Cet article examine la « culture du souvenir » en Allemagne, en se concentrant sur l’impact de la Shoah et son lien avec les enjeux contemporains, notamment après l’attaque du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023. Il aborde les dilemmes moraux auxquels les Allemands sont confrontés entre le soutien à Israël et la reconnaissance des souffrances palestiniennes. Le débat autour de la comparaison de la Shoah avec d’autres atrocités, y compris les violences coloniales, révèle des tensions au sein de l’identité allemande, mettant en lumière les conflits liés à l’immigration, à la mémoire et à l’héritage des crimes nazis. Cette tension s’étend également aux débats sur la liberté académique et médiatique, certains dénonçant l’étouffement des critiques envers Israël, d’autres accusant les études postcoloniales de dissimuler un antisémitisme latent.
Mots-clés : culture du souvenir, Allemagne, controverse, antisémitisme, identités postcoloniales, censure, contextualisation
Avant de parler de la « querelle des historiens 2.0 », il convient de revenir brièvement sur la « querelle des historiens » originale (Historikerstreit). Au risque d’un certain schématisme, on peut en retenir qu’il s’agit d’un débat d’idées mené dans les grands journaux allemands en 1986-1987, au cours duquel le philosophe Jürgen Habermas et le journaliste Rudolf Augstein (soutenus ensuite par des historiens tel que Eberhard Jäckel ou Hans Mommsen) accusèrent des historiens conservateurs (au premier rang desquels Ernst Nolte) de minimiser les crimes du nazisme, en particulier la Shoah, en prétendant qu’ils n’auraient pas pu être commis sans les crimes antérieurs du bolchévisme (goulag, purges), et même, que les nazis auraient agi de manière préventive. Nombre d’Allemands redoutaient en effet de subir des atrocités de ce genre en cas de victoire des « judéo-bolcheviks ». Au terme de cette longue et intense polémique, les arguments du camp critique ou progressiste l’emportèrent et contribuèrent, dans les années qui suivirent, à définir ce qui est devenu le cœur de la culture mémorielle (Erinnerungskultur) de l’Allemagne réunifiée. Celle-ci repose sur trois piliers : le post-nationalisme et le « patriotisme de la constitution » ; la singularité de la Shoah conçue comme un crime sans équivalent ; la responsabilité résultant de ce crime et qui s’applique aux institutions ainsi qu’aux citoyens allemands. Ces trois éléments ont fait l’objet depuis la dernière décennie du XXe siècle d’un large et solide consensus.
HISTORIKERSTREIT 2.0
La « querelle des historiens 2.0 », quant à elle, a débuté au printemps 2020 quand l’invitation du politologue camerounais Achille Mbembe à prononcer le discours d’ouverture du festival Ruhrtriennale fut annulée à la suite d’accusations d’antisémitisme à son encontre, portées d’abord par un élu local puis relayées par Felix Klein, commissaire à la lutte contre l’antisémitisme auprès du gouvernement fédéral depuis la création de cet office en 2018. Outre son soutien de longue date au mouvement BDS (Boycott, Divestment, Sanctions), il est alors reproché à Mbembe d’avoir dans ses publications comparé la situation en Palestine/ Israël avec le régime d’apartheid en Afrique du Sud ainsi qu’avec la ségrégation et les persécutions mises en œuvre sous le nazisme. Ces comparaisons posent selon Klein des problèmes d’ordre à la fois éthique et politique, car elles constituent une remise en cause du principe de « droit à l’existence de l’État d’Israël » (Existenzrecht Israels). Elles relèvent par conséquent de l’antisémitisme, ce qui a justifié l’appel à annuler l’invitation de Mbembe. Celui-ci, sans véritablement répondre sur le fond, s’est considéré victime de discrimination raciste et a dénoncé un tabou allemand entravant sa liberté d’expression. Très révélatrice des particularités allemandes pour ce qui touche aux enjeux mémoriels, la controverse déclenchée par l’« affaire Mbembe » manifeste un clivage entre les réactions en Allemagne et les réactions à l’étranger, où les déclarations de soutien à Mbembe ont été nettement plus nombreuses. Par exemple, une lettre ouverte signée par 700 intellectuels africains fut adressée à la chancelière fédérale Angela Merkel pour protester contre les accusations d’antisémitisme et l’annulation de son invitation à la Ruhrtriennale.
