Ce texte analyse les réactions de l’extrême droite française aux massacres du 7 octobre 2023. Il révèle les divisions à travers ce que l’on peut nommer le « marché idéologique » de l’extrême droite. Ainsi, il interroge le soutien à Israël, souvent lié à l’opposition aux mouvements nationalistes arabes et, à l’opposé mais venant toujours de l’extrême droite, des positions antisionistes influencées par le discours nationaliste-révolutionnaire. La diversité des positions révèle deux blocs idéologiques. D’un côté, un appui à la cause palestinienne, la Syrie et la Russie ; de l’autre, le soutien à Israël et le rejet d’une société multiethnique.
Mots-clés : antisémitisme, Front national, Israël, néonazis, nationalisme arabe
La question israélo-palestinienne sert de longue date de partage des eaux dans une extrême droite française historiquement fragmentée. L’hégémonie acquise par le Front national (FN), puis le Rassemblement national (RN), a paru elle-même contestée par le lancement de Reconquête ! par Éric Zemmour en 2021. Dans cette configuration, les réactions aux massacres du 7 octobre 2023 ont constitué un révélateur du marché idéologique des extrêmes droites et de ses reconstructions depuis la Seconde Guerre mondiale et la fondation d’Israël. Il n’existe pas d’espace commun de dialogue entre partisans d’Israël et dénonciateurs de l’« entité sioniste » : le rapport à la « question juive » constitue un shibboleth pour ce champ politique. La question israélo-palestinienne charrie tant de signifiés que l’on pourrait en fait presque organiser ce marché d’après elle, tant elle est révélatrice de tous les autres clivages.
LES SOUTIENS À ISRAËL
L’état des extrêmes droites en France lors de la création d’Israël ne plaidait pas pour un engagement en sa faveur. Néanmoins, lorsque Jean-Marie Le Pen est reçu par le congrès juif mondial en 1987, il raconte à son auditoire comment, soldat en 1956, il avait poussé ses hommes à une désertion collective pour aller combattre aux côtés de Tsahal. Il affirme alors être pour la fermeture du bureau parisien de l’Organisation de Libération de la Palestine (OLP). Des émissaires du parti sont envoyés en Israël afin d’organiser une rencontre entre Ariel Sharon et le futur candidat à l’élection présidentielle. L’anecdote de 1956 est confirmée par divers témoins (Cohen & Péan, p. 251-253) et elle participa à des tensions entre Le Pen et d’autres tendances des extrêmes droites : en 1960, Le Pen est ainsi dénoncé comme un quasi-agent sioniste par le mouvement néofasciste, antisémite et antisioniste Jeune Nation (Jeune Nation, 30 août 1958). Pourtant, la position de Jean-Marie Le Pen s’inscrit dans un contexte où le soutien à Israël est partagé dans sa famille politique, au nom de l’opposition aux nationalismes arabes, bien plus qu’à l’idée d’une communauté de destin entre France et Israël.
D’ailleurs, les services français ont rapidement noté comment les nationalistes de Paris et Tel-Aviv pouvaient créer des liens autour de la question d’Alger : des citoyens israéliens financent l’Organisation armée secrète (OAS), et des anciens de l’Irgoun contribuent à la formation des terroristes. Jean-Jacques Susini lui-même, figure incontournable de l’OAS algéroise, a pris diverses fois, mais en vain, contact avec les hommes de l’Irgoun, dont il admi- rait les activités terroristes dans la Palestine mandataire (DCRG, 1961 ; Prazan, p. 99). Ce point non seulement eut son importance à l’époque mais perdura : dans les années 1980, Pierre Sergent, l’ancien chef de l’OAS en métropole, ferrailla à l’intérieur du Front national avec les éléments antisionistes et/ou antisémites. Il est aussi en 1990-1991 le cadre du FN qui, en accord avec la base militante, critique publiquement le soutien du président du parti à l’Irak.
