Trajectoires contemporaines : traverser la Méditerranée dans le roman du XXIe siècle

> Par Palud, Aurélie
   Professeur de lettres au lycée Gabriel Touchard, Le Mans
> Paru le : 13.04.2020

Aurélie Palud, professeur de Lettres au lycée Gabriel Touchard, Le Mans

Résumé : À travers la lecture d’un corpus de trois œuvres, Eldorado de Laurent Gaudé, Mur Méditerranée de Louis-Philippe Dalembert et La Mer à l’envers de Marie Darrieussecq, on s’interroge sur la manière dont le roman contemporain met en scène la traversée de la Méditerranée, du Sud au Nord, du Nord au Sud : comment représenter celui qui est de l’autre côté de la Méditerranée ? L’écrivain peut-il ou doit-il résorber l’écart qui existe entre lui et cette altérité qu’il tente d’appréhender ? Quel droit la fiction peut-elle s’octroyer face au réel ?

Ces trois romans, aux constructions binaires ou ternaires, ont été choisis pour leur dimension polyphonique et les mises en scène de destins séparés qui finissent par se croiser. Par ailleurs Eldorado comme La Mer à l’envers permettent d’envisager les trajets de personnages occidentaux : Rose lors de sa croisière, Piracci dans son périple « à rebours ».

Mots clés : migrants – réalisme – roman contemporain


La Méditerranée est un espace à la fois concret et imaginaire, dont la réalité est aussi géographique que narrative. L’espace méditerranéen apparaît divisé entre sa rive Nord et sa rive Sud. Profondément ambivalent, il se veut zone d’échanges et de conflits, de clôture et de passage, de rencontre entre le même et l’autre. Dans cet article, nous nous appuierons sur la dichotomie Nord / Sud pour montrer comment le roman du XXIe siècle suggère la porosité des catégories et interroge les hiérarchies.

Aux XIXe et XXe siècles, des écrivains comme Chateaubriand, Maupassant, Hugo, Balzac, Jules Vernes ou Albert Camus ont été attirés et inspirés par la Méditerranée. L’image qu’ils en façonnent est marquée par l’empreinte gréco-romaine, par le choc permanent entre archaïsme et modernité, la sublimation de l’ailleurs à travers l’orientalisme ou par le soleil et la mort qui rôde. Pour reprendre les propos de Louis Bergès, conservateur général du patrimoine : « La réalité dépeinte par les écrivains du XIXe et du début du XXe a préparé l’appétit consumériste du touriste voyageur contemporain »[1]. Les romans du XXIe siècle mettant en scène des traversées de la Méditerranée sont centrés sur la question des migrants, que le roman soit écrit par des auteurs du Sud ou du Nord.

Notre réflexion s’ancre dans une affaire qui a touché l’auteur sud-africain André Brink. Héritier des Afrikaners, il a écrit sur des femmes noires ou métisses victimes de l’Apartheid. Ce choix de substituer sa voix à celle de l’autre lui a été reproché lors de la parution de son roman Un turbulent silence : « Aucun écrivain blanc n’a ni le droit ni la possibilité d’utiliser dans un roman un personnage noir pour exprimer et interpréter l’expérience noire. C’est une imposture. C’est présomptueux et obscène » [2] . La question sous-jacente est celle du droit qu’aurait ou non l’écrivain « protégé » par ses origines de parler au nom de celui dont il ne connaît pas le sort. Cette anecdote soulève plusieurs questions que nous appliquerons à quelques récits de migrations du XXIe siècle : comment représenter l’autre, celui qui est de l’autre côté de la Méditerranée ? L’écrivain peut-il et doit-il résorber l’écart entre lui et cette altérité qu’il tente d’appréhender ? Quel jeu le romancier peut-il instaurer entre les faits et leur mise en récit ?

Traverser la Méditerranée au XXIe siècle

Trajectoires et enjeux des voyages en Méditerranée

Parmi la longue liste d’œuvres mettant en scène la traversée de la Méditerranée, nous avons sélectionné trois romans français ou francophones du XXIe siècle : Eldorado (éd. J’AI LU, 2006) de Laurent Gaudé, Mur Méditerranée (éd. Sabine Wespieser, 2019) de Louis-Philippe Dalembert, La Mer à l’envers (P.O.L., 2019) de Marie Darrieussecq.

