Sylvaine Bulle. La boussole de la démocratie. Penser l’effondrement d’Israël après le 7 octobre

Cette notice fait partie du dossier: HORS-SÉRIE : Après, avec et malgré le 7-octobre
Sylvaine BulleLaboratoire d’Anthropologie Politique, EHESS-CNRS
Paru le : 01.11.2025

Sylvaine Bulle, Laboratoire d’Anthropologie Politique, EHESS-CNRS

Après l’attaque du 7 octobre 2023, la société israélienne subit un effondrement sociopolitique et moral. Le traumatisme a renforcé des émotions collectives négatives – peur, vengeance, rejet de l’autre – instrumentalisées par le pouvoir. Ce basculement vers un nationalisme exclusif fragilise la démocratie et marginalise les Palestiniens et les voix critiques. Comparé à l’effondrement climatique, ce désastre révèle l’incapacité des institutions à répondre au chaos. Malgré des élans de solidarité, l’espace public s’est rétréci. La démocratie israélienne vacille, menacée par une fusion entre judaïsme et nationalisme. L’avenir exige un sursaut éthique et politique fondé sur la justice, l’empathie et la coexistence, sans quoi l’État pourrait sombrer dans une dérive autoritaire durable.

Mots-clés : autoritarisme, effondrement, émotions collectives, espace public

Chaque jour, nous sommes informés de la répression israélienne infligée à la population palestinienne en Cisjordanie et à Gaza, alors que s’intensifie le désastre de Gaza et avec lui la haine des « Juifs » et des Israéliens. Une année et demie de crise intellectuelle aiguë a suivi le massacre du 7 octobre 2023, et amène au bilan sociologique suivant. Alors que les dégâts causés par le 7 octobre, puis par la guerre à Gaza, se comptent en milliers de victimes, des dommages symboliques apparaissent. Tout se passe comme si le 7 octobre avait amplifié le binarisme le plus fermé quant à l’analyse des deux communautés israélienne et palestinienne. Tout a été fait pour que deux sociétés soient renvoyées à des catégorisations profanes et antagonistes dans le but d’instaurer une seule représentation en miroir, de les y enfermer et de faire régner un ordre émotionnel.

On a beau arracher Israël (et « la Palestine ») des stéréotypes de géopolitique mondiale qui la désincarnent, il demeure que la région reste poreuse, comme aucune autre, aux jugements de valeur. En un mot, le conflit est son propre corps conducteur. Il s’agit d’un fluide qui se propage, sans véritable temps de décantation et de réflexivité, et le plus souvent sans analyse scientifique. Les tentatives d’explication et de généralisation du conflit israélo-palestinien sont souvent des facteurs de déliaison des êtres sociaux.

N’est-ce pas la mission de la science sociale, intégrant la sociologie, l’anthropologie et l’histoire du temps contemporain, mais aussi celle des histoires croisées, que de lutter contre un type d’abstraction et d’inviter à penser, non pas des entités vides, des totalisations ou des antagonismes vagues, mais au contraire des situations morales où se jouent des processus complexes ? Aussi, pour l’analyse du conflit, l’on devrait tout simplement repartir d’une grounded theory reposant sur la description la plus ajustée à la réalité sociale. Dé-sédimenter, donc, pour reconfigurer. Nous soumettons ici la société israélienne à cette tentative de refroidissement de la compréhension du conflit en posant les questions suivantes : que veut dire être israélien après le 7 octobre ? Que nous a révélé l’évènement du 7 octobre ? Cette brève contribution est destinée à théoriser l’état de la société israélienne en puisant dans la théorie des émotions, puis en cherchant des lignes de perspective avec la question de l’effondrement climatique et, enfin, en posant les bases de la nécessité d’une critique interne qui permette de refonder un idéal démocratique en Israël, c’est-à-dire de conjurer le désastre.