La sympathie pour Israël peut aussi aller avec un franc antisémitisme, mais au nom du racisme anti-Arabes. Charles Luca, neveu de Marcel Déat et néofasciste caricatural, dont la Phalange française est dissoute par l’État en 1958, représente bien ce point. Si sa formation distribue à Paris des tracts « Paris livrée aux Bougnoules », elle cherche à créer un village nationaliste en Algérie à propos duquel Luca déclare que « le sionisme nous montre la voie » avec ses « kibboutz encerclés par les Arabes ». Autre cas révéateur : Jean Mabire, fervent admirateur de la Waffen-SS, appelle à « unir le tracteur et l’automitrailleuse comme ceux d’Israël » (Luca, p. 289-298 ; L’Esprit public, mai 1963). La guerre des Six jours en 1967 est peut-être l’acmé du soutien à Israël des antisémites français : l’ancien commissaire aux questions juives Xavier Vallat, le théoricien de la Nouvelle droite Dominique Venner, et même Lucien Rebatet – dont le dernier article dans la presse de la SS finissait par « Mort aux juifs ! Heil Hitler ! » (Devenir, juin 1944) – proclament tour à tour leur soutien à Israël. Si François Duprat impose à la suite l’antisionisme aux extrêmes droites, son assassinat à la voiture piégée en 1978 libère sa place de numéro deux du FN (non-élucidé, l’acte est largement attribué par les nationalistes, Jean-Marie Le Pen en tête, au Mossad voulant faire taire un diffuseur du négationnisme). Son successeur, Jean-Pierre Stirbois, est un ancien disciple de Sergent, et il est conscient que tout signe antijuif bloque le parti à la marge. Mais les propos de Le Pen sur le « point de détail » en 1987 et le décès de Stirbois en 1988, mènent à une radicalisation de l’appareil. Sa scission ouvre une nouvelle ère. Bruno Mégret dispute le leadership des extrêmes droites aux lepénistes, son nouveau parti étant le premier à faire de l’islamophobie un thème de campagne dès l’élection européenne de 1999 (3,28 % contre 5,69 % à la liste frontiste). Alors que Le Pen fait toujours plus sienne la dialectique des radicaux qui voient dans « le mondialisme » le projet de « l’impérialisme américano-sioniste » (il en fait un tout, fustigeant en 2000 « les Mondialistes, les Américains, les Israéliens, les lobbies anti-nationaux »1), Bruno Mégret au contraire tend la main à Israël et aux États-Unis après le 11 septembre. Bientôt il déclare « face à l’intégrisme islamique, nous partageons des inquiétudes communes avec les organisations représentatives des juifs de France »2. Pour autant, le président du FN suit lui-même une politique de pré-normalisation pour la présidentielle de 2002. Est ainsi éditée une brochure censée rétablir la vérité quant à son affection pour Israël, « cet État sacré pour la civilisation occidentale », et où il affirme que les violences antisémites relèvent des jeunes d’origine arabe.
De même, les sites internet de la « fachosphère » naissante sont alors tous occupés par la question du choix entre Israël et Palestine. Les partisans d’Israël s’avèrent clairement être des nostalgiques de l’Algérie française, quand les seconds apparaissent comme des ethno-différentialistes, refusant la société multiethnique. Mais, même ainsi, il existe une tension. L’un des plus importants cadres de la mouvance nationaliste-révolutionnaire, également passé par la direction du FN, alors qu’il avait proféré par le passé un antisionisme farouche et l’alliance avec les islamistes, publie un texte sur le site de la très antisioniste Unité Radicale (sa presse rend hommage à Ilich Ramírez Sánchez, dit Carlos, à Ben Laden et au Hamas), où il affirme vouloir se couper le prépuce au sécateur pour pouvoir, tel Ariel Sharon, enfin nettoyer les territoires français de la présence arabo-musulmane3.