La notion de tabou invoquée par Mbembe tient une place fondamentale dans le deuxième acte de la « querelle des historiens 2.0 », qui s’ouvrit un peu plus d’un an après l’« affaire Mbembe », avec la publication, le 23 mai 2021 (jour anniversaire de l’adoption de la Loi fondamentale de la République fédérale allemande en 1949), par le média en ligne suisse Geschichte der Gegenwart, d’un article de l’historien australien Dirk Moses intitulé « The German Catechism ». Moses fait partie des principales figures du champ des Genocide Studies, dont la comparaison entre des épisodes historiques de violences de masse est un outil élémentaire. Son texte est délibérément conçu comme une provocation et n’a pas manqué son effet, puisqu’il suscita une avalanche de réactions qui conduisirent la presse à lancer l’expression « Historikerstreit 2.0 ». Le ton est incisif, polémique, et Moses file la métaphore du catéchisme tout au long de l’article, maniant les concepts théologiques d’hérésie, de sacré, d’exorcisme, et dressant la liste des articles de foi du credo mémoriel allemand :
1/ singularité de la Shoah comme génocide idéologique,
2/ rupture civilisationnelle constituée par la Shoah, qui devient le fondement moral de la nation,
3/ responsabilité envers les Juifs, loyauté envers Israël,
4/ différence de nature entre antisémitisme et racisme,
5/ équation entre antisionisme et antisémitisme. Toujours dans le registre religieux, il critique les « grands prêtres » qui veillent à la transmission et au respect du « catéchisme » pour complaire à des « élites » étrangères. Ce dernier point a provoqué à juste titre l’indignation d’autres historiens, notamment Saul Friedländer, car il se rapproche de l’idée classiquement antisémite de la conspiration mondiale.
L’intervention de Moses n’est toutefois pas sans mérite et présente, en dépit de sa forme acerbe, des arguments plus nuancés sur le fond. Elle s’inscrit dans la continuité des débats académiques sur les enjeux mémoriels en Allemagne. Moses mentionne ainsi Jürgen Zimmerer, qui défend depuis deux décennies la thèse (fragile et contestée) de la continuité « de Windhoek à Auschwitz » et a été l’un des principaux acteurs, dans le champ intellectuel, du long processus qui a conduit à la reconnaissance officielle par les autorités allemandes du caractère génocidaire de la guerre menée entre 1904 et 1908 contre les peuples Herero et Nama dans ce qui était alors la colonie d’Afrique allemande du Sud-Ouest. Il mobilise également les arguments de l’universitaire états-unien Michael Rothberg, connu surtout pour ses travaux dans le domaine des Memory Studies, dont un recueil d’articles initialement paru en 2009, Mémoire multidirectionnelle, fut publié en traduction allemande début 2021 et aussitôt intensément reçu dans le contexte de la « querelle des historiens 2.0 ». Avec son concept de « mémoire multidirectionnelle », Rothberg cherche à proposer une issue à la concurrence victimaire en plaidant pour l’intégration dans la culture mémorielle occidentale des mémoires douloureuses du reste du monde. « Remembering the Holocaust in the age of decolonization », le sous-titre de son ouvrage, fait écho à un argument majeur de Moses, qui réclame une prise en considération du fait que les temps changent. Pour lui, il est incontestable que le « catéchisme allemand » a eu une réelle utilité historique, mais il s’est figé dans une ritualisation top-down qui le coupe des mutations socio-politiques en cours et s’exprime, de façon unique au monde, dans des résolutions votées au parlement fédéral contre l’antisémitisme. La dernière en date (7 novembre 2024) appelle à « protéger la vie juive en Allemagne » dans un contexte de recrudescence avérée, et bien documentée, des infractions antisémites, dont souffrent également d’autres pays occidentaux. Elle succède à la résolution de 2019 qui considère le mouvement BDS visant Israël comme une forme d’antisémitisme. Le diagnostic de sclérose dogmatique posé par Moses a été fermement rejeté par un certain nombre d’acteurs de la politique mémorielle et d’historiens, dont Norbert Frei, qui a souligné la dimension actuelle, vivante et toujours inachevée de la confrontation à la Shoah.
En somme, Moses appelle à mettre la mémoire de la Shoah en rapport avec d’autres mémoires traumatiques et à la considérer davantage comme un phénomène historique, et moins comme un absolu d’ordre métaphysique ou sacré. Il réclame son inclusion dans les pratiques comparatistes de champs historiographiques plus larges comme ceux de l’antisémitisme, du travail forcé, des guerres coloniales, des expulsions de population, etc. Cette manière de voir s’accorde tout à fait avec son interprétation des politiques génocidaires en général comme expressions paroxystiques d’un besoin de « sécurité permanente » présent dans de nombreux États pas nécessairement totalitaires.
