Juillet 2023, nous recevons au CERCIL les archives du douanier Hubert Lafaurie des mains de sa petite-fille. Après le décès de son père, elle a retrouvé dans sa maison la valisette contenant les archives de son grand-père pendant la guerre. Mobilisé en 1939 dans le bataillon des douanes puis en tant que sergent dans l’armée de l’air, Hubert Lafaurie avait été envoyé comme douanier dans les camps d’internement du Loiret, à Pithiviers, Beaune-la-Rolande, puis Jargeau entre 1941 et 1944. Lorsqu’elles nous parviennent, les photos, lettres et cartes postales ont déjà été lues, annotées, classées par le fils d’abord, qui incita sa fille à poursuivre la recherche.


Depuis 1991, le CERCIL (Centre d’Étude et de Recherche sur les Camps d’internement dans le Loiret) à Orléans s’attache à étudier l’histoire des camps du Loiret. Devenu en 2011 un musée, rattaché à présent au Mémorial de la Shoah, il conserve des archives déposées par des familles, en majorité, d’internés et de déportés.
Dans les archives d’Hubert Lafaurie, se trouve un objet que nous ne nous attendions pas à trouver dans les affaires d’un douanier : un porte-plume en bois, identique à ceux que bien des familles ont reçus de Beaune-la-Rolande ou de Pithiviers entre 1941 et 1942 d’un père, d’un fiancé ou d’un frère interné. Même facture, même message adressé : « Souvenir de Pithiviers. 1942. À mon fils Michel de ton papa ». Jusqu’alors nous n’avions pas connaissance d’un objet fabriqué par un interné pour un gardien du camp1. Le caractère singulier ne réside pas tant dans l’interaction supposée entre un douanier et un interné ; enfermés pendant plus d’un an, les hommes du « Billet vert » ont eu affaire de bien des manières à ceux qui les surveillaient et dans l’éventail des échanges interpersonnels, Kalma Apfelbaum écrit en septembre 1941 à son épouse : « Rachel, j’ai envoyé un bateau pour notre enfant, c’est un cadeau. Je l’ai confié à un gendarme qui te le remettra2 ». La question que nous pose la petite-fille de Lafaurie est de savoir si, à travers cet objet, nous pourrions déduire la nature de la relation entre le douanier et l’interné qui l’a fabriqué. L’objet a-t-il été le fruit d’une commande, une monnaie d’échange ou bien une marque de sympathie ?

La donatrice nous dit d’emblée : « Quel que soit le résultat de vos recherches, ne nous ménagez pas. C’est la vérité qui importe. » Que saurions-nous voir en plus que la famille n’a pas déjà lu dans les traces laissées par Hubert Lafaurie ? Décédé en 1980, il semble ne pas avoir laissé de mots suffisants à ses proches. Que pourrions-nous déceler d’une quelconque proximité, bonne ou mauvaise, dans les lettres et témoignages d’internés ? Sans certitude de pouvoir y répondre, nous allons cheminer parmi les objets et commencer par chercher l’auteur de celui-ci, car au-delà de savoir comment juger un aïeul, la famille voudrait savoir à qui rendre hommage.
Ces quinze dernières années, trois temps forts ont mis à l’honneur les objets des camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande et permis d’approfondir le savoir sur leur fabri- cation, leur vocation et leurs auteurs. D’abord, l’exposition Derniers souvenirs, présentée en 2008 au Mémorial de la Shoah par Claude Ungar ; il avait alors connaissance de cent cinquante objets. En 2011, le musée du CERCIL, tout juste inauguré, présentait l’exposition Objets de mémoire, mémoire des objets. Débutait alors un inventaire photographique des objets commandé par le CERCIL à Géraldine Aresteanu, donnant lieu à l’exposition Héritiers en 2016. Aujourd’hui, plus de trois cents objets ont été identifiés.