Recréer les liens avec Israël va s’avérer délicat. En 2006, Marine Le Pen doit se rendre en Israël avec une délégation d’eurodéputés. Le pays préfère annuler la venue du groupe. En 2011, dans le cadre de la préparation de sa première élection présidentielle, elle désire derechef s’y rendre. Louis Aliot est en charge d’un premier voyage ; ayant un grand-père juif séfarade naturalisé par le décret Crémieux, il a aussi investi un membre de la Ligue de défense juive comme futur candidat aux législatives en Israël. En 2001, il avait déjà été envoyé en Afrique du Sud dans l’espoir d’organiser une rencontre entre Jean-Marie Le Pen et Nelson Mandela. Le parallèle est significatif : il s’agit bien à chaque fois de dédiaboliser le parti dans le marché intérieur des droites en obtenant un soutien à l’international (à cette date le FN rêve de détacher le courant de la Droite populaire de l’Union pour un mouvement populaire, ce qui sera partiellement fait en 2019). Beaucoup plus que d’un soutien à Israël par conviction (même si cela vaut à Louis Aliot d’être qualifié de « suceur de sionistes » par Alain Soral4) il s’agit d’une tentative d’acclimatation aux droites. D’ailleurs, l’intéressé a repris l’implantation de Sergent, mais est devenu maire de Perpignan.
Lorsque Serge Klarsfeld reçoit la médaille de la ville de Perpignan, il vient aussi remettre les insignes de chevalier de la Légion d’honneur à Philippe Benguigui, un de ses proches, qui anime une association sur la mémoire de l’Extermination des Juifs d’Europe dont la cérémonie annuelle compte l’ambassadeur d’Israël en France. Ce proche fait ensuite, en vain, candidature par voie de presse pour figurer sur la liste de Jordan Bardella aux élections européennes de 2024. Pour le 19 mars 2024, la municipalité perpignanaise organise une exposition intitulée « 60 ans après, l’histoire se répète : “FLN et Hamas, mêmes méthodes, même stratégie” », que Louis Aliot a co-inaugurée avec l’ex-maire Les Républicains. L’évènement ne compte qu’une soixantaine de personnes, autant que la contre-manifestation à laquelle ont appelé treize organisations de la gauche radicale. Il n’y a, à droite, pas d’enfants de Harkis, à gauche pas d’enfants d’immigrés. Les cartels sont minimalistes, non scientifiques, et la source des panneaux provient de Google images. On voit, entre autres, des enfants : ceux de 1962, amputés ; une fillette israélienne dont la posture laisse imaginer ce que fut son sort. Les discours dessinent un plan de l’histoire : le Front de libération nationale, Al Qaida, Daesh et le Hamas seraient tout ensemble « l’islamisme » face auquel il y aurait les traîtres de la gauche antisioniste et les « résistants » du RN5.
L’évolution est forte depuis les débuts de la stratégie de normalisation du FN. Quand, en 2012, pour sa première candidature, Marine Le Pen publiait ce qui demeure son seul ouvrage théorique, elle évoquait la recherche d’accords avec la Russie et les pays arabes contre l’hégémonie américaine, mais n’avait pas un mot relativement à Israël, se contentant de critiquer les « délires » antisionistes de l’ultra gauche (Le Pen, 2012). Jordan Bardella, lui, représente une nouvelle époque. Il n’a cessé, après le 7 octobre, de présenter le RN comme le « bouclier » des Français juifs, dans une formule un peu étrange tant elle évoque la défense du maréchal Pétain. Suivant cette stratégie, la direction du RN participe à la Marche républicaine contre l’antisémitisme du 12 novembre 2023. Évoquant un risque d’« importation du conflit », son président trace un lien direct entre l’attaque du Hamas et l’assassinat du professeur Dominique Bernard. La porte-parole du collectif identitaire Némesis procède de même. Ils s’inscrivent ainsi dans une lignée ouverte par l’essayiste néo-droitier Guillaume Faye lors de la guerre du Kosovo d’assimilation des crimes intérieurs et de la guerre hybride djihadiste. Guillaume Faye préfigure en la matière les discours tant de Bruno Mégret que d’Éric Zemmour.