Le troisième acte de la « querelle des historiens 2.0 », quant à lui, s’étend sur l’année 2022 et jusqu’au 7 octobre 2023. Il peut être divisé en deux parties. D’un côté, on a assisté à la parution des premiers bilans et anthologies. Des autorités en études mémorielles comme Aleida Assmann, mais aussi des chercheurs plus jeunes comme Urs Lindner, ont tenté de faire la synthèse des débats. La publication d’anthologies s’est faite à une vitesse remarquable, avant même que la controverse se fût apaisée (Neiman & Wildt ; Böckmann et alii). Ce fait représente d’ailleurs un point commun entre la « querelle » des années 1980 et celle des années 2020, puisque l’anthologie Historikerstreit: Die Dokumentation der Kontroverse um die Einzigartigkeit der national- sozialistischen Judenvernichtung, éditée par Rudolf Augstein, avait vu le jour dès 1987, témoignant d’un même désir d’enregistrer et d’archiver les débats. L’autre volet du troisième acte, et qui en a formé l’épilogue jusqu’au choc du 7 octobre 2023, tient au scandale causé par l’exposition, lors du festival d’art contemporain Documenta 15 à Cassel, pendant l’été 2022, d’une œuvre monumentale du collectif indonésien Taring Padi, contenant des éléments d’iconographie antisémite. D’une certaine manière, cette nouvelle controverse a repris certains thèmes de l’« affaire Mbembe » tout en anticipant sur les débats post-7-octobre, puisque l’antisémitisme prêté aux représentants du « postcolonialisme », et plus largement aux populations du Sud global, y a joué un rôle essentiel. L’œuvre, dont il importe de relever qu’elle n’était pas une nouvelle création et qu’elle avait déjà été exposée dans plusieurs autres lieux du monde (Australie, Indonésie, Chine) sans susciter les mêmes réactions, fut retirée en quelques jours.
Au total, l’un des enjeux centraux de la « querelle des historiens 2.0 », comme de sa devancière, s’articule autour du sens et de la légitimité des comparaisons. Mbembe ou Moses revendiquent le droit de comparer. Rothberg et Zimmerer ont même coécrit un article publié dans l’hebdomadaire Die Zeit, appelant à « lever le tabou sur la comparaison » dans la culture mémorielle allemande. Pour plus de clarté, il convient de distinguer ici entre le champ de la recherche en sciences humaines et sociales, où le comparatisme fait partie des approches méthodologiques fondamentales, et le domaine du débat médiatique ou politique allemand, investi aussi par des chercheurs, dans lequel la comparaison de la Shoah à d’autres épisodes de violences de masse aboutit rapidement à l’accusation d’antisémitisme, ou du moins au reproche de relativiser la portée unique du génocide juif. Il existe fréquemment, en effet, une sorte de confusion, parfois alimentée délibérément à des fins polémiques, entre ce que l’on pourrait appeler la comparaison heuristique (vergleichen), telle que la pratiquent couramment les chercheurs pour établir des typologies, par exemple, et la comparaison amalgamante (gleichsetzen), qui consiste à mettre deux choses différentes sur le même plan, voire à identifier l’une à l’autre. Afin de comprendre pourquoi la comparaison de la Shoah à d’autres violences de masse est aussi délicate dans l’espace politico-médiatique en Allemagne, il faut revenir aux fondements du paradigme mémoriel mis en place à l’issue de la « querelle des historiens » de 1986-1987, dans lequel la Shoah est reconnue comme un crime à nul autre pareil. Or, non seulement cette singularité postulée est extrêmement difficile à définir précisément, mais il est tout aussi ardu de déterminer les conséquences éthiques et politiques à en tirer. Cette difficulté augmente encore dès lors qu’on intègre le paramètre de l’évolution temporelle et générationnelle : avec l’éloignement chronologique par rapport à la Shoah, mais aussi la mondialisation et l’augmentation dans la société allemande de la part d’individus dont les aïeux n’étaient pas allemands et ne se trouvaient pas en Europe pendant la Seconde Guerre mondiale, il importe de ménager un espace pour d’autres rapports au passé et d’autres mémoires. En tout cas, s’il reste essentiel d’affirmer la place de la Shoah et de la responsabilité qui en découle dans l’identité allemande contemporaine, il est de plus en plus difficile de ne pas faire droit aussi à d’autres mémoires traumatiques, souvent liées au colonialisme et à ses séquelles.