CHERCHER L’AUTEUR PARMI LES HOMMES DU « BILLET VERT »
Mille sept cents hommes ont été internés dans le camp de Pithiviers depuis le 14 mai 1941. Quelques jours avant leur arrestation, ils avaient reçu une convocation de la Préfecture de police ; un document de couleur verte, les « invitant » à se présenter à sept heures du matin, munis de leurs pièces d’identité et accompagnés d’un proche pour « examen de [leur] situation ». Six mille sept cents convocations ont été envoyées à des hommes juifs étrangers – de nationalité polonaise, tchèque ou apatrides – domiciliés à Paris et en proche banlieue. Une simple formalité en apparence, à caractère obligatoire cependant : « la personne qui ne se présenterait pas aux jours et heures fixés s’exposerait aux sanctions les plus sévères ». Des policiers procèdent au contrôle des papiers et les gardiens de la paix assurent l’encadrement. La personne qui accompagne se voit, quant à elle, chargée d’aller au domicile pour en rapporter des affaires pour deux jours. Vers midi, les trois mille sept cent quarante-sept hommes sont conduits dans des autobus vers la gare d’Austerlitz puis, sous la surveillance de policiers et militaires allemands, embarquent dans des trains de voyageurs à destination de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, à cent kilomètres au sud de Paris, puis répartis dans l’un des deux camps. Déjà recensés depuis octobre 1940 dans la zone occupée, marqués du tampon juif sur leur carte d’identité, interdits d’exercer certaines professions, la rafle dite du « Billet vert », la première arrestation massive sous l’Occupation, marque une étape supplémentaire dans l’exclusion des Juifs de la société française.
Placés sous l’autorité de la préfecture du Loiret à Orléans, les camps sont surveillés par des gendarmes et douaniers français. Cette présence exclusivement française entretien- dra chez les internés l’espoir d’une libération prochaine. Ils ne resteront pas deux jours mais plus d’un an dans les camps avant d’être, pour la grande majorité d’entre eux, déportés à Auschwitz par trois convois successifs entre le 25 juin et le 17 juillet 1942. Dans cette durée qui s’étire, les internés tentent de lutter contre l’ennui mortifère et de maintenir un lien avec leurs proches par la correspondance et les colis.

« Pour passer le temps et ne pas sombrer dans le désespoir, chacun essayait de s’occuper comme il pouvait […] Nous exécutions des reproductions de tableaux, faisions de la gravure ou divers objets sculptés dans le bois. », écrit Léon Grynberg dans ses Mémoires. Les « hommes du Billet vert » ont, en majorité, entre trente et quarante ans. Ce sont de jeunes pères, mariés, inquiets pour les proches qu’ils ont laissés dans des conditions matérielles et morales fragilisées par les restrictions. Parmi eux, les artistes et intellectuels du camp organisent, en marge des corvées, une « commission culturelle » destinée à coordonner et encourager les activités. « Les plus lucides d’entre nous, témoigne Zelman Brajer3, conscients que l’avenir serait hasardeux, ont formé un comité de solidarité dont la tâche principale consistait à entretenir notre courage tout en veillant à l’organisation pratique du camp. […] Une des premières décisions prises par le comité a été de créer une bibliothèque regroupant des ouvrages en français, en yiddish et en polonais. Nous organisions des conférences dont le thème variait avec les conférences des intervenants. […] Au fur et à mesure que le temps s’écoulait, apparaissaient une chorale et une troupe de théâtre. Nous devions occuper nos esprits. […] On a fait du théâtre, une bibliothèque, on faisait de la sculpture. Tout ça donnait une occupation. » Cette commission permet à des internés désireux d’envoyer un cadeau à leur famille de faire appel aux « ateliers » du camp. Réglementées mais autorisées, ces activités se déroulent à Beaune-la-Rolande comme à Pithiviers, sous les yeux des surveillants, soucieux d’obtenir un relatif calme dans le camp.