Dans l’ouvrage qu’il publie un an après, le président du RN revient sur le 7 octobre. Il expose que le conflit n’est pas seulement de nature religieuse mais qu’il implique aussi des intérêts géopolitiques – il en vient même à dénoncer un espace chiite pour lequel sa famille politique a, pourtant, été souvent très en sympathie. S’il défend la solution à deux États, c’est toutefois pour arriver au fait que le soutien à l’islamisme et à l’antisémitisme qu’il impute à Jean-Luc Mélenchon serait un pari sur l’immigration : « Qui peut croire que Paris adopterait la même politique étrangère avec une population majoritairement acquise au Hamas et éprouvant de la haine envers Israël ? » (Bardella, p. 184-186). Ainsi l’apparente conciliation se rapproche-t-elle in fine du récit du « choc des civilisations ». Cette ligne a été tenue lorsqu’en mars 2025 Jordan Bardella et Marion Maréchal sont venus en Israël participer à un colloque sur l’antisémitisme. Le président du Rassemblement national a axé son discours sur la « lune de miel » entre l’islamisme et l’extrême gauche, et a assuré que « l’antisionisme n’est rien d’autre que l’antisémitisme »6. La petite-fille de Jean-Marie Le Pen a été interrogée à la télévision israélienne quant à savoir ce qu’eût pensé son grand-père de sa visite. Elle a botté en touche en affirmant que s’il avait été écouté à propos de l’immigration, il n’y aurait pas tant d’actes antisémites en France7. En somme, les soutiens à Israël sont d’abord dus à trois éléments nationaux. D’abord, l’abandon de la représentation du Juif comme une minorité ethnique asiatique pour en faire une minorité confessionnelle française ; ensuite, une normalisation concurrentielle dans le marché électoral des droites ; enfin, un syndrome obsidional à l’encontre des minorités arabes en France, avec la volonté d’une homogénéisation autoritaire de la société nationale.
LES ANTISIONISTES
Dès la fondation de l’État d’Israël, une partie de l’extrême droite radicale française s’est déclarée « antisioniste » mais en jouant sur la plasticité de ce terme. C’est ainsi le cas de René Binet, ancien trotskyste et ancien Waffen SS, dont les mouvements bénéficient « d’excellents rapports » (DCRG, 1948) avec le porte-parole de l’ambassade égyptienne et de la Ligue arabe. Le militant formule une idée absolument centrale pour les décennies suivantes : « nous accusons les sionistes et les antiracistes du crime de génocide parce qu’ils prétendent nous imposer un métissage qui serait la mort et la destruction de notre race et de notre civilisation et de notre nation et de notre religion » (L’Unité, 8 décembre 1948). Il dénonce un « gouvernement manœuvré par les sionistes de Moscou, [qui] veut que nous devenions les esclaves d’une minorité bâtarde de judéo-négroïdes » (Droit et liberté, 1e janvier 1949). Le propos est ainsi un prototype du mythe du néonazisme américain du Zionist occupation government structurant le néonazisme américain et le courant accélerationniste (courant terroriste néonazi millénariste apparu en 2015, dont l’attentat le plus célèbre est celui de Christchurch en 2019), dont plusieurs membres ont été jugés en France pour des projets d’attentats, mais dont le folklore a aussi imprégné les groupuscules (par exemple l’usage de l’emblème du « Soleil noir » par Clermont nationaliste).
Les nationalistes-révolutionnaires produisent quant à eux un discours antisioniste qui allie dénonciation du cosmopolitisme juif et propagande antifasciste soviétique. En 1967, François Duprat invite dans le corpus extrême droitier les arguments développés par l’Union soviétique selon lesquels le sionisme serait un équivalent du nazisme, et Israël un ersatz du Troisième Reich. Il s’inspire également de la phraséologie du Ba’th syrien, dont il est le premier apologiste dans les extrêmes droites françaises, pour présenter l’antisionisme comme un anti-impérialisme en faveur de la lutte des peuples. En son propos, l’Extermination des juifs d’Europe serait le « mythe propagé par les sionistes pour mieux assurer leur domination », le seul véritable génocide étant celui des Palestiniens. Il servirait l’alliance entre « l’entité sioniste » et « la juiverie internationale » afin d’instaurer « l’internationalisme juif, plaie de tous les peuples de ce monde », car le sionisme serait « l’idéologie pernicieuse de destruction et d’asservissement de nos nations ». Finalement : « Nous avons la naïveté de croire qu’il n’existe pas seulement un état sioniste, mais une réalité à tout le moins occidentale du sionisme en tant que force politique dominante, et groupe de pression combien puissant » (Duprat, 1967 ; 1976a ; 1976b).