Eldorado met en scène trois trajectoires : Soleiman, jeune homme originaire du Soudan, tente d’atteindre l’Europe par Ceuta. Lorsque son frère Jamal lui annonce sa maladie, Soleiman doit poursuivre le trajet seul. Durant son parcours[3], il fait la connaissance de Boubakar qui a quitté son pays natal depuis sept ans. Salvatore Piracci, commandant d’une frégate à Catane (Italie), entreprend lui aussi une traversée de la Méditerranée après avoir pris conscience que sa mission n’avait pas de sens. Chargé de sauver les migrants de la noyade pour finalement les ramener chez eux, il décide de quitter l’Europe depuis Lampedusa pour se diriger vers l’Afrique du Nord. Son but : faire le chemin des clandestins à l’envers. En chemin, il croise un migrant dont le lecteur comprend qu’il s’agit de Soleiman[4]. Un troisième itinéraire s’esquisse autour de la femme du Vittoria : cette femme sans nom et sans origine a perdu son enfant pendant la traversée qui la menait en Italie. Elle veut donc se rendre au Liban pour se venger d’Hussein Marouk, l’armateur du bateau. Dans son essai Mobilités d’Afrique en Europe (2012), Catherine Mazauric affirme qu’Eldorado est un roman représentatif de la période 1988-2008 en tant qu’il évoque le passage de Gibraltar[5]. Par la suite, les autorités ont érigé des murs de 6 mètres de haut et renforcé les dispositifs (barbelés, fils électriques) si bien que les zones de passage se sont déplacées vers les côtes de Tunisie et de Libye.

Dans Mur Méditerranée (2019), Louis-Philippe Dalembert élabore trois parcours de femmes, établissant lui aussi des convergences entre les trajectoires. Chochana quitte le Nigeria avec son amie Rachel et son frère Ezéchiel[6] ; Semhar, l’Erythrée avec son ami Meaza ; Dima, la Syrie avec son mari et ses deux filles. Chochana, Rachel, Semhar et Meaza se retrouvent dans un entrepôt à Sabratha (Libye). Seules Semhar et Chochana font la traversée jusqu’à Lampedusa puis Messine (Sicile), ayant pu récolter assez d’argent. Sur le bateau, elles font la rencontre de Dima qui, en raison de ses préjugés, se montre agressive envers les deux jeunes filles.

Avec La Mer à l’envers, Marie Darrieussecq met en scène Rose Goyenetche, une femme de 45 ans, psychologue et guérisseuse qui a « un pouvoir dans les mains ». Originaire du Pays basque, installée à Paris, elle revient vivre à Clèves, village de son enfance. Le personnage n’est pas sans lien avec l’autrice elle-même. Âgée de 50 ans, l’écrivaine est originaire du Pays basque mais s’est installée à Paris. Elle a été psychanalyste et possède, elle aussi, un « pouvoir » qui serait celui de l’écriture. Rose effectue une croisière autour de la Méditerranée avec ses deux enfants, faisant escale à Barcelone, Rome, La Valette, Athènes. Prise dans un entre-deux, elle hésite entre Paris et le Sud, elle se demande si elle doit continuer ou non à exercer son métier, et elle envisage de se séparer de son mari alcoolique. D’abord sceptique face à cette croisière offerte par sa mère, Rose en vient à réviser son jugement : « très efficace, l’effet croisière. En découdre avec la mer. Affronter les éléments » (p. 57). La Méditerranée lui donne l’occasion d’échapper à son quotidien, de se sentir vivante. Une nuit, le paquebot vient à la rescousse d’un bateau de migrants. Rose rencontre alors Younès, un jeune Nigérien dont l’âge oscille entre 16 et 25 ans. Émue par cette rencontre, elle lui donne le portable de son fils (elle se sent incapable de donner le sien). Par la suite, elle traversera la France de Clèves à Calais pour l’aider et l’héberger chez elle. Le parcours de Younès nous est révélé tardivement[7] mais le roman s’achève sur des retrouvailles à Londres, dix ans après les événements.

