l’éthos. Saramago lui-même a été seul à revendiquer une quelconque ressemblance entre les deux situations, bien que de manière alambiquée, mais répétée aussi, durant des mois. Neuf mois après l’événement, il affirme à un journaliste britannique : « Notez bien, je n’ai pas dit que Ramallah était la même chose qu’Auschwitz, ce serait stupide. Ce que j’ai dit, c’est que l’esprit d’Auschwitz était présent à Ramallah » (Evans). Une autre citation : « Ce qui se passe est plus ou moins la même chose » (Dalrymple). Sa référence à la possibilité de chambres à gaz a été citée six fois, y compris la suivante : lorsqu’un journaliste a noté qu’il n’y a pas de chambres à gaz à Ramallah, comme il y en avait dans les camps de la mort nazis, Saramago a répondu : « Il n’y a pas encore de chambres à gaz. Mais cela ne veut pas dire qu’il n’y en aura jamais… on peut tuer sans avoir de chambres à gaz » (Associated Press, 26 mars 2002). On a là une ébauche d’argument sur la pertinence future (argumentum ad futurum judicium) : mais personne n’a utilisé ces déclarations pour défendre Saramago.

Pour Jimmy Carter, le rejet domine, mais de façon moins affirmée, en particulier au Royaume-Uni. Il faut ici faire place à l’histoire de l’analogie avec l’apartheid, très différente de la précédente. En 2006, elle était déjà débattue. Certes, elle était plutôt associée aux critiques radicaux d’Israël. En 2005, des activistes propalestiniens avaient lancé le mouvement BDS (Boycott, Disinvestment, Sanction) et, presque aussitôt, organisé la première « Israel Apartheid Week », aussitôt critiquée, notamment aux États-Unis. Avant Carter, deux livres avaient inclus les mots « apartheid » et « Israël » dans leurs titres (Bishara ; Davis), provoquant certes, à raison de la moindre notoriété de leurs auteurs surtout, beaucoup moins de réactions. Au-delà d’Israël, l’analogie avec l’apartheid était plus acceptée dans le discours politique : beaucoup de systèmes de répression contre une population donnée ont été qualifiés d’apartheid – surtout depuis la chute du régime de l’apartheid. Dans les médias allemands, par exemple, de 1994 à 2004, l’analogie est utilisée en priorité à propos du traitement des femmes dans les pays musulmans, qu’à propos d’Israël-Palestine (Ängsal).

Aux États-Unis le directeur du Carter Center, qui a démissionné à la suite de la publication du livre, a écrit au New York Sun que le titre était « trop incendiaire pour être même imprimé » (cité, entre autres, par Associated Press, 8 décembre 2006). L’avocat néoconservateur pro-israélien Alan Dershowitz dans une critique largement citée rejette d’un même mouvement l’analogie et l’ensemble du livre : « La décision de Jimmy Carter de titrer son nouveau pamphlet anti-israélien “Palestine : Peace not Apartheid”, dit tout. L’utilisation par l’ancien président américain du mot chargé “apartheid”, suggérant une analogie avec les politiques détestées de l’Afrique du Sud, est particulièrement scandaleuse […]. » (On note l’ajout des deux points au titre, qui renforce l’équivalence entre Palestine et apartheid).

D’autres commentateurs, y compris certains qui louent Carter, réfutent l’analogie en soulignant une seule différence, pour eux évidente, entre le thème et le phoros – le caractère raciste du régime d’apartheid, qu’ils jugent non pertinent pour Israël. Aux États-Unis, il y eut des réfutations parfois courtoises, de la part des partisans de Carter : « Je salue le président […]. Je pense que dans ce cas, il a utilisé un terme inapproprié » (National Public Radio-2). Une autre différence, moindre, a été notée : « S’il s’agit d’“Apartheid”, alors où est le Mandela palestinien ? » (Jewish Daily Forward, 19 janvier 2007). Cette réfutation spécifique de l’analogie par un journal juif déplace le blâme des Israéliens vers les Palestiniens.

Certains commentateurs américains offrent un soutien nuancé à l’analogie, soulignant les similitudes aux côtés des différences : « Cela dit, Carter n’a pas tort de voir des analogies avec certains aspects de l’apartheid » (Cohen, 2007). Le seul commentateur américain à faire une défense détaillée de l’analogie est, encore une fois, l’initiateur, Carter lui-même : « Ce mot est une description très précise de la séparation forcée entre les Israéliens et les Palestiniens en Cisjordanie et de l’outil de domination et d’oppression des Palestiniens » (National Public Radio-1).