UN MOMENT HISTORIQUE : LE 7 OCTOBRE 2023

Il est un point sur lequel le militantisme dans le Nord global et anti-israélien a raison : la société israélienne est devenue une société anesthésiée et incapable de se tourner vers la souffrance et le malheur de l’autre, d’autant plus qu’elle est considérée par ses détracteurs comme exerçant toutes les dominations sur les Palestiniens. Ce constat nous le devons, à ce jour, aux suites du traumatisme collectif, qui prévaut depuis la séquence des massacres du Black Shabbat et qui demeure, à ce jour, comme une plaie ouverte dans la société israélienne. Le traumatisme laisse des traces profondes dans la psychologie collective de la société israélienne : un sentiment de perte d’horizon tangible, un flou concernant l’avenir du pays et un effondrement de l’éthos sécuritaire. Tout cela est su, commenté. Ce qui l’est moins est la situation psychologique collective dans laquelle se trouve la société. Elle demande de rendre explicite les sentiments politiques qui dominent depuis le 7 octobre.

La sociologie des émotions, notamment celle de Norbert Elias (1973 ; 1975) et, plus récemment, celle d’Hochschild (2017) aide à saisir ce moment historique. Il arrive que des sentiments d’ordre privé s’expriment dans la sphère publique parce que véhiculés par des groupes d’acteurs prônant la violence et l’incivilité. La haine ou la peur, par exemple, peuvent facilement être mobilisées et instrumentalisées dans l’espace public, sous l’influence de discours politiques. Ce processus s’observe dans le contexte des populismes mondiaux, y compris des nationalismes autoritaires, qui transforment le malaise individuel et social en un opérateur politique majeur, menant à des formes de racisme, de ressentiment et d’insécurité. Appliquer une sociologie des émotions à Israël permet ce type d’interprétation. L’élévation de la peur au rang de sentiment politique prédominant constitue une évolution majeure de la situation depuis le 7 octobre. Comment expliquer ce tournant, sinon par le traumatisme et le réalisme de la situation, alors que les frontières d’Israël ont pu être franchies sans difficulté par les airs et par la terre, par une armée de combattants du Hamas ?

L’EFFONDREMENT ET LES ÉMOTIONS NÉGATIVES

La peur de l’extinction de la nation ainsi que les menaces, qu’elles soient réelles ou fantasmées, contribuent à définir la spécificité du cas israélien, et ce jusqu’au 7 octobre. Dans ce pays, tant sur le plan des comportements ordinaires qu’institutionnels, une priorité absolue est donnée à l’armée, sa police et ses nébuleuses administratives. En un sens, on peut parler d’Israël comme d’un État sécuritaire dans la mesure où sa transposition politique est la « sécurisation profonde », signifiant que la peur présente dans la société civile est prise en charge par la puissance militaire, anti- dote unique à cette angoisse nationale. Il n’est pas besoin d’insister sur le rôle du 7 octobre. Avant cette date, une communauté de sentiment négatif était palpable, prenant forme dans les interactions personnelles et les schémas narratifs présents à l’école et dans l’armée. Ainsi, le sentiment négatif à l’égard des non-Juifs et des non-patriotes, tout comme la nécessité d’une nation forte, étaient des thèmes récurrents dans les messages des partis de droite au cours de la dernière décennie. Certains des partis politiques et religieux ont joué un rôle dans l’orientation des émotions privées, en les capturant et en les transportant dans une idéologie de la crainte et de la défiance vis-à-vis de l’autre et de toute altérité qui ne soit pas une composante d’Israël. Depuis le 7 octobre 2023, s’est ajouté un sentiment collectif négatif qui tient de la cruauté et, dans certains cas, du besoin de vengeance. Ici encore, le populisme de la vengeance est un fatras de matériaux affectifs négatifs. Une émotion politique, à savoir un sentiment de dégoût à l’égard des Palestiniens, a infusé, s’ajoutant à la vengeance, ces deux sentiments pouvant se renforcer mutuellement dans l’espace public, notamment par le biais des partis et des entrepreneurs politiques qui souhaitent marginaliser les groupes sociaux jugés indésirables. Qui n’est plus désirable après le 7 octobre ? Les Palestiniens, mais également les homosexuels et les membres de la communauté LGBT, ainsi que les non patriotes visés par la loi sur la loyauté nationale. Celle-ci concerne les Israéliens qui peuvent se voir confrontés à des mesures d’éviction ou d’interdiction professionnelles, en raison d’activités ou de propos critiques à l’égard de la nation et du gouvernement.