Au sein du corpus, la visée du voyage diffère selon la trajectoire. Les personnages qui traversent la Méditerranée du Sud vers le Nord sont en quête d’un avenir plus serein : Dima fuit la guerre en Syrie, Semhar la dictature en Erythrée, Chochana la sécheresse au Nigéria. Dans La Mer à l’envers, Younès explique qu’il n’y a pas de matériel informatique à l’Université, et pas de perspectives de travail après les études. Dans Eldorado de Gaudé, les Européens prêtent aux migrants cette pensée :

« L’herbe sera grasse et les arbres chargés de fruits. De l’or coule au fond des ruisseaux, et des carrières de diamants à ciel ouvert réverbèreront les rayons du soleil. Les forêts frémiront de gibier et les lacs seront poissonneux. Tout sera doux là-bas. Et la vie passera comme une caresse. L’Eldorado… » (p. 112)

En revanche, les voyageurs se dirigeant vers le Sud de la Méditerranée sont à la recherche d’un idéal, d’un absolu qu’ils ne retrouveront pas. Rose, désireuse de retrouver son indépendance et sa spontanéité, finira par rester avec son mari. Salvatore Piracci veut redonner un sens à sa vie. Aussi affronte-t-il l’élément liquide pour faire naître en lui un feu, celui qu’il a vu dans les yeux des migrants. La première étape de cette quête mystique consiste à brûler ses papiers. Lorsqu’il part pour l’Afrique du Nord, il se sent inclus dans « l’immensité noire de la Méditerranée ». Mais cette fusion mystique jusqu’à la disparition relève-t-elle d’un désir de vivre intensément ou d’une forme de suicide non avoué ?

En outre, les personnages qui circulent du Nord vers le Sud veulent éprouver le temps dans sa longueur. D’après Marie Darrieussecq, la croisière laisse du temps pour contempler la mer, ce qui en fait le loisir idéal pour les octogénaires, « l’utopie à la portée des déambulateurs » (p. 55). Sur les sentiers de la rédemption, Piracci opte pour les voies les plus contraignantes. La petite embarcation qu’il prend à Lampedusa pour se rendre sur les plages de Libye lui garantit une certaine pénibilité du trajet. Son arrestation, comme planifiée et désirée, semble faire pleinement partie de la quête. La femme du Vittoria refuse la facilité d’un avion pour Beyrouth. Avant d’accomplir sa vengeance, elle veut à nouveau traverser la Méditerranée : « Je veux remettre mes pas dans les traces d’autrefois. Reparcourir la mer dans l’autre sens » (p. 38). « Je me battrai contre la mer et le vent » (p. 39). À travers ce second trajet, elle veut transformer la tragédie qu’elle a vécue en une épopée, vivre cette épopée qu’elle imaginait initialement.

Par-delà la diversité des quêtes, les écrivains créent un effet de miroir entre le voyage de l’Occidental et le voyage des migrants. Pour cela, ils reprennent certains codes du récit de migration pour évoquer le trajet du Nord vers le Sud. Laurent Gaudé exploite le versant tragique de ces récits. Salvatore Piracci, arrêté en Libye, craint d’être renvoyé en Sicile : « Comment pourrait-il revenir à cette vie ? » (p.160). Cette peur du retour en arrière correspond à un sentiment courant chez les migrants qui, une fois le départ annoncé et l’argent engagé dans cette entreprise, ne veulent et ne peuvent plus revenir en arrière.

Si Marie Darrieussecq utilise les codes du récit de migration, elle confère à cette réécriture une dimension burlesque lorsque Rose fait le trajet de Clèves à Calais pour porter secours à Younès. Comme les Africains quittant leur pays natal, Rose estime faire un geste fou mais nécessaire. Elle affirme que « quitter sa vie demande beaucoup d’obstination » quand bien même elle se rend à Calais au volant d’une voiture hybride, guidée par un GPS, en possession de la carte grise et de ses papiers d’identité. À l’instar des migrants qui doivent sélectionner l’essentiel, Rose procède à un tri drastique : pour se rendre à Calais, elle juge bon de prévoir de l’eau, des vêtements chauds, son jean slim préféré pour affronter des épreuves (qu’elle nomme sa « battle dress ») et surtout, des biscuits au sarrasin bio. Darrieussecq récupère également les codes du récit d’aventure pour présenter le territoire français comme dangereux : les arroseuses dans les champs deviennent « des dinosaures aux anneaux déployés », les routes du sud-Ouest de la France se définissent par « des embûches et des biches » (p.160). Par un jeu onomastique, tout se passe comme si Rose explorait des contrées inconnues : Arrast-Larrebieu, Guinarthe-Parenties, Onesse-Laharie, Beauvoir-sur-Niort. Ponctuellement, Rose s’amuse de la coïncidence entre son parcours et celui des migrants : « près d’Azay-le-Brulé, voici un panneau pour la ville de Soudan, c’est drôle », « les bancs de sable dans le fleuve faisaient des oasis à l’envers » (p. 160-161). Cette réécriture burlesque souligne à quel point Rose, cette femme de 45 ans enlisée dans sa routine, vit à son échelle une véritable aventure.