Les commentateurs britanniques (surtout des journalistes identifiés à la gauche libérale) sont beaucoup plus enclins à soutenir l’analogie, souvent sans réserve : « Quiconque a vu les Palestiniens, dominés, avoir à se battre dans leur vie quotidienne face aux colons juifs armés ne contestera cela (N.D.A. C’est-à-dire la ressemblance avec l’apartheid) » (Black). Un autre correspondant du Royaume-Uni considère que le livre de Carter a brisé le « tabou traditionnel » contre la suggestion qu’« Israël opère un système d’apartheid dans les territoires occupés » (Cook), en faisant écho à un éditorial antérieur d’un professeur américano-palestinien louant Carter pour avoir « brisé un tabou sur la critique d’Israël » (Bisharat).

Bien qu’il ait défendu l’exactitude factuelle de l’analogie, Carter lui-même insiste sur le fait qu’il ne s’agit pas de « race » : « J’ai clairement indiqué dans mon livre que l’apartheid tel qu’il est pratiqué aujourd’hui en Cisjordanie n’est pas fondé sur le racisme ou les divisions ethniques. Il repose sur une appropriation des terres palestiniennes par une minorité d’Israéliens » (CNN). Cependant, même ses partisans lui rappellent à plusieurs reprises que « […] même pour ceux qui ne rejettent pas instantanément la comparaison, il existe encore une faille évidente […]. Le mot “apartheid” implique le racisme comme motivation » (Thompson). Ou, ironiquement : « Bien essayé, Jimmy (nice try, Jimmy). Essayer de retirer la notion de race du mot “apartheid” est aussi improbable que d’essayer de retirer le mot “Juif” du mot “sionisme”. Ça ne marche pas » (Cohen, 2007). Enfin, pour de rares écrivains propalestiniens, l’analogie ne va pas assez loin, et leur interprétation de la comparaison comme une accusation majeure contre Israël va bien au-delà de ce que l’auteur avait l’intention de dire : « Carter a entièrement raison […]. En fait, il n’a fait qu’effleurer la pointe de l’iceberg » (Qizilbash), ou encore : « à bien des égards, l’oppression d’Israël est encore plus sévère » (Barghouti).

Certains critiques favorables à Carter ont exprimé un soutien partiel à l’analogie, comme une façon de tirer la sonnette d’alarme sur l’évolution possible de la situation (argumentum ad futurum judicium). L’un d’eux a suggéré que, bien que l’apartheid soit une « analogie problématique », « Israël pourrait bien se retrouver irréfutablement estampillé du label de l’apartheid […]. Israël ne pourra éviter de devenir, même à ses propres yeux, ce qu’il devient déjà – un système de domination moralement inacceptable » (Polakow-Suransky).

Les soutiens des Carter défendent aussi un autre argument lié à l’éthos, une forme spécifique de l’argument du tu quoque (toi aussi). Cet argument est généralement formulé sur le modèle : « Vous me reprochez de fumer, mais vous fumez aussi. » Cependant, dans cette controverse, la logique est plus complexe : « Vous me (ou lui) reprochez de parler d’apartheid, mais les Israéliens eux-mêmes, que vous prétendez défendre et qui devraient penser comme vous, utilisent l’analogie ». Implication ad hominem : vous n’êtes pas cohérent.

Cet argument est particulièrement populaire auprès de Carter et de ses partisans. Carter note à plusieurs reprises que les Israéliens utilisent « son » analogie pour critiquer l’occupation. Une critique favorable de Carter (Thompson) cite le correspondant du journal israélien Haaretz aux États-Unis : « Il existe suffisamment de preuves matérielles pour prouver que l’apartheid existe dans les territoires occupés sous une forme ou une autre », ce qui « renforce un argument fréquent chez Carter : il est beaucoup plus courant de débattre du comportement du gouvernement israélien en Israël qu’ici ». Le ministre israélien de la Défense est cité pour avoir utilisé l’analogie en 1999 (Cohen, 2009).

PATHOS

La plupart des commentateurs discutent des effets supposés des analogies sur le public, parfois tenant compte du prestige des auteurs, établissant ainsi un lien entre pathos et éthos. L’autorité des auteurs va suffire à accréditer l’analogie et provoquer l’émotion du public. Comme d’habitude, ces commentateurs se sont concentrés sur l’effet que l’analogie aurait sur quelqu’un d’autre qu’eux-mêmes – ce qui est connu sous le nom d’« effet de la troisième personne » (Perloff). On soupçonne cependant que l’émotion était aussi la leur, tant ils s’inquiétaient des effets de l’analogie.

