Deuxième génération. Ce que je n’ai pas dit à mon père, Michel Kichka

> Par Bourdieu, Séverine
   Professeur de lettres en CPGE au lycée Déodat de Séverac de Toulouse
> Paru le : 31.07.2020

Deuxième génération. Ce que je n’ai pas dit à mon père, Michel Kichka, Paris, Dargaud, 2012.

Compte rendu de lecture

Séverine Bourdieu, professeur de lettres en CPGE au lycée Déodat de Séverac de Toulouse


Né en Belgique en 1954, Michel Kichka est l’un des représentants les plus connus de la caricature politique israélienne et un fervent partisan de la paix au Proche-Orient, comme en témoigne son engagement, aux côtés de Plantu ou de Chappatte, dans le réseau international « Cartooning for peace » (Dessiner pour la paix). En 2012, à l’âge de cinquante-huit ans, il publie sa première bande dessinée, Deuxième génération. Ce que je n’ai pas dit à mon père, le récit autobiographique d’une enfance dans l’ombre de la Shoah et d’une libération par le dessin et par l’humour.

Michel Kichka est le fils d’un survivant de la Shoah, Henri Kichka. Adolescent, celui-ci a vu sa mère et ses sœurs partir sans retour pour Auschwitz, connu lui-même l’enfer des camps, survécu aux marches de la mort et vu son père épuisé mourir dans ses bras en avril 1945, juste après la libération du camp de Buchenwald. Ce n’est cependant pas cette histoire que raconte Deuxième génération. Le sujet de cette bande dessinée est le silence qui a pesé sur les enfants du survivant et façonné leur existence, générant en eux un sentiment de culpabilité qu’il leur a été difficile de mettre à distance et de comprendre. En quatre chapitres et un épilogue, Michel Kichka « retrace les instantanés décisifs[1] » d’une vie, évoque son enfance et sa jeunesse dans la Belgique des années soixante, son désir de s’émanciper en s’installant en Israël pour fonder une famille, puis le retour du refoulé et la nécessité de prendre la parole pour témoigner et se libérer enfin du passé. À travers une œuvre personnelle, il fait entendre la voix de toute une génération et montre combien les répercussions de la Shoah sont toujours actuelles.

L’enfance et le poids des images

Les deux premiers chapitres du récit, intitulés « Le non-dit » et « Une famille exemplaire », sont consacrés à la jeunesse de l’auteur en Belgique et font la part belle aux images, aux dépens des mots. La première planche est tout à fait exemplaire de ce déséquilibre : la première case montre l’enfant s’interrogeant sur le numéro que son père porte « sur les poils », sans oser formuler sa question à voix haute puisque « papa ne parlait pas ou très peu de sa famille ». La prégnance de ce passé disparu est alors exprimée par la reproduction sur la majeure partie de la page des trois photos d’avant-guerre que le père a conservées : deux photos d’identité des parents, Joseph et Hannah, puis un portrait de la famille au grand complet, où l’on voit les deux parents et les trois enfants marcher en souriant, élégamment vêtus dans les rues de Bruxelles. En contrebas, la première représentation de la famille que le narrateur forme avec ses parents, ses deux sœurs et son petit frère, confinée dans une cuisine étroite et une case rectangulaire tout en longueur, paraît bien anodine et insignifiante, comparée au grand portrait triomphant qui la surmonte. L’anecdote qu’elle met en scène donne le ton du livre, mêlant avec brio le comique et le sérieux : le père attablé devant sa soupe fait une blague sur Auschwitz qu’il conclut par un rot sonore, aussitôt imité par son fils amusé. Celui-ci est alors sèchement rabroué par sa mère : seul son père a le droit de roter, puisqu’ « il a été dans les camps ». Et encore une fois, l’enfant s’interroge en pensée : « Mais c’est quoi, les camps ? ». Certes, le jeune garçon sait que sa famille est « partie en cendres, emportée par le vent mauvais de l’histoire », que son père et son grand-père ont « eu les pieds gelés pendant la marche de la mort », mais ces formules généralisantes ou ces anecdotes évasives n’étanchent pas sa soif de comprendre. Il se plonge alors « en cachette » dans les livres d’histoire de la bibliothèque familiale et cherche en vain son père et les siens dans les photographies célèbres de la liquidation du ghetto de Varsovie ou de la libération de Buchenwald. Ces images hantent ses nuits, peuplant les cauchemars qu’il ne peut confier à son père puisque, lui, « ne racontait pas sa Shoah ».