Les voyageurs, des figures de l’entre-deux

Dans les romans du corpus, le migrant est dépeint comme une figure de l’entre-deux, tiraillé entre deux cultures, deux pays, souvent deux langues. Il se doit d’adopter de nouveaux modes de vie tout en s’efforçant de rester lui-même, comme l’a bien compris la Syrienne Dima : « Elle allait devoir apprendre une langue nouvelle, d’autres modes de vie, d’autres codes. S’adapter à d’autres paysages. Habituer son palais à d’autres nourritures qui n’égaleraient jamais, elle le savait déjà, la gastronomie syrienne » (p. 17).

Pour désigner ces figures hybrides, l’image de l’ombre ou du fantôme s’impose dans les romans, tout comme elle a inspiré l’artiste plasticien Bruce Clarke dans son projet « Fantômes de la mer » visant à rendre hommage aux migrants. Cette métaphore se justifie pleinement en tant que posture nécessaire : il faut se faire fantôme pour être le plus discret possible. Elle dit aussi l’affaiblissement physique, l’amaigrissement progressif : « Ils devaient avoir perdu 6 à 8 kilos chacun. Les deux amies, déjà frêles, n’étaient plus que l’ombre d’elles-mêmes » (Mur Méditerranée, p. 148). Enfin, la métaphore rend compte d’une crise identitaire, que Soleiman expérimente autant que Piracci. Dalembert offre en outre une variation autour du terme « revenantes ». Dans l’entrepôt à Sabratha, des jeunes filles attendant de pouvoir prendre le bateau se font violer par les passeurs. Elles sont convoquées, reviennent avec des hématomes et une pudeur accrue. Ces « revenantes » sont celles qui reviennent après une absence mais aussi ces femmes devenues l’ombre d’elles-mêmes puisqu’elles ont perdu leur virginité et leur innocence.

Les romans interrogent l’identité des individus qui traversent la Méditerranée du Sud vers le Nord. La littérature africaine ne parle pas de « migrants » mais de « harragas ». Qualifiés de « brûleurs », les candidats au départ brûlent leurs papiers, leur vie, les frontières. Pour évacuer le terme péjoratif de « migrant », Louis-Philippe Dalembert aimerait pouvoir parler d’« expatriés », mot valable pour les Blancs qui se rendent au Canada, en Angleterre, en Australie pour trouver du travail. Marie Darrieussecq questionne elle aussi le terme « migrants ». Rappelant qu’il s’agit d’un participe présent, elle déplore cette expression d’un mouvement perpétuel qui les empêche d’atterrir, de se poser, de se reposer. Loin de les définir par cet état de transition, elle souhaiterait les nommer « réfugiés » ou « demandeurs d’asile ». Parce que tous ne peuvent prétendre à ce statut juridique, elle privilégie les termes « voyageurs » et « aventuriers ».

Images et imaginaires de la Méditerranée

Le voyage s’appuie souvent sur un imaginaire de la Méditerranée. Nombreux sont les personnages qui pensent que la traversée sera d’autant plus facile que l’espace est limité. De fait, on aperçoit l’Espagne depuis le détroit de Gibraltar, seulement séparé du continent par 14 kilomètres. Même lorsqu’ils planifient un passage depuis la Libye, les personnages s’autorisent à penser que « la piscine Atlantique à traverser, ce n’était pas le petit bassin Méditerranée » (Mur Méditerranée, p.11). Darrieussecq rappelle que cette mer est possiblement vouée à disparaître : « à raison de quelques centimètres de convergence par an, dans très longtemps la Méditerranée ressemblera à un fleuve. On pourra la passer à pied (sauf qu’à ce rythme, il ne restera plus d’humains) » (p. 17). Avant de s’embarquer sur cette mer, Jules Verne avait un certain mépris pour la Méditerranée, qu’il qualifiait de lac. En 1873, il lançait ce bon mot à un journaliste du Figaro : « lorsque j’éternue à Marseille, je crois entendre un mauvais plaisant qui me répond « Dieu vous bénisse ! » en Afrique »[8]. Il changera d’avis en 1884 lorsqu’une croisière en famille modifiera le « petit lac indolent » en une mer capricieuse et fougueuse.