Que nous apprend encore le 7 octobre, au-delà de l’évènement traumatique ? La cristallisation de l’opinion publique sur ce moment historique démontre la profondeur des blessures morales subies et l’acceptation d’un schéma de violence qui s’est diffusé en 2024 et 2025, depuis les ripostes militaires jusqu’aux incivilités commises à l’encontre des Palestiniens, en passant par la rhétorique quelquefois vengeresse des médias.

L’opinion israélienne, depuis le 7 octobre, est aimantée par la guerre : elle est dans une transe infinie, où la psychologie nationaliste a pris le dessus, sans qu’aucun autre effet ne se fasse sentir. Jusqu’à ce jour, l’évènement du 7 octobre a été l’objet de toutes les spéculations géopolitiques et de tous les débats internes et externes au détriment d’une réflexion sur les dynamiques constructives. Par contraste, l’agentivité, c’est-à-dire la capacité d’action des citoyens, semble neutralisée ou détournée au profit unique de ces seuls sentiments négatifs. Les manifestations contre la violence, pour la paix et la justice sociale fragilisée semblent avoir peu d’influence sur le cours des évènements. La capacité des citoyens à influencer le système politique interne est mise en doute, et l’avenir de la démocratie et du pays reste incertain. Parlons alors d’effondrement pour désigner les effets tangibles ou insidieux du 7 octobre.

L’EFFONDREMENT : UNE COMPARAISON AVEC L’ANTHROPOCÈNE

En raison de la profondeur de la crise subie, l’effondrement sociétal est comparable dans ses mécanismes à l’effondrement systémique qui suit les catastrophes climatiques, bien que celles-ci se manifestent à une autre échelle. Pour caractériser ce phénomène, l’écologue Jared Diamond (2006) a énoncé cinq critères qui s’appliquent aux sociétés menacées par le réchauffement et les catastrophes : la dégradation environnementale, la perte de soutien et de partenaires, la présence d’un voisinage hostile et l’incapacité des sociétés concernées à répondre à de telles dégradations. Le parallèle avec l’effondrement systémique israélien est frappant. Il concernerait aussi le cas de Gaza après la guerre de 2024.

Ce qui permet d’avancer cette comparaison brutale entre la situation israélienne et la crise climatique concerne d’abord l’isolement général d’Israël et sa méfiance vis-à- vis de la communauté internationale. S’ajoute à cela la hantise des voisins immédiats, due à la surconcentration des attaques en provenance du Yémen, du Liban et de la Syrie en 2024. Ce sont également les capacités morales des êtres qui sont manifestement affectées. Dans ce domaine, il semble que l’aversion à l’égard des autres nations et voisins perçus comme menaçants, ainsi que l’obsession de la riposte et l’omniprésence du discours sur la légitimité de la défense, empêchent les citoyens de se maintenir comme des êtres moraux. Car les émotions morales négatives, telles que la peur, le dégoût et la vengeance, sont des réactions à une blessure subie et s’opposent aux valeurs d’empathie et de tolérance. Multipliées, ces émotions peuvent se diffuser et se convertir dans un ressentiment qui conduit à la neutralisation ou à la négation de l’action humaine et politique. Ainsi, la capacité à amorcer un cycle positif d’agentivité se trouve entravée par la blessure morale subie. Qu’il s’agisse de catastrophes climatiques en augmentation ou de massacres, nous observons un phénomène similaire : la peur se propage de manière contagieuse. Ni le collectif national, ni l’armée, ni les responsables politiques ne parviennent à rassurer et à protéger l’individu, si bien que la peur se transforme en colère contre ces derniers, avant que les communautés locales ne se reprennent en main.

Dans le moment historique du 7 octobre, le souci de conservation d’une communauté politique s’est effacé. Comme cela peut être le cas dans les catastrophes naturelles, la guerre à Gaza a révélé, non pas un souci de l’autre non semblable, mais plutôt une aversion pour celui-ci. Le registre rhétorique de l’ennemi, au détriment de la distance morale et de l’empathie, a conduit, sur le plan public, à un cycle de violence interminable initié le 8 octobre. En témoignent l’entrave à l’aide humanitaire provenant de collectifs militants de Jordanie ou d’Israël vers Gaza, ou l’engagement de certains soldats sur le front pour assouvir un élan de vengeance, évoquant le syndrome de Samson. Les menaces pesant sur la liberté académique et d’expression des activistes ou intellectuels critiques viennent confirmer cette clôture morale.