Comme le remarque Meron Mendel, directeur du Centre Anne-Frank, dans son livre Über Israel reden. Eine deutsche Debatte (Cologne, Kiepenheuer & Witsch, 2023), le fait que Moses (un Australien) ou Rothberg (un États-Unien), « proposent des solutions à des problèmes qui n’existent pas », ou du moins auxquels on réfléchit déjà, n’est pas sans ironie. Il est vrai qu’à bien y regarder, ils ne disent rien de fondamentalement neuf ou qui n’aurait pas encore été dit dans le débat allemand. Il est tout aussi exact que des institutions fondées pour entretenir la mémoire de la Shoah ont été parmi les premières à donner de la visibilité à d’autres épisodes de violences de masse, comme le génocide des Herero et Nama ou celui des Arméniens. Cependant, compte tenu de l’extrême sensibilité de ces questions en Allemagne, il semble que le détour par la figure de l’intellectuel étranger soit utile, si ce n’est nécessaire, à la discussion des enjeux mémoriels. La déstabilisation du consensus mémoriel allemand issu de la première « querelle des historiens » est ambivalente : elle contient à la fois la promesse d’une ouverture élargie à d’autres traumatismes que la Shoah, et le risque d’un nivellement relativiste qui diminuerait le soin apporté à la transmission de la culture mémorielle allemande. Alors que le parti d’extrême-droite Alternative für Deutschland (AfD) a obtenu aux élections fédérales de février 2025 des résultats encore inimaginables il y a dix ans, cette ambiguïté suscite une inquiétude légitime, même si elle reste pour l’instant d’ordre théorique. En pratique, les politiciens d’extrême-droite n’ont pas besoin de faire référence aux mémoires du colonialisme pour minimiser l’importance de la Shoah. Ils peuvent occasionnellement déclarer que les crimes des Allemands ne sont pas pires que ceux des autres, mais n’ont aucun intérêt à prendre en considération les revendications mémorielles des descendants de colonisés. Ils se concentrent en général sur le cas allemand, comme l’avait fait Alexander Gauland, co-président du groupe AfD au Bundestag, en 2018, réduisant le nazisme à la dimension d’une « fiente d’oiseau dans l’histoire millénaire de l’Allemagne ».
L’Allemagne partage avec d’autres pays occidentaux la longue tradition des formes classiques de l’antisémitisme. Elle a aussi en commun avec la France, par exemple, une implication dans l’expansion coloniale européenne et les crimes du colonialisme. Tous ces pays, toutes ces sociétés, doivent se confronter, après avoir longtemps regardé complaisamment leurs propres héros et leurs propres victimes, à la part honteuse de leur histoire et construire leur mémoire négative. Néanmoins, ce qui est propre à l’Allemagne, c’est que la place de cette mémoire négative est déjà remplie par le nazisme et la Shoah. C’est ce qui explique que, dans le débat public allemand, les questions, pourtant très différentes, de la mémoire de la Shoah, du colonialisme, des limites de la critique de l’État d’Israël, de l’impérialisme, de l’antisémitisme, du racisme, du sionisme et de l’islamophobie, sont plus qu’ailleurs inextricablement nouées les unes aux autres. Pour le dire très simplement, il est envisageable à Londres ou Lisbonne de parler de la mémoire du colonialisme sans parler aussi de la mémoire de la Shoah. À Berlin, c’est impensable.
APRÈS LE 7 OCTOBRE 2023 : LE PARADIGME MÉMORIEL ALLEMAND EN DISSONANCE COGNITIVE
L’attaque terroriste du Hamas contre Israël le 7 octobre 2023, au-delà du choc qu’elle a causé, a ébranlé le paradigme mémoriel allemand en ravivant le débat sur le positionnement de l’Allemagne et des Allemands par rapport au conflit israélo-palestinien. Elle met en effet la société et les autorités allemandes face à un double problème.
Premièrement, elle affecte la position de l’Allemagne dans les relations internationales, parce qu’aucun autre État, à l’exception des États-Unis, ne soutient aussi entièrement Israël. L’assassinat d’environ 1200 personnes en Israël le 7 octobre 2023, dont une grande majorité de civils, a été aussitôt condamné avec fermeté et les dirigeants du Hamas dénoncés comme d’odieux criminels. Face à l’ampleur et l’horreur des massacres, face à l’enlèvement et la séquestration de plus de 200 otages, l’Allemagne a immédiatement exprimé sa solidarité inconditionnelle avec Israël. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, en revanche, la critique de la guerre meurtrière menée en riposte par le gouvernement israélien dans la bande de Gaza a été beaucoup plus embarrassée. Au niveau diplomatique, l’insistance sur la sécurité d’Israël et son « droit à se défendre », sans corollaire pour les Palestiniens, a marginalisé l’Allemagne par rapport à de nombreux autres pays, plus prompts à blâmer le gouvernement Netanyahou et l’armée israélienne pour leur usage disproportionné de la force ainsi que pour les souffrances massives délibérément imposées aux civils, tués par dizaines de milliers dans des bombardements et subissant une crise humanitaire directement causée par des destructions d’infrastructures et des ruptures d’approvisionnement intentionnelles. De manière plus absolue, c’est la crédibilité de l’Allemagne qui souffre, plus encore que celle des autres puissances occidentales, quand elle défend la dignité et les droits humains en général, mais se refuse à condamner dans un cas particulier les violations du droit international et rejette les accusations de crimes de guerre, voire de crimes contre l’humanité ou de génocide, portées par des institutions et organisations internationales (ONU, Cour pénale internationale, Amnesty International, Human Rights Watch etc.).