C’est à cette réalité plus effrayante que sont confrontés les migrants. Certains n’ayant pas pris conscience qu’ils allaient traverser la Méditerranée, d’autres ne sachant pas nager, les romans évoquent des crises de panique à bord. Alors que des écrivains comme Chateaubriand cherchaient un berceau dans la Méditerranée, les romans du XXIe siècle dépeignent cette mer comme un tombeau : « cette mer est devenue un cimetière » (Mur Méditerranée, p. 254), « et la mort viendrait, avec ses yeux affreux, refermer son manteau liquide sur leurs cris muets » (p. 274). Elle devient cette figure fourbe et monstrueuse qui avale les migrants : « Elle avait mangé ces vies qu’on lui avait jetées en pâture. » (Mur Méditerranée, p.105). Lorsqu’on veut lui rendre son aspect rassurant, on peut en faire une mère nourricière, une déesse généreuse : dans l’incipit d’Eldorado, c’est à elle que l’on doit les poissons exposés en abondance sur le marché de Catane. Dans La Mer à l’envers, la Méditerranée devient propice à la rêverie dès lors que Rose s’imagine face au « même camaïeu qu’avait dû contempler Ulysse » (p. 44). Comme on cherche des formes dans les nuages, elle se plaît à réinventer l’espace méditerranéen : « La Méditerranée était une sorte d’otarie avec un long museau pointé sur Gibraltar, les Baléares en guise d’yeux, la Corse et la Sardaigne pour oreilles » (p. 46).

Les romans élaborent ainsi un imaginaire de la Méditerranée, se faisant volontiers « polyphoniques » au sens où l’entend Bakhtine. Caisses de résonances de nombreux discours sur le réel, ces récits entrelacent les voix et les imaginaires des passeurs, des médias, de ceux qui ont traversé la mer (les amis, la famille déjà installée en Europe) et de ceux qui s’apprêtent à le faire. Force est de constater que les images des médias sont accueillies de façon ambivalente, comme en atteste la réception de Chochana : « Les nouvelles des nombreuses embarcations sombrées corps et biens en Méditerranée envahirent son esprit. Très vite, les images des rescapés hagards, montrés sur tous les écrans de télévision du monde, les bousculèrent » (Mur Méditerranée, p. 100). À l’instar de la jeune fille, maints candidats à la migration prennent conscience du danger mais ils retiennent surtout que certains ont réussi. Chacun sélectionne donc les données pour élaborer sa vision de la Méditerranée et de l’Europe. Dans le roman de Gaudé, l’épisode du bus confirme que les migrants ont besoin de cette mythologie. Piracci est exclu d’un bus au Maroc parce qu’il a voulu dévoiler la réalité de la « forteresse Europe ». Or, les « aventuriers » veulent croire que la Méditerranée est facile à traverser et que l’Europe sera accueillante. Comme l’ancien capitaine, le lecteur, conscient du contraste entre le mythe et la réalité, se prépare à une issue tragique.

Les problèmes liés à la représentation des migrants

Les griefs à l’égard d’André Brink montrent que représenter l’autre soulève des questions esthétiques et éthiques. Quelles tensions sous-tendent ces récits tiraillés entre un travail de documentation et une héroïsation des personnages ?

Un souci de réalisme

Les romans de notre corpus sont marqués par un travail documentaire conséquent. À la fin du roman, Dalembert cite ses sources (essais et articles tirés de la presse italienne) car son histoire s’inspire des événements du 18 juillet 2014. Ce jour-là, le pétrolier danois « Torm Lotte » a porté secours à un navire transportant 800 Africains. Le romancier a également effectué un séjour à Lampedusa pendant un mois, dialoguant avec des réfugiés, des membres d’associations et avec le maire Salvatore Martello afin de brasser différentes visions de ces migrations.

Darrieussecq est allée à Calais pour rencontrer ceux qu’elle appelle des « aventuriers » et au Niger pour dialoguer avec ceux qui ont tenté leur chance et ont été refoulés dans leur pays. On sait qu’elle s’inspire aussi d’une photographie prise dans un camp en Tunisie, représentant un migrant avec deux téléphones portables. Enfin, selon ses termes, elle s’est « infligée une croisière » pour vivre cette expérience du « sommet du capitalisme le plus décomplexé » [9].

Le cas d’Eldorado est d’autant plus intéressant qu’en apparence, le roman relève de la pure fiction : peu d’interviews de l’écrivain, pas d’expériences ou de sources affichées. Or, Catherine Mazauric estime que Gaudé est le premier à offrir une représentation des faits qui se sont produits en 2005 à Ceuta[10] : à cette époque, 500 migrants vivaient et attendaient dans la Sierra Belyounech, souvent malmenés par la police. Ils ont décidé de franchir tous ensemble les grillages dans la nuit du 28 au 29 septembre 2005, à l’aide d’échelles faites de branchages et de tissus. L’épisode final de « l’insurrection de la rage » apparaît comme une mise en récit de ces événements.