Les deux auteurs sont conscients de l’élément de pathos dans l’utilisation de l’analogie, mais de manières différentes. Carter mentionne ce point à un journaliste favorable, notant que le titre est « son idée » et qu’il avait été « remis en question » par son éditeur (Thompson). Les partisans de Carter affirment que le désir de réveiller l’opinion publique peut justifier l’utilisation de l’analogie : « L’analyse de Carter équivaut à une provocation utile pour une Amérique où l’Irak, les changements politiques internes, la lassitude et les tabous post-11 septembre ont tous estompé le débat sur la Palestine » (Cohen, 2007).

Même les critiques de Carter reconnaissent à contrecœur que cette stratégie peut être efficace, ceci surtout dans des références tardives, alors que l’analogie gagnait du terrain. Dans une critique de 2009 concernant une conférence contre le racisme organisée par l’UNESCO à Genève : « Un débat intitulé “Israeli apartheid” a rendu hommage au livre de l’ancien président américain Jimmy Carter, Palestine : Peace Not Apartheid. Le concept a été vanté comme un outil précieux pour la mobilisation politique et la solidarité » (Jerusalem Post, 20 avril 2009).

Déclarant à un journaliste qu’il espérait, à travers son livre, relancer le processus de paix, Carter passe beaucoup de temps à « débattre de son choix des mots » (Thompson). Par rapport au but qu’il souhaitait, il semble qu’il ait sous-estimé le problème de l’« audience complexe » (Tindale) ; espérant réveiller un large public de son supposé sommeil, il a piqué un public très éveillé, lui, mais pas dans le sens souhaité : les défenseurs de l’État d’Israël blessés ou scandalisés par la mention de l’apartheid. Au lieu de débattre de l’analogie, ce public l’a attaquée – ainsi que son initiateur.

Le cas de Saramago est différent. Il paraît avoir pleinement tenu compte de l’audience qu’il allait provoquer. En parlant des Israéliens et de leur armée comme des « rentiers de l’Holocauste », Saramago a noté : « C’est le fait que j’ai mis le doigt sur la plaie d’Auschwitz qui les a fait bondir » (cité par Evans). Le lieu de sa déclaration originale a son importance ici : Saramago s’exprime de Ramallah, en présence de journalistes internationaux et israéliens, et donc sachant à qui il s’adresse.

Contrairement à Carter, Saramago n’a semblé ni déçu ni embarrassé par le tollé qu’il avait provoqué. Les commentateurs notent parfois la volonté de provoquer, mais pour la réfuter, ou pour noter son peu d’efficacité. Un commentateur britannique écrit : « C’est [la volonté de provoquer, note de l’auteur], je suppose, la raison pour laquelle Saramago a choisi Auschwitz, le symbole absolu, certifié, universel – et désormais désespérément galvaudé – du mal » (Buruma). Saramago lui-même a cherché à justifier sa stratégie, délaissant le logos pour se concentrer sur le seul pathos souhaité : « Il [Saramago] a ajouté qu’en tant qu’écrivain, c’était sa prérogative de faire des comparaisons émotionnelles afin de choquer les gens pour qu’ils comprennent » (Hass).

ÉTHOS

Passant du pathos à l’éthos, et des audiences aux auteurs, j’aborderai d’abord l’appel à l’autorité, argument ad verucundiam, basé sur les propriétés sociales des auteurs, puis l’argument ad hominem, basé sur leurs personnalités. Comme c’est souvent le cas dans une controverse où la « fonction de crédibilité » (Walton) d’une personne est discutée, les deux arguments sont souvent considérés ensemble. Les deux auteurs sont des personnalités publiques dotées d’un type spécifique de compétence, en tant qu’écrivain lauréat du prix Nobel et en tant qu’ancien président des États-Unis (avec un parcours diplomatique comme négociateur des accords de Camp David de 1977).

Dans les titres et/ou les sections d’ouverture des articles, les commentaires, hostiles ou favorables, rappellent tous ces « titres de noblesse ». Journalistes, ils savent aussi qu’ils contribuent à donner de la valeur à l’information. Par exemple, « Lauréat du Nobel : Ramallah transformée en camp de concentration » (Hass) ; de même, Jimmy Carter était présenté comme « (ancien) président » – souvent avec un rappel de son rôle politique au Moyen-Orient.