À Pithiviers, comme à Beaune-la-Rolande, le camp ouvre ses portes, y compris aux habitants, pour présenter une exposition des œuvres réalisées4. Des témoignages qu’il collecte, David Diamant peut dire, dans son livre Le Billet vert, l’ampleur de cette production et sa vocation :
Des portraits, des dessins, des photos de femmes et d’en- fants attendant le retour de leur mari ou de leur père, de nombreux objets usuels, sculptés dans le bois ou le métal, s’y retrouvaient côte à côte… La majorité de ces “artistes” étaient des salariés, des artisans, des intellectuels, des petits commerçants. Les gendarmes, la police, le Préfet du Loiret lui-même, et tous ceux qui virent l’exposition furent très impressionnés. Ils purent constater, à la vue de ces travaux réalisés avec adresse et goût, que ces “Juifs oisifs”, décriés par la presse antisémite, étaient non seulement des travailleurs, mais encore des gens de talent.
Les internés eux-mêmes furent étonnés de leurs propres réalisations. Jusqu’à l’inauguration de l’expo, chacun travaillait dans son coin sans avoir une idée très précise de ce que cela allait donner. Quand toutes les œuvres furent rassemblées, les internés constatèrent que la même obsession se retrouvait dans chacune de leurs œuvres : la nostalgie de la famille et un grand amour pour la liberté perdue…
Cette exposition n’est qu’un échantillon des objets fabriqués, nombre d’entre eux ont déjà été envoyés par colis aux proches ou remis lors des visites que les familles ont pu rendre aux internés au cours de l’été 1941. Tous ces objets sont dédicacés, adressés comme un cadeau, un souvenir.
À cette étape de notre enquête, nous tirons de ces citations la confirmation que cette activité artisanale d’ampleur se déroule au grand jour et que les interactions autour ont pu inclure celles avec les gendarmes et douaniers. Il nous faudra resserrer la focale sur les auteurs de porte-plume du camp de Pithiviers.
CHERCHER L’AUTEUR DANS LES ARCHIVES DU DOUANIER
À la suite de notre rencontre avec la petite-fille du douanier, nous savons déjà que la « lettre idéale », celle qui dirait sous une date précise : « Je t’envoie ce porte-plume que j’ai fait faire par l’interné, nommé… » n’existe pas. La recherche est plus souvent complice de bifurcations. Nous formulons alors l’hypothèse que l’objet, auquel aucune allusion n’est faite dans les courriers, a été transmis lors d’une permission du douanier. Regardons si le contenu des courriers donne une quelconque orientation sur le regard qu’il porte sur le camp et sur le sort des hommes sous sa surveillance.
Hubert Lafaurie a trente-huit ans lorsqu’il est affecté au camp de Pithiviers en octobre 1941 comme sous-brigadier. Domicilié à Sare, il envoie à son épouse, Yvonne, des cartes postales, format bref pour donner des nouvelles factuelles sur ses déplacements, ses permissions, les adresses qu’il trouve chez l’habitant. Surtout il s’inquiète que tout aille bien pour elle pour son fils, Michel. « Notre service consistera en garde des Juifs », dit-il à son arrivée à Pithiviers. Témoin de l’été 1942 du départ des hommes, puis de l’arrivée des femmes et des enfants après la rafle du Vel d’Hiv, de leur séparation et de leur déportation, aucune information, aucune émotion n’émane de ses courriers. À la fermeture du camp de Pithiviers le 28 septembre 1942, il écrit : « Tu dois avoir reçu ma lettre dans laquelle je te disais que nous n’étions plus à Pithiviers. […] Les Juifs que nous avons accompagnés sont partis pour Drancy, il ne nous en reste que vingt-trois qui seront libérés prochainement. Dumont est parti ce matin à Jargeau avec huit hommes pour garder un camp de romanichels. » Lafaurie sera affecté, quant à lui, à Beaune-la-Rolande.
Interrogeons maintenant l’objet qu’il a obtenu d’un interné. Le dessin des baraques, des personnages, les motifs floraux au verso, la disposition des éléments et l’écriture ressemblent en tous points à quatre autres porte-plume que nous avons pu identifier. Celui de Lafaurie porte la date « 1942 », tandis que pour les internés, est indiquée la période « 1941-1942 » endurée. En 1941, quasiment tous les objets portent la date du 14 mai 19415, seuls les lettres et témoignages peuvent nous permettre de dater la fabrication ou l’envoi. En regardant de plus près, on lit très distinctement à gauche des baraques, deux lettres gravées : « ME », les initiales de l’auteur ? On les retrouve sur deux des quatre objets identiques. Un nom nous vient en tête, celui de Mordka Erman6 dont nous connaissons, par le versement effectué par sa fille, quatre objets. Cette hypothèse est corroborée par le premier numéro de baraque, souvent significatif, qui correspond bien à celle de Mordka Erman. Mais le porte-plume réalisé pour sa fille est d’une autre facture.