Cette proposition idéologique va s’imposer largement au sein de la mouvance nationaliste-révolutionnaire. Influencé par celle-ci, Alain Soral n’a guère fait que du François Duprat à l’ère d’internet. Dans le second tome de ses Mémoires (2018), Jean-Marie Le Pen glisse à ce sujet l’un des propos les plus antisémites de sa carrière, mais assez cryptique pour ne pas être relevé : « Je dois avouer que je me sens plus proche aujourd’hui de Duprat que je ne l’étais à l’époque. L’histoire du Front national, notamment depuis le détail, m’a rapproché de soucis et d’analyses qui alors lui étaient propres » (Le Pen, p. 235). Autrement dit, il existerait bien un lobby sioniste usant de l’Extermination pour assurer son projet mondialiste et la toute-puissance d’Israël.
Du côté des groupuscules, la représentation est devenue centrale et explique les plus célèbres slogans du Groupe Union Défense (GUD, dissout en 2024) : « À Paris comme à Gaza : Intifada », « Deauville, Sentier : territoires occupés ». La question est assez fondamentale pour que les membres du GUD proches de Marine Le Pen manquent de justesse de porter physiquement atteinte à Aymeric Chauprade, conseiller international de la présidente du FN, après qu’il a affirmé que le parti devait soutenir Israël contre l’islam sunnite – Marine Le Pen l’a limogé en 2015 en lui reprochant de faire l’apologie du choc des civilisations, alors qu’elle dit vouloir l’éviter (Mestre & Monnot, p. 66). Sur X (ex-Twitter), le GUD Paris a réagi le jour même de l’attaque du 7 octobre par un laconique « Ni kippa ni kippa », en référence au classique « ni kippa, ni keffieh » des Identitaires. Du côté des canaux Telegram, citons-en deux de la mouvance nationaliste-révolutionnaire. Le Cercle François Duprat, structure de formation de Lyon populaire (dissout en 2025), dénonce Israël et l’islamisme du Hamas, mais précise : « Qu’on le veuille ou non, les Palestiniens sont les Gaulois réfractaires du monde arabe ». Le canal Mega-machina propose quant à lui un extrait d’un entretien de Sarah Knafo (eurodéputée Reconquête ! et compagne d’Éric Zemmour) à la chaîne de télévision israélienne I24, où elle affirme qu’Israël participe de la « civilisation occidentale ». La vidéo est accompagnée d’une citation de Guillaume Faye exposant que « l’Occident » est un concept recouvrant l’impérialisme mondialiste américano-sioniste constituant donc l’ennemi de l’Europe (position que lui-même avait fini par rejeter en considérant que face à l’Islam il fallait prendre les Juifs et Israël comme des alliés de circonstance de la construction politique de la race blanche). Enfin, Voxnr, le principal site internet de la mouvance, a su alterner les commentaires endogènes et les emprunts exogènes. Après le 7 octobre, face aux diverses réactions, il signifie d’abord que « les actions militaires des Palestiniens ont confirmé un fait connu : derrière chaque Identitaire, il y a un shabbat goy, derrière chaque NR [nationaliste-révolutionnaire], il y a un pro-Palestinien »8. Il sait ensuite faire montre de prudence. Ainsi, après le décès du chef du Hamas Yahya Sinwar, Voxnr ne produit pas un texte propre, mais reproduit celui du Grand soir, un site censément de gauche, qui est un panégyrique, glissant que la « solution finale » des Palestiniens n’aurait pas d’équivalent dans l’Histoire9. Une tactique similaire est utilisée par l’hebdomadaire Rivarol, connu pour ses positions antisémites et négationnistes. Le journal use de la gauche pour s’exprimer en saluant en Une le « courage » du leader insoumis Jean-Luc Mélenchon (Rivarol, 25 octobre 2023).
