Le Palmier

Cette notice fait partie du dossier: Obscurs objets de la mémoire
Olivier BergerDiplômé d'Histoire de Sorbonne-Université, membre de la SFHU
Paru le : 05.05.2026

Dans cette ville de banlieue, le promeneur curieux peut trouver un palmier au hasard de ses déplacements, rare représentant de cette essence en ce quartier. Un beau et fier palmier, dressé dans le jardin d’une maison, face à la rue, solide, sans âge. Admirable.

La maison est accessible. On y entre en poussant le portail et sur la droite de l’allée de dalles de pierre blanche que l’on emprunte, on est impressionné par la majesté de ce palmier, dont on se demande bien ce qu’il fait là. Quand on le voit, on sait qu’on arrive à bon port, avec une petite dose d’appréhension. Pourtant les choses se passent bien à l’intérieur. À chaque fois, on en ressort soulagé, repassant devant le palmier, alors placé sur sa gauche dans ce sens. Il produit encore plus d’effet le soir sous l’éclairage des luminaires du jardin de ce pavillon abritant un cabinet médical. Un perron accueille le visiteur-patient qui doit passer la porte sur une terrasse, avant d’entrer à droite dans la salle d’attente aux tentures bleues et au mobilier de bois, marquée par une odeur chimique. Odeur qui reste imprégnée trois jours durant dans ses vêtements. La fenêtre ouverte donne encore à contempler cet arbre le temps de voir arriver son tour, sous les bruits de la fraise à l’œuvre dans la bouche d’un précédent visiteur, par la fin d’une douce et belle journée chaude. Ici le dépaysement est assuré, l’agitation de la ville ne semble déjà plus qu’un lointain souvenir. Malgré la proximité d’une rue passante animée des moteurs tournants des machines roulantes et des conversations des collégiens. En fait, il a quelque chose de rassurant, ce palmier.

La dentiste est une pied-noir ou rapatriée d’Afrique du Nord selon l’expression officielle. Si on ne le sait pas encore, si elle ne vous l’avait pas dit, vous l’auriez deviné. Petite, la peau mate et les cheveux noirs, avec ses yeux marron, elle a tout de la femme nord-africaine. Chaleureuse, ouverte, énergique, elle n’est pas avare de sourires, et vous l’entendez déjà parler et rire depuis la salle d’attente, qu’une légère odeur de ses cigarettes à la menthe parfume. On se sent ailleurs. En effet, le voilier dessiné sur le paquet, posé sur le bureau, près du mince briquet, est déjà une invitation au voyage. Madame a les qualités des gens du Sud, tout dans son attitude est méridional, les clichés en moins, car elle est une travailleuse acharnée, au geste vif, à l’énergie inépuisable, aux épaules solides très sollicitées par son métier. On se demande même si elle prend le temps de recharger ses batteries et comment. Pour sûr, il y a de l’ambiance ici, on vient chez elle pour cela aussi. Cette dentiste est différente des autres. Venir ici n’est pas un acte banal.

Derrière elle, il y a un exil de l’Algérie vers l’Europe, avec un passage par le Canada. Mais vous ne le savez pas encore. Vous ne l’apprendrez que bien plus tard à l’occasion d’un travail d’enquête historique auquel elle aura bien voulu se prêter, parce qu’elle vous connaît et vous estime. Mais aussi parce que son nom de jeune fille est un nom de là-bas. Oui, les bases de données informatisées de la science onomastique sont formelles. La science ne ment pas.

Pourtant vous auriez dû deviner quelque chose. Cet arbre, là, planté il y a quelques années, a une signification qui vous avait échappée. Il est un objet d’exil, symboliquement déplacé. Il est tout ce qui la rattachait à la terre de ses ancêtres qu’elle a perdue. Par la grâce d’un décret qui avait fait d’eux des Français à part entière. Obligée qu’elle fût de partir en fonction des fluctuations politiques, subissant les nouveaux discours qui nient la présence de ses compatriotes sur une terre qui était autant la leur que celle des autres devenus indépendants. Une expérience délicate, qui ne peut pas s’énoncer aisément. Celle d’un destin individuel contraint par un destin collectif. Mais les initiés, peut-être, auront compris, en apercevant la photo de sa ville natale, derrière elle, sur le mur du cabinet. Il y avait aussi le palmier. Et derrière, cette expérience. Laquelle n’est connue que d’elle et de sa famille. Ou de ses proches, dont vous avez fini par faire partie. Mais avant, elle n’en aura jamais parlé. Jamais. Ou peut-être que si, mais vous étiez trop jeune et vous n’aviez pas compris le pourquoi de l’absurdité de quitter sa terre natale pour une autochtone.

Un palmier qu’elle n’avait pas planté en fait, mais qui était déjà présent ici dans le jardin sur la rue. Cet arbre lui a peut-être donné l’idée d’acheter cette maison-là dans les années 1970. Car elle croyait au destin, le mektoub, comme on dit là-bas. Elle avait interprété ceci comme un signe lui indiquant que sa demeure définitive serait là. À l’ombre de ce palmier méditerranéen dont on ne sait rien du passé. Il était là pour elle, attendant sa venue, comme un morceau du pays rejoignant une personne du pays en exil. Ce palmier déplacé de sa propre région natale, déraciné, mis en pot, transporté en cargo et replanté, a rencontré une exilée venue de la même terre. Ils se sont retrouvés après un détour dont chacun ignore le détail, pour vivre ici l’un à côté de l’autre. Ou plutôt l’un avec l’autre. Et c’était vrai : elle n’aura jamais changé d’adresse. La maison au palmier restera la sienne. Un arbre symbole d’harmonie, de force, de pérennité. En fait, un arbre symbole de vie, toujours vert. Il avait du sens pour cette dentiste.

Un palmier qui est unique dans le quartier. Aussi unique que le lieu, aussi unique que la personne qui l’avait adopté et accueillait ses patients ici.

Aujourd’hui la dentiste a rejoint les étoiles depuis cet endroit, par un petit matin d’automne. La maison est silencieuse. Vide. On n’entend plus ses rires. On ne sent plus les cigarettes à la menthe. Mais le palmier est encore là, fier et plus haut qu’autrefois, semblant indestructible, comme nous pensions qu’elle l’était elle-même. Balise dans le paysage, torche sans feu, marqueur d’un exil, il portera toujours une partie de son âme. Passant parfois par ce chemin, qui n’a désormais plus le même goût, le palmier, que nous voyons toujours surtout depuis qu’il a pris de la hauteur, nous fera éternellement penser à elle.

Olivier Berger

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