Le second problème tient aux mutations de la société allemande, qui compte désormais entre un quart et un tiers de personnes issues de l’immigration, dont la moitié possède la nationalité allemande (source : Statistisches Bundesamt). Ces chiffres ont approximativement doublé depuis le début du XXIe siècle. Le défi consistant à entretenir et à transmettre une culture mémorielle commune aux descendants des nazis, mais aussi aux Allemands d’origine polonaise, turque ou tunisienne, ainsi qu’aux migrants et réfugiés arrivés plus récemment d’Afghanistan, d’Irak ou de Syrie, est immense. Comme l’avait déjà mis en évidence la « querelle des historiens 2.0 », la Shoah et les crimes de masse du nazisme restent davantage en Allemagne qu’un chapitre parmi d’autres dans l’histoire et la mémoire des violences coloniales ou impériales. Cela fait partie intégrante de l’identité allemande post-nazisme, telle qu’elle s’est construite au fil des décennies. Mais la culture mémorielle peut aussi se faire « multidirectionnelle » et parvenir à prendre en considération les autres mémoires difficiles et la sensibilité mémorielle différente que portent en eux un nombre croissant d’Allemands. Il en va de la légitimité, de la sincérité et de la portée du « plus jamais ça ! ». Si, en pratique, cette injonction n’a pas de validité générale, si elle tolère des exceptions ressenties comme des injustices, elle perd nécessairement de sa force et de son autorité. Toute la question est de savoir qui doit être protégé d’un retour de ce « ça » parfois explicité par la métonymie « Auschwitz ». Est-ce que cela signifie (interprétation étroite) qu’il faut tout faire pour empêcher que des Juifs soient à nouveau collectivement victimes de discriminations ou de violences ? Ou est-ce que cela veut dire (interprétation large) qu’il faut lutter partout contre toute forme de violence pouvant s’apparenter aux persécutions, à la ségrégation et aux massacres subis par les Juifs d’Europe sous le nazisme ? Et le sens exact à donner ici au verbe « s’apparenter » ramène au problème de la comparaison.
La notion de responsabilité résultant de la Shoah et créant des obligations pour l’Allemagne vis-à-vis d’Israël en tant qu’État-refuge des Juifs est désormais souvent résumée par une citation tronquée d’un discours prononcé par Angela Merkel devant la Knesset en 2008, sous la forme suivante : « La sécurité d’Israël fait partie de la raison d’État allemande. » Mais, comme pour la singularité de la Shoah, la définition de ce qu’il faut entendre par « sécurité » ou par « raison d’État » est loin d’être évidente. À l’instar de leurs responsables politiques, beaucoup d’Allemands se sentent pris dans un dilemme moral résultant d’une double obligation de loyauté contenue dans leur culture mémorielle.
Il y a d’un côté l’engagement envers les Juifs et Israël, la responsabilité de la commission du plus grand crime de l’histoire envers les Juifs, et de l’autre l’engagement envers les victimes de crimes de masse, fondé sur la défense des droits humains, du droit international et d’un ordre mondial régi par ses règles (regelbasierte Weltordnung). Personne en Allemagne ne veut être du côté des antisémites : on déclare donc spontanément son soutien aux victimes israéliennes des massacres du Hamas. Mais comme personne ne veut être du côté des bourreaux, on observe une tendance à nier l’ampleur du carnage à Gaza, à recourir contre toute évidence aux euphémismes de la guerre chirurgicale. La violence déchaînée par l’armée et le gouvernement israéliens est déplorée mais aussitôt justifiée par l’invocation de la sécurité et du droit à se défendre. On pratique une contextualisation partiale et partielle, puisqu’on fait débuter le contexte de la guerre au 7 octobre 2023, tout en disqualifiant une contextualisation plus profonde qui insère la tuerie ordonnée par le Hamas dans le temps long du conflit israélo-palestinien. Un graphique comme celui proposé par Le Monde sur son site internet, dans la rubrique « Les décodeurs », montrant que les victimes de ce conflit depuis 2008 sont « à plus de 80 % localisées en territoire palestinien » (une proportion que la guerre de Gaza a encore considérablement augmentée) est absent de la presse allemande. Un effet du paradigme mémoriel allemand est que, dans le débat public, la contextualisation opère comme si le contexte se limitait à une fenêtre spatiotemporelle ouverte le 7 octobre 2023 et dans laquelle l’événement initial est l’agression par le Hamas. Il existe une sorte de réflexe de prévention de la relativisation, qui interdit la mise en balance entre la violence subie par des Juifs et celle infligée par Israël. Dans une partie du paysage politico-médiatique allemand, cela se traduit par un parti-pris pro-israélien, voire pro-Netanyahou. C’est le cas notamment dans les médias du puissant groupe Springer.