Dans l’ensemble, ces titres sont rarement utilisés pour défendre les analogies. Une exception notable provient, encore une fois, d’un auteur propalestinien : « Les politiques répressives et racistes d’Israël dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 ont été reconnues comme constituant un apartheid par une multitude de leaders d’opinion tels que l’archevêque Desmond Tutu, l’ancien président américain Jimmy Carter et l’ancien Rapporteur spécial de l’ONU pour les droits de l’homme, le professeur John Dugard, entre autres » (Barghouti). Voici un bon exemple de ce que Walton appelle « l’effet piédestal » (Walton, p. 199), au pluriel, comme si une galerie de statues apparaissait pour impressionner le lecteur. De manière similaire, Carter est considéré (au Royaume-Uni) comme « la figure mondiale la plus influente à avoir jamais fait la comparaison entre Israël et l’Afrique du Sud de l’apartheid » (Friedland). Cependant, l’argument de base est plutôt du côté du reproche : nos deux initiateurs auraient utilisé leur autorité en tant qu’écrivain/ancien président, pour donner du poids à une analogie problématique/irrévérencieuse/ outrancière. Certains opposent les titres prestigieux des deux auteurs à la pauvreté supposée de l’analogie. « Vouloir utiliser sa célébrité pour aider les autres est noble », mais « les grands écrivains peuvent dire des choses remarquablement stupides » (Buruma). Le directeur du Centre Simon Wiesenthal qualifie la déclaration de Saramago de « comparaison absurde, qui montre que l’excellence en littérature n’est absolument pas une garantie de compétence en histoire » (Evans).

Ce dernier exemple nous amène à la deuxième catégorie d’arguments relative à l’éthos, l’argument ad hominem : on passe de la compétence sociale (et du titre) au caractère de l’individu considéré. L’argument peut être utilisé de différentes manières (Metcalf) – et à des niveaux de critiques divers : on peut traiter la personne comme incohérente ou maladroite ou, de façon plus agressive, discuter son intégrité personnelle ou sa moralité. L’argument ad hominem a été utilisé dans la première forme pour Carter, exceptionnellement dans la seconde. Seul Saramago a reçu des critiques du second type. Carter avait un double avantage qui rendait l’usage de l’argument ad hominem délicat : il était supposé doté d’une compétence sur le sujet, comme artisan d’accords de paix, et il disposait d’une bonne réputation personnelle, y compris chez ses ennemis politiques (une commentatrice très critique le qualifie d’« icône » ; cf. supra). Saramago, d’un autre côté, n’était pas considéré comme compétent, et n’avait pas projeté dans les médias une personnalité spécifique : il était d’abord une fonction sociale, un écrivain, et, accessoirement, un sympathisant communiste, même si très peu y ont fait allusion, comme nous l’avons vu.

Abraham Foxman, le président de l’Anti-Defamation-League (ADL), a lancé l’attaque ad hominem la plus sévère contre Carter : « Il est provocateur, il est scandaleux et il est intolérant » (cité par Bosman, puis par d’autres article). Rappelons que l’ADL, ancienne organisation de lutte contre l’antisémitisme a très tôt associé toute forme d’antisionisme, voire de critique sévère d’Israël, comme relevant de l’antisémitisme. Dans la critique la plus néga- tive du livre et de Carter, Alan Dershowitz joue de l’implication : si un homme comme Jimmy Carter écrit un livre aussi « scandaleux », il faut conclure à l’antisionisme, sinon à l’antisémitisme : « Palestine : Peace Not Apartheid est si partial qu’il soulève la question de ce qui pourrait motiver un homme décent comme Jimmy Carter à écrire un livre aussi scandaleux (indecent) ». Deborah Lipstadt, universitaire spécialiste du négationnisme, suggère également que Carter était animé d’intentions hostiles envers Israël et le monde juif. Après avoir noté qu’il était « difficile de critiquer une icône », elle écrit que le livre « ignore un héritage de mauvais traitements, d’expulsions et de meurtres commis contre les Juifs » (Jerusalem Post, 20 avril 2009). Interviewée, elle souligne que la chronologie de Carter dans le livre « ne mentionnait rien d’important entre 1939 et 1947 », ce qu’elle a interprété comme un « négationnisme soft » (Jerusalem Post, 20 janvier 2007).