UNE ÉPREUVE D’ÉTAT

Revenons à l’hypothèse d’un effondrement systémique. Comme l’ont montré les enquêtes sur les désastres naturels, c’est bien le jeu des interdépendances entre le corps social, les institutions et les acteurs économiques et, in fine, la robustesse d’une communauté nationale qui sont mis à l’épreuve dans les catastrophes. Dans cet horizon, le 7 octobre a agi comme un révélateur sociologique, car il a montré les fissures internes. À ce jour, la société israélienne se présente comme un corps politique divisé, mais cohésif autour de la solidarité du groupe juif. Cette solidarité prédomine au sein des cercles familiaux, religieux, politiques et militaires, surpassant une fraternité élargie à l’ensemble des membres de la société. Mais, lorsque surviennent des catastrophes naturelles ou politiques, les sociétés et leurs institutions, qu’elles soient sociales ou étatiques, sont mises à l’épreuve. À cet égard, le 7 octobre a ébranlé la stabilité de la réalité. Selon une perspective sociologique, les institutions, en particulier gouvernementales, jouent un rôle crucial dans le maintien de l’ordre social (Boltanski, 2009). Par le biais de dispositifs légaux, policiers, statistiques et économiques, elles attestent ou donnent l’illusion de leur robustesse, instaurant ainsi un sentiment de permanence malgré les incertitudes. En d’autres termes, la stabilité d’une nation ou d’institutions est présumée tant qu’un événement collectif ne survient pas pour contester radicalement l’ordre social établi. L’attaque du 7 octobre a précisément déstabilisé la réalité existante, la recouvrant d’un champ événementiel caractérisé par une incertitude existentielle radicale.

En premier lieu, le massacre a mis fin à l’illusion d’une stabilité intérieure présumée et d’une normalisation avec les territoires palestiniens. Non seulement l’évènement a révélé l’illusion d’une paix économique et d’une normalisation avec les Palestiniens de Cisjordanie, mais il a fait sortir la réalité de son cadre établi, et a même désorienté l’armée. Ce n’est pas tout. D’autres faits montrent l’ampleur de l’effondrement. La guerre a engendré une inflation significative, tandis que la croissance économique a été presque anéantie en raison de suspension ou du ralentisse- ment de nombreuses activités, et que le budget national a été redéployé vers les activités militaires. En outre, jusqu’en 2025, la chute du tourisme et les difficultés financières des citoyens israéliens, qu’ils soient juifs ou palestiniens, ainsi que les vagues de départ en direction de l’étranger, ont contribué à l’effondrement. Enfin, le paysage urbain a été transformé par la présence de campements de réfugiés du nord et du sud du pays, qui restent dans l’attente du retour chez eux tant que la guerre n’est pas achevée.

COMMUNAUTÉ ET CRITIQUE

Une comparaison s’impose à nouveau avec l’effondrement climatique. Dans un désastre, les citoyens sont désorientés, et les rapports sociaux se trouvent modifiés. Comme dans le cas des catastrophes climatiques, qui n’a pas noté l’importance des cercles multiples d’entraide de toute sorte ? Protéger et aider les 300 000 réfugiés du sud et du nord pour leur apporter une aide matérielle, collecter des fonds : jamais les groupes de solidarité mais également de parole et de thérapie n’ont été aussi nombreux. La place des Otages de Tel-Aviv, un lieu emblématique de visibilité et d’expression des émotions, continue de servir de point de convergence et d’expression des êtres meurtris et solidaires.

Tout se passe donc comme si le désastre du 7 octobre obligeait les membres de la société israélienne à trouver des formes et des espaces de protection interstitiels, à la fois communautaires et sociaux, qui sont également une réponse à l’effondrement de l’État social israélien depuis trois décennies. Du point de vue sociologique, ces registres de la familiarité et de la communauté permettent de rassembler des membres d’un cercle proche, mais sans véritablement associer les Palestiniens, qu’ils soient chrétiens ou musulmans. Quelle est alors la signification de cette solidarité qui demeure intracommunautaire ? S’agit-il d’exprimer une mise à distance du pouvoir désavoué ? De permettre à la société de tenir ou de faire tenir ? Il ne fait pas de doute que les cercles d’entraide et la multiplication de lieux de parole rendent visible une éphémère autonomie du social. Cependant, cette immanence sociale se heurte à son véritable devenir, qui nécessiterait la pérennisation des liens sociaux et leur élargissement.