Mais nombre d’Allemands moins partisans éprouvent un authentique inconfort moral face à un conflit dans lequel il est impossible de tracer une distinction claire entre victimes et bourreaux, comme dans le cas de la Shoah, qui fonde la culture mémorielle de l’Allemagne et détermine sa culture politique. Avant le 7 octobre 2023, ils pouvaient se bercer de l’illusion qu’une sorte de neutralité était possible face à un antagonisme considéré de loin, comme un problème abstrait. Mais la guerre concrétise les choses et suscite des injonctions de choisir son camp. Le paradigme mémoriel allemand centré sur la Shoah infère du fait que les Allemands se sont mis du mauvais côté de l’histoire sous le nazisme une obligation de se placer dorénavant du bon côté de l’histoire. Or, selon ce même paradigme mémoriel, il n’y a pas de bon côté dans l’histoire en cours. Ou bien l’on se range du côté d’Israël par loyauté envers l’interprétation restrictive du « plus jamais ça », et l’on se retrouve cette fois-ci du côté du plus fort, qui abuse de la force dans des proportions intolérables. Ou bien l’on prend parti, par loyauté envers l’interprétation élargie, pour les civils palestiniens tués par dizaines de milliers, et l’on fait passer au second plan la « sécurité d’Israël ». Confrontés à l’ambivalence du réel et sommés de choisir entre deux formes de loyauté envers la responsabilité mémorielle, qui semblent s’exclure mutuellement, les Allemands honnêtes se trouvent dans une impasse identitaire, en situation de dissonance cognitive, telle que l’a théorisée le psychologue Leon Festinger.
En même temps qu’il met à l’épreuve le consensus mémoriel allemand en révélant ses failles, le 7 octobre 2023 prolonge aussi la « querelle des historiens 2.0 » dans la mesure où les réactions à la guerre, mais aussi les réactions aux réactions, ont ouvert un débat sur la liberté d’expression. Plusieurs affaires médiatiques débutèrent par des accusations de censure, d’autres au contraire débouchèrent sur des appels à la censure. Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut en énumérer quelques-unes. Le 3 novembre 2023, le footballeur néerlandais Anwar El-Ghazi est licencié par le FSV Mayence suite à des publications pro-palestiniennes sur les réseaux sociaux, dans lesquelles il a inclus le slogan controversé « From the river to the sea, Palestine will be free ». Suite au dépôt d’une plainte pour licenciement abusif, le tribunal de Coblence, dans son jugement du 12 juillet 2024 a donné tort au club et statué que les déclarations d’El-Ghazi ne débordent pas du cadre légal de la liberté d’expression. El-Ghazi n’a joué que trois matchs pour Mayence et s’est engagé en août 2024 avec le club de Cardiff City, en deuxième division anglaise. Le fait que la devise « du fleuve à la mer » trouve son origine dans le sionisme de droite dit révisionniste, et continue d’être utilisée par les courants expansionnistes de la droite israélienne, n’est pas mentionné. Le 13 décembre 2023, la cérémonie de remise du prix Hannah-Arendt pour la pensée politique à l’écrivaine états-unienne Masha Gessen, est annulée par le Land de Brême et la fondation Heinrich-Böll. Elle avait été distinguée pour son travail journalistique sur la Russie et son engagement en faveur des droits LGBT, mais dans un article publié par le New Yorker quelques jours auparavant, elle établissait une analogie entre la « liquidation » des ghettos juifs par les nazis et la guerre menée par Israël à Gaza. Un vif débat éclata alors autour de la notion de singularité de la Shoah et de sa comparaison avec d’autres cas de violences de masse. Le prix lui reste attribué malgré tout. Le fait que les membres du gouvernement Netanyahou comparent eux-mêmes l’attaque du Hamas à la Shoah n’a tenu aucune place dans la controverse. Toujours fin 2023, la Bundeszentrale für politische Bildung a déprogrammé un événement coorganisé par Michael Rothberg et l’artiste sud-africaine Candice Breitz, car