Ces deux critiques ont explicitement affirmé que Carter tentait en fait de « délégitimer » Israël : « Son invocation du mot créé pour la doctrine officiellement raciste de l’Afrique du Sud était une manière de saper la base morale de l’existence d’Israël » (Freedman). Alvin Rosenfeld, au nom du plus ancien groupe de défense des Juifs aux États-Unis, l’American Jewish Committee, s’en prend à Carter en le liant à d’autres critiques de l’État d’Israël et fait un lien quelque peu hasardeux entre les deux analogies : « Ils contribuent à rendre respectables les opinions [antisémites] sur l’État juif – par exemple, qu’il s’agit d’un État de type nazi, comparable à l’apartheid sud-africain » (cité par Karon). Cet argument tient au pathos : les auteurs rendent respectables des opinions scandaleuses, et nourrissent l’hostilité contre Israël. Par implication, il touche aussi à l’éthos, car on se demande ce qui peut bien animer de tels auteurs dans l’usage des analogies.

Vis-à-vis de Saramago, l’utilisation de l’ad hominem a été beaucoup plus sévère : « Comparer les souffrances d’un peuple à Auschwitz […], c’est une utilisation frivole du meurtre de millions de personnes pour un petit avantage personnel » (Dalrympl). D’autres écrivains, en particulier israéliens et bien qu’associés à la gauche et à ce qu’on appelle en Israël le « camp de la paix », n’ont pas été moins féroces. Ils ont été cités par la plus grande agence de presse internationale, et donc très repris. A. B. Yehoshua a déclaré : « Ce n’est pas seulement de l’ignorance, c’est toute la profondeur de l’iniquité (wickedness) » (Associated Press, 26 mars 2002). Amos Oz a combattu Saramago avec une comparaison : « L’occupation israélienne est injuste – mais la comparer aux crimes des nazis revient à comparer Saramago à Staline » (Associated Press, 26 mars 2002), une référence aux convictions communistes de l’écrivain, utilisées seulement par quelques commentateurs.

SCANDALEUSES ET INÉVITABLES, POURQUOI LES ANALOGIES FONT RETOUR

Pour résumer, les deux débats se sont peu penchés sur l’adéquation des analogies : ils l’ont presque toujours écarté d’emblée. La plupart des arguments mentionnés appartiennent au domaine des arguments émotionnels (selon Walton) ou des arguments relatifs à l’initiateur de l’analogie. Pour les deux analogies, les critiques ont perçu les analogies comme des attaques contre Israël en tant que régime raciste (plus encore que comme une expression de soutien aux Palestiniens), faites dans le but de provoquer le public. On a reproché aux deux initiateurs d’utiliser leurs titres et leur prestige pour faire une provocation avec des analogies non-pertinentes, ce que certains ont perçu comme la preuve d’un agenda anti-israélien caché, voire antisémite. En bref, le logos a été dévoré par le pathos et l’éthos, ce qui apparaît dans le tableau 2 ci-dessous.

Tableau 2 – Structure de l’argumentation dans les deux controverses
ArgumentsAuschwitz/SaramagoApartheid-Carter
Logos :

Adéquation factuelle (Argumentum ad judicium)

Rejet total

 

Rejet,
ou acceptation partielle (comparaison comme menace future)
Pathos :

Provocation

Rejet, avec nuance occasionnelle (explicable, mais inutile)Rejet
ou acceptation nuancée
Éthos :  autorité sociale
(ad verucundiam
Rejet (incompétence)Acceptation
ou rejet nuancé
Logos : tu quoque (l’autre côté utilise mon argument). Permet de justifier l’usageNon utiliséUtilisé par Carter ou ses soutiens à propos
des Israéliens
Éthos : Caractère, personnalité
(Ad hominem)
Usage occasionnel négatifUtilisé de façon positive, y compris par contraste avec la critique du logos

De nombreux commentateurs ont réagi aux analogies comme si leur utilisation était quelque chose de nouveau ou de rare. À cet égard, le commentaire selon lequel l’analogie avec l’Holocauste est « désespérément galvaudée » (hopelessly cheapened) (Buruma) est exceptionnel. Un journaliste (Pollak) mentionne une utilisation antérieure de l’analogie de l’apartheid par Idi Amin Dada, « le dictateur meurtrier de l’Ouganda », dans un discours de 1975 à l’Assemblée générale des Nations Unies (ONU), mais dans le contexte, cela apparaît surtout comme un argument ad hominem contre Carter – l’associant à un personnage historique peu recommandable.