Enfin, deux positions médianes parmi les extrêmes droites sont particulièrement intéressantes, car elles débouchent sur des listes aux élections européennes de 2024 – pour lesquelles l’électeur doit imprimer lui-même le bulletin. La première est celle des Nationalistes. Proche de Rivarol, il s’agit du groupuscule ayant fait suite à la disso- lution de l’Œuvre française en 2013, dont les militants ont investi la structure fondée en 1983 par les ex Waffen-SS, Pierre Bousquet et Jean Castrillo. Ce groupuscule estime alors qu’avec un FN passé sous l’influence de Jean-Pierre Stirbois, Jean-Marie Le Pen est devenu un agent sioniste (Fer de lance, octobre 1987, bulletin interne). Leur chef, Yvan Bendetti, est exclu du FN en 2011 après avoir déclaré qu’il était « antisioniste, antisémite, anti-juif ». Ce dernier réagit au 7 octobre en pointant les conséquences idéologiques pour le champ militant : il dénonce les zemmouristes tels des agents du lobby sioniste introduits dans l’extrême droite. Aux européennes de 2024, leur liste « Forteresse Europe » rassemble 5 096 suffrages.
L’autre liste, La France libre (une mobilisation mémorielle typique), est menée par l’agitateur Dieudonné, condamné à de nombreuses reprises pour des propos antisémites, et le chanteur Francis Lalanne, contempteur sur twitter puis X du complot sataniste sioniste des « nazis pédophiles mondialistes socialistes », devenu un diffuseur de thèses QAnon avec la pandémie de Covid-19. Le score de cette liste s’élève à 5 794 suffrages. Ainsi, dans un scrutin largement remporté par la liste menée par Jordan Bardella (31,37 %), 10 890 électeurs ont choisi d’aller imprimer leurs bulletins sur les sites internet de groupes méconnus, offrant des signes à la fois antisémites et antisionistes. On ne peut procéder à la comparaison avec la présence de la liste Europalestine aux élections européennes de 2004, puisqu’à l’époque le scrutin était par circonscriptions régionales et que la liste n’était présente qu’en Île-de-France. En revanche, au scrutin de 2019, deux listes pour lesquelles il fallait imprimer son bulletin étaient à droite de celle de Jordan Bardella. La première, relevant de l’antisionisme nationaliste-révolutionnaire, obtenait 4 569 suffrages, tandis que la seconde, islamophobe avant tout, en recueillait 1 578. La réception de cette approche idéologique a donc progressé de 138 % en cinq ans, et particulièrement après le 7 octobre.
CONCLUSION
Les questions liées aux Juifs en France et d’Israël s’avèrent indissociables des différentes approches idéologiques développées au sein de l’extrême droite, et l’évolution des extrêmes droites populistes a été intégrée par les intéressés. Aux élections présidentielles de 2022, les Français d’Israël ont massivement adhéré au discours zemmouriste, en retenant les arguments occidentalistes et islamophobes quand son livre-programme n’évoquait Israël qu’à propos de l’enterrement qui y fut fait des enfants juifs assassinés par Mohamed Merah, avec cette formule finale : « Étrangers avant tout et voulant le rester par-delà la mort » (Zemmour). Aussi, le candidat de Reconquête ! y a-t-il engrangé 53,59 % des suffrages exprimés contre 7,07 % en moyenne nationale. Il est vrai que la stigmatisation de la différence juive n’est plus de mise dans l’essentiel de l’opinion : en novembre 2023, 89 % des sondés partagent l’avis selon lequel « les Français juifs sont des Français comme les autres », quand ils étaient 37 % en 1946. Le sondage de la Commission nationale consultative des droits de l’homme, réalisé après le 7 octobre, montre une progression de l’opinion « pour les Français juifs, Israël compte plus que la France », mais elle est d’abord sensible chez les citoyens qui se classent au centre (+12, contre +4 à gauche et +3 à droite). Si les préjugés classiques contre les Juifs demeurent concentrés à l’extrême droite, la perception du conflit israélo-palestinien n’y est pas directement corrélée puisque ceux qui considèrent qu’il est la faute des Israéliens sont 1 % à l’extrême droite et 38 % à l’extrême gauche, tandis que ceux qui y voient la responsabilité des Palestiniens sont 20 % à l’extrême droite et 3 % à l’extrême gauche (CNCDH).