Une héroïsation abusive des personnages ?

Dès lors que ces romans retranscrivent une certaine réalité, faut-il considérer que le style déforme ou renforce l’effet de réel ? Il s’avère que ces récits sont aussi des récits d’aventure et des récits initiatiques. À ce titre, les auteurs procèdent à une certaine héroïsation des personnages qu’il convient de questionner.

La dimension initiatique et épique est particulièrement nette chez Gaudé. L’assaut contre les barrières constitue un moment épique, dramatisé, où le temps est comme dilaté. Une fois la frontière franchie, Soleiman se compare à un Titan ayant survécu à l’Enfer et sauté sur l’Europe. Ayant accompli son destin, le personnage s’en trouve grandi. C’est également le cas de la femme du Vittoria. De mater dolorosa, elle devient Némésis en tant qu’elle incarne à la fois un désir de vengeance et une aspiration à l’équilibre : plus qu’une volonté de tuer Hussein Marouk, elle est animée par le désir de sentir la vie de cet homme entre ses mains. Ne pas le tuer mais savoir qu’elle aurait pu le faire. Privée de nom, elle incarne un au-delà d’elle-même et acquiert une valeur allégorique qui la grandit.

Chez Dalembert, cette héroïsation des personnages passe non seulement par l’exemplarité de Chochana et Semhar, mais aussi par la voix du narrateur. Ce dernier use ponctuellement d’un conditionnel qui suggère que le récit est pris en charge par une entité qui connaît la fin : « Hakim avouerait plus tard à Dima que c’était par peur que la nourriture vienne à manquer » (p.204). L’expression « plus tard » renvoie à un temps où les personnages seront sains et saufs. Cette voix qui en sait plus annonce discrètement une fin heureuse et transforme le récit en destin.

L’héroïsation des migrants passe en effet par le choix de fins heureuses : Dima, Chochana et Semhar parviennent à Messine, offrant trois portraits de femmes combattives ayant mené à bien leur quête. Younès réussit à se rendre à Londres et dix ans après, Rose le retrouve épanoui. Seul le doute persiste chez Gaudé avec la fin ouverte de ce roman qui compte treize chapitres, chiffre impair qui brise l’harmonie de la symétrie. Le roman est construit sur un effet de miroir entre la destinée de Piracci et celle de Soleiman. Or la mort de Piracci ouvre deux pistes : soit elle annonce l’échec de Soleiman en Europe, soit elle était nécessaire pour que le jeune Soudanais puisse prétendre au bonheur. Ce dernier chapitre laisse les possibles en suspens sans que l’on puisse anticiper la vie future de Soleiman. Le titre « Eldorado » participe de cette ambivalence, exprimant à la fois le désir et son impossible accomplissement.

Achevant ce grandissement épique, la figure d’Ulysse constitue un intertexte privilégié dans les romans. Certes, le héros d’Ithaque et les migrants partagent la condition de l’exilé, condamnés à errer en Méditerranée. Tous recourent à la ruse pour éviter les pièges et avancer dans leur quête. Enfin, Ulysse dialogue avec des fantômes dans le Chant XI de L’Odyssée tout comme Piracci semble hanté par le fantôme de la femme du Vittoria. Dans un cimetière à Lampedusa, un être fantomatique lui apparaît et délivre une maxime avant de disparaître. Quant à Soleiman, il voyage avec l’ombre de son frère Jamal. Mais Marie Darrieussecq conteste cette référence intertextuelle, lui préférant celle de Jonas. De fait, les migrants ne sortent pas d’une victoire, contrairement à Ulysse qui a remporté la guerre de Troie. Le héros grec cherche à rentrer chez lui alors que les migrants, une fois partis, ne peuvent et ne veulent plus rentrer. C’est pourquoi elle juge la figure de Jonas plus adéquate. À la fin de La Mer à l’envers, le passage du tunnel vers l’Angleterre est présenté en termes métaphoriques : « il est sorti du ventre de la baleine, il a été recraché du côté désiré du rivage » (p. 246). L’image de la baleine apparaît également dans Eldorado à deux reprises : d’abord lorsque Piracci doit affronter la Méditerranée comparée à « une baleine immense qui se secouerait et ondulerait indéfiniment » (p. 68), puis face à la reine d’Al-Zuharaw, cheffe du plus grand réseau de passeurs en Libye, dont il remarque la « voix d’homme dans un corps de baleine » (p.162). Younès, équivalent arabe de Jonas, devient alors un archétype du migrant.