« Nous sommes l’État, car nous sommes une communauté ». Le philosophe Martin Buber (2012 ; 2018), dont la vision politique reposait sur des relations concrètes et vivantes, est à l’origine de cette proposition. Selon lui, toute solidarité qui ne permet pas d’organiser de nouveaux espaces porteurs de justice sociale et de nouvelles formes politiques serait vide de sens. Que peut bien signifier en effet, dans le moment du 7 octobre, l’omniprésence des cercles de sociabilité allant de l’entraide alimentaire à la danse, si cette énergie sociale ne trouve pas de débouchés politiques ? Autrement dit, si cette solidarité n’est pas convertie en actions sociales et horizontales ? À la vue de ces nombreuses initiatives nées après le 7 octobre, le constat est là. Malgré les efforts déployés par les citoyens et les critiques émises contre le pouvoir, l’instauration des conditions du renouvellement démocratique et le dialogue avec les Palestiniens peinent à se concrétiser. Cette difficulté à élargir le bien commun de la solidarité est lisible dans l’espace médiatique et dans l’opinion publique. Il apparaît que le débat sur le coût de la guerre et sur l’avenir politique de la paix et de la cohabitation semblent être confisqués de manière persistante. Les enjeux tels que l’appropriation croissante des terres en Cisjordanie ne sont pas débattus. Parallèlement, à mesure que les opérations militaires se poursuivent, la fierté patriotique atteint son paroxysme tout comme le déni de la réalité. C’est en ce sens que nous pouvons parler d’effondrement de l’espace public et de la nation, dont les seules formes d’expression acceptables sont celles du repli sur la nation. Le conflit en cours semble bien avoir imprimé sa marque jusque dans la conception d’une société qui n’affronte pas son devenir, conduisant à une forme de refus de l’engagement collectif et à une vision étroite de l’identité nationale. Le nationalisme exclusif voué à la seule reconnaissance des Israéliens juifs et natifs s’impose comme la seule option valide pour la société, conduisant à une forme de sécession avec les Palestiniens.

Reconnaissons que dans un tel moment historique, l’incertitude de l’État a été conjurée. En dépit de leurs critiques répétées vis-à-vis de leurs dirigeants, les institutions policières, judiciaires et militaires ont maîtrisé l’ordre des apparences. Cependant la tragédie du 7 octobre apparaît comme un rayon paralysant : aucune force d’opposition ne parvient à ce jour à imprimer durablement sa marque. L’espace médiatique apparaît comme un domaine d’où la pluralité des voix est absente, tandis que les autorités intellectuelles ne se font pas entendre ou ont disparu. C’est le cas de tous ceux et celles qui formaient une communauté épistémique active depuis 1948, du puissant Histadrout, aux intellectuels historiques, comme Yeshayahou Leibowitz, des historiens ou de figures politiques. Rien de tout cela n’est-il encore possible ?

 VÉRITÉ ET CRITIQUE

Et pourtant, à l’encontre de ce constat, la tradition philosophique et sociologique nous a appris un autre point de vue, plus politique. Lorsque des groupes ne parviennent pas à adopter une perspective lucide sur eux-mêmes, c’est qu’ils sont abusés par une idéologie qui est le reflet déformé de leurs intérêts ou de leurs émotions. Cette thèse trouve un écho dans la réflexion d’Hannah Arendt, qui nous exhorte à nous méfier de nos propres peurs. Pour illustrer cette idée, nous pouvons nous référer à la célèbre correspondance entre Arendt et Scholem qui traite du devoir de vérité (2012).