Pourtant, l’usage des deux analogies a une très longue histoire, et qui ne touche pas qu’Israël-Palestine, ce qui suggère que la puissance des réactions doit beaucoup à la cible (israélienne) de l’analogie et aux prestiges des auteurs. Dès les années 1950, les dirigeants israéliens ont utilisé l’analogie avec les nazis contre quantité d’ennemis réels ou supposés d’Israël, ou de situations périlleuses pour Israël (Segev, passim). En Israël même, il n’est pas rare de traiter un ennemi politique de nazi.

Les comparaisons et analogies entre Israël et le nazisme sont anciennes, mais ont surtout été utilisées depuis 1967 et l’occupation de Gaza et de la Cisjordanie, en particulier dans les cercles d’extrême gauche « désireux de briser les tabous liés à l’Holocauste ou à l’antisémitisme » (Poliakov, p. 153). Elles réapparaissent lors de la guerre du Liban de 1982 (Koren, 1996) et aussi lors des première et deuxième Intifadas (Bourdon, 2009). Cependant, à l’inverse de l’analogie (postérieure) avec l’apartheid, ces usages sont unanimement rejetés par ceux qui ne les utilisent pas. Il faut rappeler ici la puissance de l’affirmation selon laquelle l’Holocauste constitue un événement historique unique (Chaumont), qui équivaut à poser un interdit radical sur l’usage de l’analogie.

La rédaction de la première version de cet article, en 2014, a coïncidé avec une nouvelle vague d’analogies en particulier concernant l’apartheid. Le 28 avril de cette même année le secrétaire d’État John Kerry a été cité comme estimant, dans une conversation privée, qu’Israël risquait de devenir un « État d’apartheid » si les efforts, parrainés par les États-Unis pour parvenir à un accord de paix israélo-palestinien, échouaient (Beaumont). C’est l’argumentum ad futurum judicium. À cette occasion, certains commentateurs exhument une citation (radiophonique, disparue des archives) de Ben Gourion, qui aurait été le premier utilisateur israélien de cet argument vers le futur, craignant lui aussi que la persistance de l’occupation ne conduise à l’apartheid (par ex. Adler). En anglais, le journaliste sud-africain et militant antiapartheid Benjamin Pogrund, consacre un livre entier à la réfutation de l’analogie (Pogrund, 2014). On notera qu’en 2023, il déclara dans Haaretz avoir changé d’avis : l’analogie était devenue pertinente (Pogrund, 2023). Car les analogies historiques ont leur propre histoire. Au fil des ans, celle avec l’apartheid a été acceptée de façon croissante. Mais, dans le cas d’Israël, on a parfois l’impression que l’État est une entité immobile et intangible, située hors de l’histoire. Un exemple français, en 2022 : Lorsque Jean-Luc Mélanchon utilise « apartheid », Julien Dray, son ancien camarade politique devenu critique, déclare : « Il est évidemment difficile, au regard de la Shoah, d’afficher son antisémitisme. Alors on prend un moyen détourné et on emploie tous les mots pour qualifier le régime israélien, y compris celui d’apartheid, qui n’a pourtant aucune pertinence » (Schneegans).

Même l’analogie largement condamnée avec le nazisme a fait des « progrès », et en Israël même. Toujours en 2014, Amos Oz (qui avait condamné Saramago en 2002) compare les jeunes colons radicaux aux néonazis (AFP, 2014). Et le célèbre historien de la Shoah Saul Friedländer fait un plaidoyer remarqué en faveur de l’utilisation de l’analogie entre la politique nazie et la politique israélienne dans les territoires occupés. Il reconnaît qu’il s’agit d’une pente glissante, mais justifie son plaidoyer en soulignant la rivalité politique : la Shoah a été « kidnappée par la droite » (Friedländer) et utilisé pour désigner des ennemis réels ou imaginaires d’Israël, il devrait donc être utilisé également par la gauche. Dans le contexte de la guerre contre Gaza depuis le 7 octobre 2023, les exemples y compris israéliens sont nombreux.

Les analogies faites en Israël, à destination d’autres Israéliens, connaissent un destin singulier, car elles sont souvent utilisées, que leurs initiateurs y aient songé ou non, dans la version du tu quoque analysée plus haut : « vous voyez, les Israéliens eux-mêmes », et la variante : « vous voyez, même des Juifs… ». Un cas d’école pourrait être l’expression de « judéo-nazis », forgée dans le contexte de la première guerre du Liban par l’intellectuel Yeshayahou Leibovitz, qui déclencha en Israël une levée de boucliers. Dans la durée, l’expression a été reprise en dehors d’Israël essentiellement par des critiques radicaux et antisionistes, alors que Leibovitz était profondément sioniste, quoique profondément critique de son pays.