Les scènes se succèdent et, à travers un dessin joyeux et inventif, tout en rondeurs et en beaux contrastes de noir et blanc, égayés par de fréquents clins d’œil à l’histoire de la bande dessinée, on perçoit ce que fut le quotidien gris de quatre enfants envoyés trop tôt en pension « loin les uns des autres » et sommés de venger leur père d’Hitler en étant « premier de classe ». Sur toutes les photos, la fratrie sourit à l’unisson – à l’exception de Charly, le petit frère – pour correspondre à l’image de la famille idéale que le père a voulu reconstituer en donnant à ses enfants les prénoms des disparus. Mais le narrateur restitue dans des bulles les pensées qui se cachent derrière les sourires de façade. On comprend alors que dans cette famille, il faut se taire car seule la souffrance du père est légitime : les enfants dissimulent leur malaise, leurs angoisses, leurs interrogations ; ils censurent même leurs mouvements de révolte adolescente contre l’autorité parentale afin de protéger leur père et ne pas réveiller ses ulcères ni ses idées noires : « La règle à la maison était la suivante : papa avait toujours raison et, s’il avait tort ou si l’on n’était pas d’accord, on le gardait pour soi ». L’histoire de la mère est également passée sous silence parce que, durant l’Occupation, sa famille s’est réfugiée en Suisse et qu’elle n’a « pas souffert autant que papa ». Même adulte, Michel et sa sœur vont consulter un psychanalyste car ils craignent que leur père ne mette fin à ses jours.

La situation familiale décrite dans Deuxième génération illustre ainsi parfaitement la théorie de la psychanalyste israélienne Dina Wardi, selon laquelle les survivants de la Shoah transmettent inconsciemment à leurs enfants une partie de leur propre traumatisme et de leur propre culpabilité, en les investissant de leurs souvenirs et de leurs espoirs : ceux-ci deviennent alors des « bougies commémoratives » rappelant le souvenir de ceux qui n’ont pas survécu. Toute leur vie, ils cherchent à égaler un mort magnifié par le souvenir et se sentent responsables du bonheur et de la vie de leur parent, ce qui a des conséquences évidentes sur la construction de leur identité et leur estime de soi[2].

La longue conquête de la parole et de l’âge adulte

Le chapitre central du livre, sobrement intitulé « Charly », raconte justement la déflagration qui frappe la famille au moment du suicide du jeune frère du narrateur, surnommé « Haïm » (« vie » en hébreu). Le premier soir de la shiva (semaine de deuil), après la cérémonie au cimetière, alors que les proches sont réunis dans le salon de l’appartement familial pour partager leurs souvenirs et rendre un dernier hommage au défunt, soudain, le père se met à raconter en détail son long calvaire des années de guerre. Le choc de cette mort libère donc la parole de l’ancien déporté et va lui permettre de passer du statut de victime invisible et honteuse à celle de témoin reconnu et admiré. En effet, cette parole qui est d’abord privée devient rapidement publique, comme le raconte le quatrième chapitre : il publie ses mémoires[3], reçoit plusieurs décorations et devient un passeur d’histoire en intervenant dans les écoles et en accompagnant trois fois par an des lycéens à Auschwitz. Mais loin de se réjouir de cette libération, Michel Kichka avoue sa réticence, son ressentiment. Il en veut tout d’abord à son père d’avoir détourné en sa faveur la shiva de son frère ; son récit lui paraît intempestif voire indécent, au point qu’il refuse de l’écouter : « Je pensais qu’on s’était réunis pour parler de Charly. J’avais besoin de faire son deuil. Papa parle de lui-même et je suis incapable de l’écouter. Alors que je devrais être content qu’il parle enfin. Quel timing merdique ». Mais il lui en veut aussi d’avoir offert à d’autres ce dont il s’est toujours senti privé, si bien qu’il retarde longuement la lecture de ses mémoires puis temporise sans cesse lorsque celui-ci lui demande avec insistance de l’accompagner à Auschwitz. Il refuse de prendre place parmi un public d’étrangers admiratifs pour entendre un discours formaté et préfèrerait partager avec son père un moment unique et privilégié : celui d’un pèlerinage à Buchenwald, « là où mourut son père et d’où il fut libéré ».