Informant la famille Lafaurie de l’hypothèse en suspens et qui reste à creuser, la petite-fille du douanier évoque alors un deuxième porte-plume en sa possession : « Je vous envoie la photo ». Le cliché reçu présente un objet différent, dont nous reconnaissons bien l’auteur : Isaac Schoenberg, l’un des plus prolifiques artistes du camp.
ISAAC SCHOENBERG IDENTIFIÉ
Quelques photos prises dans le camp montrent les internés à l’œuvre dans un atelier ou dans le petit coin aménagé d’une baraque7. Il n’existe pas de tels clichés d’Isaac Schoenberg, qui occupa pourtant l’essentiel de ses journées à écrire, dessiner, ciseler, graver, composer. Ses cent quarante et une lettres adressées à Chana éclairent de nombreux aspects de la vie dans le camp et notamment, la création. Né à Colmar en 1907, Isaac Schoenberg est apatride d’origine polonaise. Il vit avec ses parents à Franc- fort, où il fréquente l’Académie des Arts, se spécialisant en gravure et peinture sur soie. Au milieu des années 1930, il s’installe à Paris et rencontre Chana Zylberman, émigrée de Pologne en 1939. Peintre, musicien, mathématicien, sa fiche de recensement indique qu’il est « sans profession », sa fiche d’internement mentionne : « artiste peintre ». Grâce à Serge Klarsfeld, les Lettres à Chana ont été publiées par le CERCIL en 1992. Quelques années plus tôt, Klarsfeld avait rencontré Chana Zylberman en Israël, elle était devenue peintre par amour pour Isaac.


Deux jours après son arrestation, Isaac écrit à Chana : « Dehors il pleut : là dans la baraque où je suis, il y a encore cent quatre-vingts personnes dans une indescriptible agitation fiévreuse : les uns et les autres s’interpellent, discutent en criant, cherchent à se faire entendre en hurlant plus fort que les autres. Il se trouve néanmoins parmi nous des personnes plus réservées, et j’ai déjà de bons camarades ici : je suis devenu leur secrétaire et je fais toutes sortes de travaux et de dessin ». Affecté à la baraque n°7, il se plaindra tout au long de son internement de la promiscuité, du bruit et des sollicitations qui l’empêchent d’être seul en pensées avec Chana : « Cette semaine j’ai commencé une sculpture plus grande pour toi. Je crois que ce sera joli et que ça te fera plaisir. J’y travaille quand j’ai le temps, c’est-à-dire quand je n’ai ni à écrire ni à graver ces cannes et bateaux stupides ». Jusqu’à la fin septembre 1941, toute demande est une contrainte.
L’espoir de libération s’éloigne, les visites et permissions sont désormais interdites ; le camp s’installe dans la durée. Isaac n’a pas d’autre choix que de se lier aux autres, son talent et sa sensibilité sont ses meilleurs alliés : « Grâce à quelques rares et authentiques personnes qui sont comme des perles dans la boue, la vie ici est juste supportable pour des gens honnêtes. On ouvre un peu son cœur à l’autre parce qu’on se comprend, qu’on parle le même langage, le langage du souvenir, de la souffrance et de l’espoir. Je me passerais bien de me lier avec le reste des camarades, mais il m’arrive sans le vouloir de parler un peu avec eux, l’un veut une lettre, l’autre une demande, le troisième que je lui cisèle un bateau. Je cisèle peu en ce moment, car le bois commence à se faire rare ». Quand le bois manque, il passe au papier et réalise des portraits.