En 1963, le philosophe Gershom Scholem critique la position intellectuelle d’Arendt sur Israël. Il lui reproche son ton hautain et son insensibilité vis-à-vis des Juifs qui résulterait pourtant, selon Arendt, d’une volonté de comprendre. Arendt soutient dans son échange avec Scholem que le désir d’apprendre sur le « peuple juif » nécessite aussi une critique envers la communauté à laquelle on appartient en se montrant désintéressé et capable de se détacher des enjeux évidents, c’est-à-dire de faire acte de lucidité. Un discours de vérité est préféré au narcissisme collectif qui empêche tout dévoilement. Or, la réparation de la démocratie israélienne nécessite un geste d’autocritique. Cela implique non seulement d’identifier les collectifs et les espaces politiques qui permettront de concevoir une réparation et une reconstruction de la démocratie, mais aussi d’être capable, individuellement, d’empathie envers les expériences humaines qui diffèrent des siennes. Autrement dit : conjuguer solidarité et critique, comme le préconisait Arendt cinq décennies auparavant.

LA FIN DE LA COEXISTENCE ?

À l’issue de cette brève tentative d’analyse, une dernière question demeure : quelle possibilité de réparation de la démocratie israélienne s’offre à nous ? Quelle sera la société post-israélienne ou post-guerre ? Dans quelle mesure existe-t-il encore une mémoire de l’État juif et démocratique qui était au fondement de la création du pays ?

Israël ne retournera pas à la société d’avant. À l’heure actuelle, la défense du nationalisme exclusif atteint un niveau d’intensité maximal. Elle s’accompagne d’une conception minimale de la société, caractérisée par une absence de coopération en dehors de la communauté juive. La raison en est le déficit de culture politique, l’individualisme libéral et le formalisme de la mobilisation, ou encore l’absence d’idées nouvelles portées par des leaders renouvelés. Un autre constat structurel s’impose. Les tensions dynamiques qui ont historiquement façonné l’État – entre l’État juif et l’État démocratique, entre la religion et le libéralisme, entre le refuge et l’accueil, entre le sionisme laïc et le sionisme religieux, ainsi qu’entre la minorité palestinienne et la majorité juive – se sont progressivement estompées. Depuis le 7 octobre, un changement de paradigme s’est opéré, conduisant à une convergence idéologique et exclusive entre judaïté et nationalisme, qui a pour effet de rendre tangibles la division entre laïcs et religieux, ainsi que la séparation entre Palestiniens et Juifs.

Ultime effet de la période actuelle : les Palestiniens sont les objets des réformes institutionnelles en cours qui ne leur garantira plus la protection en tant que sujets démocratiques. À l’instar d’autres types de catastrophes et de tragédie humaine, la guerre a pour effet de placer l’autorité au cœur des enjeux de conservation et de survie de l’espèce humaine, tout en dévoyant les régimes politiques. Si le moment de l’après 7 octobre doit être analysé, c’est donc dans l’ultime possibilité de voir la démocratie reprendre vie et forme à partir de relations sociales et d’institutions justes.

Cela est vrai : la dystopie israélienne actuelle sonne comme la fin de la démocratie et d’Israël. Il appartient donc aux Israéliens et aux Palestiniens, de concert, de démontrer qu’ils sont capables de coexister dans des formes renouvelées de démocratie. Car il faut le souligner, si bien des menaces pèsent sur la survie d’Israël, l’une d’entre elles, potentielle, est celle résultant de la présence affirmée d’une alliance politico-religieuse ou d’un « néo-sionisme » promu par des mouvements messianiques influents. Cet état de fait impose à Israël un dilemme : maintenir son enracinement dans les démocraties ou s’effondrer.

ŒUVRES CITÉES

Arendt, Hannah & Gershom Scholem, 2012, Correspondance, Paris, Seuil.

Boltanski, Luc, 2009, De la critique. Précis de sociologie de l’émancipation, Paris, Gallimard.

Buber, Martin, 2012, Je et Tu, Paris, Aubier.

Buber, Martin, 2018, Communauté, Paris, L’Éclat.

Diamond, Jared, 2006, Effondrement : Comment les sociétés décident de leur disparition ou de leur survie, Paris, Seuil.

Elias, Norbert, 1973, La Civilisation des mœurs, Paris, Calmann-Lévy.

Elias, Norbert, 1975, La Dynamique de l’Occident, Paris, Calmann-Lévy.

Hochschild, Arlie R., 2017, Le Prix des sentiments. Au cœur du travail émotionnel, Paris, La Découverte.