cette dernière n’avait pas condamné assez fermement l’attaque terroriste du 7 octobre. Dans la foulée, une exposition consacrée à ses œuvres est annulée à Sarrebruck. Enfin, la philosophe états-unienne Nancy Fraser, qui avait été désignée pour occuper la chaire Albert-le-Grand de l’Université de Cologne en 2024, s’est vu retirer cette invitation pour avoir signé, avec plus de 400 autres professeurs de philosophie, une lettre ouverte intitulée « Philosophy for Palestine » évoquant une « seconde Nakba », dénonçant la dimension génocidaire de la guerre de Gaza et employant le terme d’apartheid pour caractériser le contrôle social des Palestiniens par Israël. Malgré de nombreuses protestations au sein du monde académique, l’université a maintenu sa décision. Fraser s’est dite victime d’un nouveau maccarthysme. Pour rester dans le domaine académique, en juin 2024, le Spiegel a révélé que Sabine Döring, secrétaire d’État au ministère fédéral de l’éducation et de la recherche, avait fait étudier la possibilité de réduire les subventions accordées à des universitaires signataires d’une lettre ouverte protestant contre l’évacuation d’un blocage pro-palestinien sur le campus de l’Université libre de Berlin. Face à l’indignation de nombreux chercheurs, elle fut démise de ses fonctions. Le 29 novembre 2024, l’ancien député fédéral des Verts Volker Beck, qui fut président du groupe d’amitié Allemagne-Israël au Bundestag de 2014 à 2017 et préside depuis 2022 la Deutsch-israelische Gesellschaft, a annulé au dernier moment sa participation à un débat avec l’historien français Vincent Lemire, ancien directeur du Centre français de recherche de Jérusalem, venu présenter à Berlin la traduction allemande de la bande-dessinée Histoire de Jérusalem. Beck reproche à Lemire des prises de position trop critiques envers Israël. Suite au retrait de Beck, l’organisateur de l’événement annula toute la soirée. Gessen, Breitz et Fraser étant issues de familles juives, des institutions allemandes se sont retrouvées dans la situation pour le moins paradoxale d’accuser des Juifs d’antisémitisme. Ces trois intellectuelles n’ont d’ailleurs pas manqué de signaler que ce n’était pas aux Allemands de leur dire comment se comporter en tant que personnalités juives, rappelant les propos de la philosophe Susan Neiman, pour qui la critique d’Israël est l’apanage de toute personne juive, sans besoin d’y être autorisée, encore moins par des Allemands pris de zèle pro-israélien.
La presse étrangère, en particulier au Royaume-Uni et aux États-Unis, a considéré avec une inquiétude non dissimulée « l’hypersensibilité allemande au sujet de l’antisémitisme » (The Economist, 4 février 2024) ou la « répression de la critique d’Israël » (The New York Times, 7 décembre 2023). Bien que les controverses touchent aussi d’autres milieux, le monde des arts et de la culture est particulièrement concerné. Cela s’explique par deux facteurs : non seulement les acteurs de ce milieu sont plus enclins que la moyenne à exprimer publiquement leur opinion sur l’actualité, mais ils sont aussi étroitement surveillés par des acteurs médiatiques, surtout situés à droite du spectre politique mais pas uniquement, qui les voient comme des propagateurs de l’idéologie « postcoloniale ». Les termes « woke » et « wokisme » existent aussi dans la langue allemande, mais le « postcolonial » tient une place plus importante que dans les débats français, y compris là où il ne s’agit pas directement des mémoires du colonialisme. Pour beaucoup d’acteurs du débat médiatique, surtout depuis la « querelle des historiens 2.0 », le postcolonialisme est un masque de l’antisémitisme, qui cache, sous la critique de la politique du gouvernement israélien, un refus de l’existence même de l’État d’Israël, et contient donc une menace implicite d’extermination pour ses habitants. À tel point que le postcolonialisme est parfois même rapproché de l’idéologie nazie par ses critiques les plus acharnés.