Les deux analogies ont donc été largement utilisées et condamnées. Pourquoi ce processus répétitif ? Le régime nazi et celui de l’apartheid sont perçus comme des symboles du mal, renvoyant à une discrimination raciale systématique, largement condamnée au XXe siècle, en particulier après l’Holocauste (Chaumont). Contrairement aux analogies plus nationales utilisées par des écrivains qui accompagnaient Saramago, celles-ci sont aussi des analogies cosmopolites, ce qui renforce leur pouvoir supposé.

Dans un article sur les caricatures politiques, l’historien de l’art Ernst Gombrich (p. 139) note à propos de l’utilisation de monstres et de dragons : « Lorsque nous sommes perplexes et frustrés, nous cherchons tous à nous rabattre sur le primitif ». Dans un contexte médiatique mondial, compétitif et saturé d’événements, on peut dire que certaines analogies, notamment celles qui évoquent le nazisme ou l’Holocauste, et dans une moindre mesure l’apartheid, sont notre « primitif historique ». Il s’agit moins d’analyser une situation que de provoquer, de façon diverse, une réaction émotionnelle, comme un exemple français tout récent va le confirmer.

POST-SCRIPTUM : UNE PETITE AFFAIRE FRANÇAISE

Le 27 janvier 2025, les organisations juives Tsedek et UJFP (Union Juive Française pour la Paix) organisent à Paris un colloque : « Penser le fait génocidaire, histoire, mémoire, actualité », au cours duquel Rony Brauman fait deux déclarations qui provoquent maintes réactions, très majoritairement critiques au moins dans les grands médias (les réseaux sociaux donneraient sans doute une autre image). Je cite : « Gaza va supplanter Auschwitz dans ce qui relève de la métaphore de la cruauté absolue » et « la mémoire d’Auschwitz apparaît comme une espèce de crachat à la figure des Palestiniens ». Je m’en tiendrai à la première déclaration.

Commençons par l’éthos : dans la plupart des commentaires, Rony Brauman est présenté dans la presse avec son titre de noblesse le plus élevé (l’équivalent de l’ancienne présidence de Carter et du Nobel de Saramago, coeteris paribus), « ancien président de Médecins sans Frontières », qu’il s’agisse de l’attaquer dans une première tribune : « cet ancien président de Médecins sans Frontières » (Collectif-1), sans lui donner l’honneur d’être nommé, ou de le défendre, en condamnant la première tribune qui aurait « mis en accusation, sans le nommer, mais de façon trans- parente et infamante, Rony Brauman, dont le parcours et les engagements sont irréprochables. L’ancien président de Médecins sans frontières s’en est d’ailleurs expliqué… » (Collectif-2).

De l’éthos, on est passé au logos, non sans difficultés. De façon très prosaïque, la polémique médiatique est favorable à la personnalisation, plus dramatique, et qui ne réclame pas d’analyse approfondie (au moins dans un premier temps). Chez Brauman, la formulation exacte (un peu comme certaines formulations de Saramago) est alambiquée : « supplanter Auschwitz comme métaphore », qu’est-ce à dire ? Du côté des critiques, on a analysé cette phrase comme une comparaison « inadmissible ». Dans une tribune publiée dans Libération le 19 février 2025, « Défendre la mémoire d’Auschwitz pour les combats d’aujourd’hui », Robert Hirsch et Alain Policar ont suggéré que, combinée avec la métaphore du « crachat », elle exprime « l’idée qu’Israël fait pire que le nazisme » (Hirsch & Policar). Le chapeau de la tribune de ces auteurs (qui est dû à la rédaction du journal où ils publient) parle d’un « amalgame entre Israël et le nazisme ». De façon plus imprécise, et inexacte, Marianne choisit de mettre entre guillemets dans son titre d’article une pseudo-citation : « Gaza va supplanter Auschwitz en termes de cruauté absolue » (Binhas). Cette fois, on rend Brauman responsable d’une comparaison directe, en sup- primant le terme « comme métaphore ».