Une littérature donneuse de leçons ou une littérature-miroir ?

Dans son essai Le roman face à l’histoire[11], Sylvie Servoise a montré que l’époque contemporaine ne peut plus croire aux pouvoirs de la littérature militante tel que Sartre l’avait rêvée. On sait que les romans à thèse (étudiés par Susan Suleiman) ne font pas les bons romans ; avec leur prêt-à-penser et leur guidage extrême, ils brident le lecteur. Mais les romans de notre corpus peuvent paraître pleins de bons sentiments. Peut-on parler de romans engagés ?

Certains romans suggèrent leur parti-pris à travers des constructions binaires ou ternaires. Mur Méditerranée, sans doute le plus engagé des romans du corpus, met en scène trois personnages-types : trois femmes de trois pays, trois religions, trois âges différents, mues par trois raisons différentes de quitter leur pays[12]. Si la volonté d’embrasser la condition des migrantes dans sa diversité est noble, on peut regretter que le schématisme rende la démonstration trop appuyée. Dans ses interviews, Louis-Philippe Dalembert refuse d’accuser l’Europe et de se positionner en donneur de leçons. Pourtant, certains personnages prennent en charge cette virulente critique de l’Occident. Un homme, ayant vu sa femme et son enfant mourir en mer, estime que « le président français Sarkozy et ses acolytes occidentaux avaient foutu la merde dans son pays. C’est à cause d’eux, si, aujourd’hui, sa femme et son garçon étaient morts » (p. 205). Un vieil homme blâme Obama qui était « aller prononcer son fameux discours du Caire à l’adresse du monde arabe et musulman avec des trémolos dans la voix » avant de se ranger du côté d’Israël (p. 235).

Chez Laurent Gaudé, la construction binaire suggère un parti-pris : la symétrie entre le parcours de Soleiman et celui de Piracci tend à dénoncer la société de consommation qui abolit le désir : « Nous avons le fond de l’œil sec, nous autres » (p. 112), ce qui rend le regard européen indifférent au sort des migrants. En un sens, Eldorado questionne la hiérarchie Nord/Sud puisque Soleiman et la femme du Vittoria ébranlent le confort de Piracci, l’homme du « Nord » : « J’ai le sentiment qu’elle est infiniment plus vivante que moi. Elle a décidé quelque chose et elle s’y tient. Je l’envie pour cela » (p. 62). Salvatore « le sauveur » n’est-il pas sauvé par ces rencontres ? De même, dans La Mer à l’envers, Rose n’est-elle pas sauvée par Younès autant qu’il est sauvé par elle ?

La question de l’engagement se révèle plus problématique chez Marie Darrieussecq. Bien que le récit mette en scène deux destins croisés comme dans Eldorado, le lecteur n’a accès qu’à un seul point de vue : celui de Rose. Le roman placé sous le sceau de David Bowie cité en épigraphe (« We can be heroes just for one day ») apparaît avant tout comme l’histoire d’une bourgeoise qui a fait une bonne action et qui s’étonne d’avoir osé bouleverser sa vie. La romancière a été taxée d’opportunisme par la critique littéraire Cécile Dutheil : « Rien n’interdit de puiser un sujet dans l’actualité, mais il faudrait plus de fond, plus de vérité, moins de cette intelligence teintée d’opportunisme »[13]. À ses yeux, le traitement de la question migratoire est inapproprié et superficiel, tant le lecteur peine à identifier le point de vue de l’auteur sur son personnage :

« La Mer à l’envers est un roman absolument désengagé et apolitique. Il est nimbé de bienveillance mais il gênera certains lecteurs à cause de tant de vertu et si peu de questions ouvertement posées. […] Le dérangement est maintenu à son plus bas degré. Il y a peu de chances que Marie Darrieussecq en sache aussi peu, mais on est en droit de se demander si elle déplore cette ignorance, si elle la constate, si elle la redouble ou si elle s’en moque. Que pense-t-elle ? Où est-elle ? Qui est-elle ? Il manque un point de vue, une position, une morale. »

Mais lorsque Cécile Dutheil revendique un engagement plus net, sa demande est-elle légitime ? Dans son étude sur l’engagement du roman après 1980, Sylvie Servoise prouve que l’engagement prend désormais la forme d’un questionnement sur le rôle de l’écrivain, qui se joue notamment à travers les doubles du romancier. Le roman engagé proposerait plutôt une réflexion sur l’éthique du témoignage et sur les limites de l’engagement. Autrement dit, le bon roman pose des questions plus qu’il n’apporte de réponse. Reste à savoir dans quelle mesure le roman de Marie Darrieussecq ouvre un espace de questionnement.