La complexité et l’ambiguïté des sentiments filiaux est traitée ici avec une délicatesse et une honnêteté non dénuée d’humour : le narrateur se moque autant de lui-même et de son incapacité à s’affirmer que de l’égocentrisme de son père, en particulier lorsque celui-ci balaie d’un revers de main méprisant le témoignage de Primo Levi, sous prétexte qu’il a moins souffert que lui, puisqu’« il n’a passé qu’un an à Buna ». Michel Kichka montre aussi comment le temps apaise les tensions et rend possible une réflexion et un regard plus empathiques : il s’efforce de comprendre son père en se mettant à sa place et finit par penser que sa logorrhée de la shiva procédait d’un télescopage des traumatismes, la vue du cadavre de son fils ayant « fait resurgir d’un seul coup toutes les images des morts qu’il était parvenu à refouler tant bien que mal ». Ce flot de paroles, emplissant la pièce de souvenirs atroces mais quelque peu neutralisés par le passage des ans, aurait été un moyen d’éluder une réalité présente insupportable, celle de la mort d’un fils.

Le quatrième chapitre, « Seul au monde », est aussi celui où se construit peu à peu un nouvel espace de parole entre le père et ses descendants : il se termine sur une scène de repas hilarante à Jérusalem, où Henri, Annie (la grande sœur qui vit dans un kibboutz), Michel et ses trois enfants pleurent de rire en rivalisant d’humour sur la Shoah, comparant les kapos à des G.O. et les tatouages sur l’avant-bras des prisonniers à des « numéros de téléphone déportable ». Le contraste avec la scène inaugurale, où seul l’humour du père avait droit de cité, est patent.

Écrire pour dire, enfin

L’épilogue résume les dix années durant lesquelles le narrateur a composé son récit dans sa tête, sans parvenir à le mettre en mots et en images, puis le moment où ce blocage s’est dissipé et où il s’est mis à écrire et à dessiner comme on saute d’un avion en parachute (faut-il voir ici une référence à Georges Perec[4] ?). Si le titre de l’œuvre a une portée générationnelle évidente, son sous-titre est plus personnel et témoigne encore d’un apaisement de ses relations avec son père : plutôt que de reprocher à celui-ci de ne pas lui avoir raconté son histoire (ce que son père ne lui a pas dit), il préfère mettre l’accent sur son propre silence et sur la possibilité que lui offre cette œuvre d’y remédier. Publier ce texte, c’est offrir à son père la possibilité de se mettre à sa place et de comprendre enfin son mal-être enfantin, son ressentiment après la mort de Charly, les raisons pour lesquelles il n’a pas voulu l’accompagner à Auschwitz. C’est aussi une manière de partager avec lui la lettre que Charly lui a envoyée le jour de sa mort et de briser ainsi la tradition du non-dit, qui a empoisonné leur vie familiale. Publier ce texte, c’est également mettre en lumière ce qu’il a hérité de son père : le goût du dessin et un certain humour. C’est peut-être ce que symbolise l’image de couverture, où l’on voit Michel Kichka, son carton à dessins sous le bras, suivre la ligne grise du calot de déporté de son père, comme s’il mettait ses pas dans les siens pour continuer le chemin commencé. D’ailleurs, sur son site internet, il raconte qu’il a enfin rejoint son père à Auschwitz, accompagné de deux de ses fils et conclut : « Le livre nous a rapproché car nous nous sommes compris à travers lui. Il est notre victoire sur l’Histoire. Mieux, la victoire de la vie sur la mort[5]. »

 

NOTES

[1] Quatrième de couverture.

[2] Dina Wardi, Memorial Candles, Children of the Holocaust, New York, Routledge, 1992.

[3] Henri Kichka, Une adolescence perdue dans la nuit des camps, Bruxelles, Luc Pire, « Les territoires de la mémoire », 2005 ; réédité en 2007 avec une préface de Serge Klarsfeld dans la collection « Voix personnelles » de La Renaissance du livre.

[4] Georges Perec, « Le saut en parachute », 10 janvier 1959, in Je suis né, Paris, Seuil, 1990.

[5] Michel Kichka, « Auschwitch 2015 », Kichka. Mon blog-note : https://fr.kichka.com/2015/04/16/auschwitz-2015/.