Mais s’agit-il vraiment du logos ? Il semble plutôt qu’on s’empresse d’interpréter le logos d’une certaine façon pour des raisons qui tiennent à l’émotion qu’il déclenche, ou qu’il est supposé déclencher chez autrui (toujours l’effet de la « troisième personne »). Par exemple, Alain Policar (l’un des co-auteurs de la tribune critique dans Libération) a répondu ainsi à Rony Brauman sur Médiapart, contestant l’interprétation littérale de la phrase de Brauman : « il semble que l’idée selon laquelle “Gaza va supplanter Auschwitz dans ce qui relève de la métaphore de la cruauté absolue” indique à l’auditoire que Gaza est pire qu’Auschwitz » (Policar). Brauman comme Policar ont évoqué l’effet sur l’auditoire (pathos ? ), le premier pour dire que cet effet de rapprochement avec Auschwitz était prévisible compte tenu de l’actualité (Gaza va supplanter…), le deuxième pour dire que Brauman contribuait précisément à cette confusion qu’il disait seulement constater, au moins comme potentiel, dans l’évolution des représentations (métaphores) de la « cruauté absolue ».

Le pathos, il est vrai, était présent dès le choix de la date par les organisateurs du colloque (que tous les critiques ont noté) : le 80e anniversaire de la Libération d’Auschwitz, moment où la mémoire de la Shoah réapparaît dans l’espace public, avec une aura spécifique. Tout se passe comme si le simple rapprochement des termes « Gaza-Auschwitz », pis, l’usage du terme « supplanter » (« Gaza va supplanter Auschwitz… ») était une attaque contre la mémoire de la Shoah un jour particulièrement sensible, ce qui bloque (ou rend superflu ? ) une analyse prudente, terme à terme, de la phrase. S’agit-il, comme certains ont pu le suggérer, d’une maladresse de l’initiateur ? (Bédarida, critique modérée de Saramago en 2002, employa le terme). On en doutera. Rony Brauman en raison de son parcours (non comme médecin, mais comme auteur, réalisateur et intervenant public tant sur le conflit que sur la mémoire de la Shoah) connaît bien la portée de l’analogie, et il paraît raisonnable de penser qu’il savait (comme Carter et Saramago) quels types de réactions il déclencherait : il a joué à fond sur le pathos. Sa réponse dans son blog de Médiapart ne joue pas sur le logos, elle fait appel au tu quoque (« c’est en premier lieu du côté israélien qu’est entretenue la confusion de l’ennemi palestinien avec les nazis ») : vous me critiquez, mais ceux que vous défendez en font autant.

Dans son entrée de blog, Rony Brauman inclut une lettre de Sylvain Cypel, journaliste et auteur lui-même fort critique d’Israël, qui explique pourquoi il n’a pas signé la tribune de Libération : « Prise au pied de la lettre, le sens de la première phrase que vous dénoncez […] ne compare pas Gaza à Auschwitz […] ». Voilà bien un début de discussion du logos. Mais que signifie alors la phrase ? On restera sur sa faim, car Sylvain Cypel repasse de l’éthos au logos pour défendre l’initiateur de l’analogie, à propos de la phrase sur le crachat qu’il qualifie de « maladroite » : « Mais je connais suffisamment Rony pour penser […] ». C’est l’éthos du caractère de l’auteur, évoqué de façon la plus personnelle, qui rend toute réponse impossible, à moins de « connaître Rony » (ou Jimmy, ou José…).

Sur cet exemple brièvement analysé, on constate la récurrence d’une mécanique polémique dominée par le pathos et l’éthos. Rien n’a changé ? Pas tout à fait. À propos d’analogies comme du conflit israélo-palestinien la polarisation est plus marquée que jamais, le pathos passe donc au tout premier plan.

Le contexte du débat est plus sensible, et la critique d’Israël s’y déploie, surtout depuis la guerre en cours contre Gaza, de façon plus ouverte : ainsi à propos du mot « génocide », dont Sylvain Cypel discute la pertinence à propos de cette guerre, dans sa défense de Rony Brauman. Il nous dit qu’après l’avoir écarté, il en a reconnu l’adéquation. Sans entrer dans ce débat, notons comme l’analogie historique nous guette toujours ; même si le mot de « génocide » est une catégorie historique (et juridique) sous laquelle on peut subsumer des événements divers, il inclut une analogie implicite : le génocide par excellence est la Shoah, donc utiliser génocide comme accusation, c’est rapprocher la cible de cette accusation des nazis, et lorsque cette cible est Israël, l’indignation reparaît.

Jérôme Bourdon, Université de Tel Aviv, Université Paris Panthéon Assas

Remerciements : L’auteur remercie Michal Aviad, Daniele Torck et Eithan Orkibi pour leurs commentaires et suggestions.

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