Isaac perçoit de l’argent pour ses « commandes », ce qui lui permet de ne pas en réclamer à Chana : « Tu me demandes si j’ai besoin d’argent, Khanouchi, pas du tout, mon trésor, depuis que je suis au camp, j’ai dépensé en tout et pour tout sept ou huit cents francs au plus pour de la nourriture, des fruits et ainsi de suite, mais j’en ai aussi gagné presque autant avec les cannes et petits bateaux ». Parfois, il se fait payer en supplément pain ou remplacement de corvées. Par souci d’économies, certains de ses « clients » cisèlent eux-mêmes pour n’avoir plus que la gravure à payer.
Bientôt, Isaac sera désigné le meilleur portraitiste du camp. Alors que se prépare l’exposition des internés de Pithiviers en décembre 1941, il ne veut pas prêter le por- trait de Chana qu’il a mis de temps et de soin à dessiner ; il lui a promis qu’elle le recevrait pour son anniversaire : « Je n’oublierai jamais, Khanouchi, dans quelles conditions et avec quels sentiments j’ai dessiné ce portrait. À Paris, je me serais plaint de l’impossibilité de faire un trait potable dans une telle position, assis sur ma paillasse, recroquevillé comme une petite vieille, le papier posé sur une planche écritoire reposant sur mes genoux. Mais les pensées et les sentiments qui bouillaient en moi comme dans un volcan pendant que je dessinais ont surmonté tous les inconvénients et les difficultés techniques ». Malgré le froid et le manque de lumière, il cherche à travailler quelques heures par jour et envoie quand il le peut de l’argent à sa fiancée : « Mes concurrents ont les mêmes difficultés que moi et se plaignent comme moi du froid et de l’impos- sibilité d’exécuter leurs commandes. Sais-tu qu’on me paie plus cher le portrait qu’à mes concurrents ? ».
L’idée des coupe-papier et porte-plume n’est pas de lui, il le souligne car cette fabrication à laquelle il semble s’adonner à partir du printemps 1942 est rentable : « Par contre, les dessins et les petites photos sur les porte-plume sont de moi ». Des internés le regardent faire et tente de reproduire le geste. À cette période, l’état d’esprit a changé dans le camp. Depuis le premier convoi parti le 27 mars de Compiègne, les rumeurs affolent les internés. En avril, Isaac écrit : « Je m’astreins en lieu et place à travailler sans relâche dans l’espoir de m’étourdir et de m’apaiser un peu ; mais c’est aussi efficace que de poser des ventouses à un trépassé ! Il serait temps qu’on nous vienne en aide, ne crois-tu pas ? ».

Quelques jours avant son départ, le 25 juin 1942, Chana a reçu un portrait, le troisième – « j’en ferai un qui fera de l’ombre à tous les autres » – et un deuxième porte-plume, fin et sophistiqué. Isaac Schoenberg périt à Auschwitz cinq semaines après son arrivée.
Isaac ne cite personne autour, aucune raison que ne soit cité le douanier. Hubert Lafaurie a sans doute été un « client » parmi tous les autres. Il a choisi le modèle qu’il voulait, lui a transmis le message et la photo pour personnaliser l’objet. Il est à noter que les baraques 1, 2 et 3, gravées sur son porte-plume, n’hébergent pas d’internés. Quelles baraques indiquer pour celui qui loge hors du camp, chez l’habitant ? Isaac a mis les numéros correspondants aux baraques de l’infirmerie.
LES DESTINATAIRES
Quand Léon Grynberg rentre d’Auschwitz, il ne sait pas encore que sa femme et sa fille ont été raflées et déportées un mois après lui. L’écritoire qu’il avait confectionné pour sa fille Rosa lui est remis par une voisine en 1945 ; cruel retour à l’envoyeur. Elle l’avait discrètement mis sous son tablier au moment où la Gestapo s’emparait de l’appartement des Grynberg. Sans ce geste, on devine le nombre d’objets perdus que des familles ont laissés derrière elles, fuyant leur domicile pour trouver refuge. Des boîtes postales de voisins ou intermédiaires ont pu abriter l’envoi de colis.