Du point de vue de la recherche, comparer la colonisation sioniste avec d’autres colonisations de peuplement ou avec des exemples historiques de ségrégation, relève de l’application de la méthodologie de base : on compare pour affiner l’analyse, mettre en lumière des points communs et des différences, établir des typologies, etc. Dans la sphère politique ou médiatique, en revanche, et particulièrement en Allemagne, la comparaison cesse d’être un outil heuristique pour devenir une arme rhétorique dans l’arène médiatique et politique. Sur ce terrain-là, toute expression d’une opinion sur le conflit israélo-palestinien s’inscrit dans un réseau très dense de discours sur la mémoire, mais aussi sur l’immigration, l’intégration socioculturelle des immigrés issus de pays (dé)colonisés ou de leurs descendants et au-delà sur les rapports plus ou moins conflictuels des « civilisations ». En Allemagne, les adversaires du multiculturalisme et d’une politique d’ouverture à l’immigration, particulièrement agressifs depuis l’accueil massif de réfugiés en 2015-2016, ont beau jeu d’utiliser le reproche d’antisémitisme pour dénoncer une inadaptation des populations étrangères, surtout musulmanes, au paradigme de la culture mémorielle allemande. Autrement dit, attaquer sous l’angle de l’antisémitisme les études postcoloniales et la critique politique d’Israël permet également de maintenir en l’état un régime mémoriel entièrement centré sur la singularité de la Shoah, dans lequel les crimes du colonialisme ne tenaient jusque récemment aucune place. Outre un certain opportunisme politique, il s’agit aussi de conserver une position de monopole interprétatif sur ce qui est compatible ou non avec les fondements mémoriels de l’identité allemande. Sur le plan éthique et politique, il est commode pour des Allemands devenus fiers de leur culture mémorielle de diriger l’attention et le blâme sur l’antisémitisme des autres, et ainsi de s’exonérer soi-même de tout reproche en externalisant doublement l’antisémitisme : il affectait les Allemands, mais dans le passé, et il existe au présent, mais affecte les étrangers.
ÉPILOGUE
L’antisémitisme se rapportant à Israël (israelbezogener Antisemitismus) existe, notamment dans les populations du Sud global, en particulier dans les pays majoritairement arabophones et musulmans, où le sionisme est considéré prioritairement comme un avatar du colonialisme. Nier cette réalité n’a aucun sens. Le fait est que le sionisme persiste à poser des problèmes de typologie aux historiens, comme en témoignent par exemple les ouvrages collectifs d’Ethan Katz, Colonialism and the Jews, et de Stefan Vogt, Colonialism and the Jews in German History. Il ne se réduit ni au mouvement émancipateur des Juifs dominés, ni au mouvement colonisateur de Juifs appliquant la domination occidentale aux Arabes de Palestine. Qui plus est, le regard porté sur le sionisme change avec le temps, en fonction notamment des grandes césures de l’histoire du conflit israélo-palestinien. Il est incontestablement abu- sif d’assimiler l’ensemble des Juifs à l’État d’Israël et de les tenir pour responsables des actions du gouvernement israélien, surtout quand celui-ci est composé de politiciens d’extrême-droite, dont certains soutiennent ouvertement les formes les plus agressives de la colonisation, et dont le chef utilise la guerre pour se maintenir au pouvoir. Mais il convient de dire aussi que cet amalgame entre Juif et Israélien est délibérément entretenu par le personnel politique israélien, qui l’instrumentalise pour disqualifier la critique de sa politique d’occupation illicite, au risque de discréditer du même coup la cause, pourtant indispensable, de l’anti-antisémitisme tout en prétendant la défendre.
Olivier Baisez, Université Paris 8, UR Mondes allemands, Institut universitaire de France
ŒUVRES CITÉES
Böckmann, Matthias, Matthias Gockel, Reinhart Kößler & Henning Melber (dir.), 2023, Jenseits von Mbembe. Geschichte, Erinnerung, Solidarität, Berlin, Metropol.
Festinger, Leon, 1957, A Theory of Cognitive Dissonance, Stanford, Stanford University Press.
Frei, Norbert, 2022, Germany, the Holocaust, and the Post-Colonial Challenge, Alfred Landecker Memorial Lecture, conference prononcée le 27 janvier 2022, disponible en ligne : https://www.alfredlandecker.org/ en/article/germany-the-holocaust-and-the-post-colonial-challenge
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Lemire, Vincent & Christophe Gaultier, 2022, Histoire de Jérusalem, Paris, Les Arènes.
Mendel, Meron, 2023, Über Israel reden. Eine deutsche Debatte, Cologne, Kiepenheuer & Witsch.
Moses, Dirk, 2021, « The German Catechism », Geschichte der Gegenwart, publié en ligne le 23 mai 2021 sur le site https://geschichtedergegenwart.ch
Neiman, Susan & Michael Wildt, 2022, Historiker streiten. Gewalt und Holocaust – die Debatte, Berlin, Propyläen.
Rothberg, Michael, 2018 [2009], Mémoire multidirectionnelle, Pétra, Paris.
Vogt, Stefan (dir.), 2022, Colonialism and the Jews in German History. From the Middle Ages to the Twentieth Century, Londres, Bloomsbury Academic.
Zimmerer, Jürgen & Michael Rothberg, « Enttabuisiert den Vergleich! », Die Zeit, n° 14/2021, ou en ligne : https://www.zeit.de/2021/14/erinnerungskultur-gedenken-pluralisieren-holocaust-vergleich-globalisierung-geschichte