En fait, la diversité réelle des positions parmi les extrêmes droites renvoie à deux blocs idéologiques cohérents. D’un côté, existe un espace soutien à la Palestine, à la Syrie d’Al-Assad et à la Russie. C’est une minorité militante, pétrie de culture nationaliste-révolutionnaire et entretenant une contre-mémoire des fascismes. De l’autre côté, est présent un milieu qui raisonne soit en termes de « civilisation occidentale », soit en termes de race blanche. Ce milieu s’affirme pro-israélien par rejet de la société multiethnique et multiculturelle, en se voulant défait du syndrome de Vichy pour sa tendance populiste. Les radicaux qui en sont proches y ajoutent le soutien à l’Ukraine, perçu comme un rempart du « monde blanc ». Dans les deux cas, l’évènement du 7 octobre, en tant que phénomène inattendu et provoquant une sidération, est nié : il n’existe qu’en tant qu’élément d’un schéma au très long cours dont il est censé être une énième validation. Les mémoires s’avèrent ainsi fondamentales dans la production de la réaction à l’actualité et dans celle des doctrines géopolitiques.
Nicolas Lebourg, CEPEL, Université de Montpellier
ŒUVRES CITÉES
Bardella, Jordan, 2024, Ce que je cherche, Paris, Fayard.
Cohen, Philippe & Pierre Péan, 2012, Le Pen, une histoire française, Paris, Robert Laffont.
Commission nationale consultative des droits de l’homme, 2024, La lutte contre le racisme, l’antisémitisme et la xénophobie.
Direction centrale des renseignements généraux, 26 novembre 1948, « Un nouveau parti politique extrémiste, le Mouvement socialiste d’unité française, se réclame de l’idéologie nationale-socialiste et raciste », AN/4AG/76.
Direction centrale des renseignements généraux, 21 avril 1961, « La Préparation du mouvement insurrectionnel par les activistes », AN/F/7/15646.
Duprat François, 1967, Défense de l’Occident, « L’Agression israélienne », juillet-août.
Duprat François, 1976a, Cahiers européens hebdomadaires, 13 juillet.
Duprat François, 1976b, Cahiers européens hebdomadaires, 10 août.
Le Pen, Jean-Marie, 2019, Mémoires. Tribun du peuple, Paris, Muller.
Le Pen, Marine, 2012, Pour que vive la France, Paris, Jacques Grancher.
Luca, Charles, 1988, La Paume et le Poing. Les confidences du neveu de Marcel Déat, Bergheim, sans éditeur.
Mestre, Abel & Caroline Monnot, 2015, « Les réseaux du Front national », in Sylvain Crépon, Alexandre Dézé, Nonna Mayer (dir.), Les Faux- semblants du Front national. Sociologie d’un parti politique, Paris, Presses de Sciences Po, p. 51-76.
Prazan, Michaël, 2012, Une Histoire du terrorisme, Paris, Flammarion.
Zemmour Éric, 2021, La France n’a pas dit son dernier mot, Paris, Rubempré.
NOTES
1 https://www.vie-publique.fr/discours/143328-declaration-de-m-jean-marie-le-pen-president-du-front-national-sur-so [toutes les URL ont été consultées le 10 mars 2025].
2 https://www.leparisien.fr/politique/je-serai-candidat-a- vitrolles-28-08-2002-2003354891.php.
3 Sauvegarde du site d’Unité Radicale, archives de sa presse.
4 https://www.egaliteetreconciliation.fr/Alain-Soral-entretien-de-Noel-9670. html.
5 Présence à l’inauguration.
6 https://www.haretz.com/israel-news/2025-03-27/ty-article/.premium/european-far-right-politicians-dominate-israels-vexed-antisemitism-confab/00000195-d96b-d93e-a3df-f9fb95ae0000.
7 https://www.i24news.tv/fr/actu/israel/artc-marion-marechal-en-israel-nous-avons-des-ennemis-communs.
8 https://www.voxnr.fr/une-position-constante.
9 https://www.voxnr.fr/yahia-el-sinwar-un-heros-flamboyant-et-deja-une-legende.