Elles posent devant l’objectif de la photographe Géraldine Aresteanu avec chacune dans les bras le bateau que leur père, Chaïm Kac, leur a fabriqué soixante-quinze ans plus tôt. Marie et Germaine8 ont 79 et 76 ans en 2016. Orphelines en 1942 après la déportation de leur père, puis de leur mère, les bateaux qu’elles portent sont des objets rescapés, ils représentent ce qui reste et ceux qui ont été.
Leur matérialité est d’autant plus importante que la mémoire de ceux qui étaient enfants est fragile. Le site Les témoins, qui recueille la parole des descendants, témoigne de toutes ces nuances du savoir des enfants de déportés : du je ne sais plus au je me souviens précisément. L’objet solide supplée les vides, il a même un pouvoir dit Michel Fansten : « Pendant longtemps c’est tout ce que je connaissais de mon père. Pour le petit garçon que j’étais, ce n’était pas un porte-plume, c’était comme un talisman, une arme magique qui me protégeait de tout. Je l’ai gardé avec moi bien sûr jusqu’à la fin de la guerre9 ».
C’est pour qu’ils rejoignent un patrimoine de la mémoire que Yvonne Riss, née Erman, dépose au CERCIL les objets fabriqués à Pithiviers par son père, Mordka. Mais on ne saurait oublier que tous ces témoignages d’affection sont nourris par les colis que les internés reçoivent de l’extérieur et qui font, aussi, fonction d’objet : « Un peu de toi m’est arrivé par ce gâteau ; je vois tes mains se mouvoir, s’affairer autour de lui, et rien d’autre n’aurait pu me faire plus plaisir […] tu as trouvé le moyen d’imaginer et de créer, avec ce que tu as pu te procurer, un chef-d’œuvre de maître pâtissier. […] il est dans sa boîte et son arôme embaume et se répand autour de ma couche de paille, me rappelant sans cesse mon unique et si nécessaire petit bout. » Un lien avec le domicile où se meut l’être aimé, encore exprimé par Isaac Schoenberg : « Alors, fais-moi, plaisir, je t’en prie, efforce-toi à l’avenir, de m’envoyer dans chaque colis, une pensée sous forme concrète ». Avant d’être ce qui reste, l’objet est ce qui existe, le seul réel qui raccroche les internés à la vie.
ŒUVRES CITÉES
Apfelbaum, Kalma, 2005, Lettres d’un interné au camp de Pithiviers, Paris, Belin.
Diamant, David, 1977, Le Billet vert : la vie et la résistance à Pithiviers et Beaune-la-Rolande, Renouveau.
Grynberg, Léon, 1998, Mémoires de Léon Grynberg, rescapé d’Auschwitz, traduit du yiddish par Lisa Wachtel, postfaces Henri Bulawko & Henri Minczeles, Orléans, CERCIL.
Schoenberg, Isaac, 1995, Lettres à Chana, présenté et annoté par Serge Klarsfeld, préface de Pierre Pachet, Orléans, CERCIL.
Ungar, Claude, 2008, Derniers souvenirs. Objets des camps de Pithiviers et de Beaune-la-Rolande, 1941-1942, catalogue d’exposition, Paris, Mémorial de la Shoah.
Notes
1 Des portraits de gendarmes étaient connus, notamment par le dessinateur professionnel, Zber, interné dans le camp de Beaune-la-Rolande.
2 Pour ces références, cf. « œuvres citées » en fin de texte.
3 Témoignage recueilli par Benoît Verny en 2011.
4 À Pithiviers, l’exposition se déroule en décembre 1941, celle de Beaune-la-Rolande a lieu en mars 1942.
5 Date retenue dès l’immédiat après-guerre pour la cérémonie d’hommage aux internés des camps du Loiret.
6 Né en 1904 à Varsovie. Il s’installe à Paris en 1929 avec son épouse Rywka et leurs deux enfants, Yvonne et Marc. Il exerce la profession de tailleur. Déporté par le convoi 4, il est assassiné à Auschwitz.
7 Voir les photos de Mosze Kaluski sur le site du CERCIL : www.lestemoins.fr
8 Ce portrait est l’un des quatre-vingt-dix réalisés dans le cadre de l’exposition Héritiers.
9 Citation extraite de l’exposition du CERCIL Objets de mémoire, mémoire des objets.