Une réflexion sur la légitimité de l’écriture émerge lorsque Rose annonce à Younès que son fils Gabriel écrit un roman. Ce à quoi le jeune migrant répond sèchement : « Je mange, donc j’écris » (p. 237). Seuls ceux qui sont à l’abri peuvent prendre le temps de créer des récits. Dès lors, écrire sur les migrants, est-ce leur offrir la parole ou les en priver ? Puisque l’écriture est un luxe réservé aux Occidentaux, comment ne pas dénaturer la parole des migrants ? La distance insurmontable entre soi et l’autre constitue-t-elle un écueil ou une force de la fiction ?

Avec Marie Darrieussecq, le problème réside également dans la posture qui transparaît dans ses interviews. Dans une conférence donnée pour la librairie Mollat, elle souligne à plusieurs reprises son aisance financière et révèle qu’elle a hébergé chez elle un jeune migrant[14]. Mais selon les interviews, elle présente cette initiative comme une démarche altruiste ou comme un moyen de trouver de la matière pour ce roman qu’elle peinait à écrire depuis 2013. Écrivaine opportuniste ? Si l’on veut éviter la condamnation radicale, il faut voir en Rose un double ironique de Darrieussecq, qui prendrait du recul sur sa posture ambivalente à travers ce personnage.

Le cas de La Mer à l’envers soulève une question fondamentale : les romans du corpus parlent-ils seulement des migrants, voire en parlent-ils vraiment ? Dans l’émission « La Grande Librairie », François Busnel a pu affirmer que le sujet principal était Rose et non les migrants. Ce à quoi l’écrivaine a répondu : « Ce n’est pas un livre sur les migrants, je le revendique. Je ne m’en sentirais pas capable » [15]. Le présentateur souligne également qu’en tant que psychanalyste, elle a forcément pensé au jeu de mots sur l’homophone « mère à l’envers » : Rose est certes la mère qui adopte symboliquement un migrant, mais elle est surtout la femme en crise. Le roman apparaît volontiers comme une réflexion sur la condition féminine, rejoignant les obsessions personnelles de l’auteur de Truismes (1996). Moins l’histoire d’une migration vers l’Europe que celle de la migration d’une vie vers une autre, La Mer à l’envers relèverait d’une littérature-miroir.

Cependant, la romancière revendique un autre thème majeur à travers la vie sur un paquebot qui incarne l’Occident, l’absence de logement pour Younès, les appartements trop chers à Paris, la volonté de Rose de quitter le foyer, le mari de Rose qui exerce le métier d’agent immobilier. En filigrane, le roman soulèverait la question de l’habitat et de l’habitabilité du monde : comment vivre et comment vivre-ensemble ? Au prix d’une métaphore, le roman resterait une réflexion sur l’état du monde.

À bien y réfléchir, Louis-Philippe Dalembert déploie lui aussi de multiples couches métaphoriques. Les individus qui voyagent dans la cale du chalutier, et non sur le pont, sont nommés « les calais », comme pour rappeler une autre réalité que la Méditerranée, au détour d’un mot. En outre, le chalutier offre un spectacle semblable à l’entassement des corps dans les bateaux négriers du XVIIIe siècle : le bateau se charge alors de résonances historiques et de destins oubliés. Plus largement, comme l’explique l’écrivain dans ses interviews, le chalutier est une métaphore du monde, l’opposition entre la cale et le pont mimant les polarités entre le Sud et le Nord, les pauvres et les riches[16]. Le titre présente un jeu de mots puisque le « Mur Méditerranée » renvoie au dispositif mis en place par les allemands en 1943 pour empêcher un débarquement des Alliés. Mais l’écho historique permet aussi de souligner que notre monde ferme ses frontières, mû par une peur croissante de l’autre[17]. Enfin, comme Darrieussecq, le roman reflète les obsessions personnelles de l’auteur : descendant d’esclaves transportés sur des bateaux négriers, l’écrivain haïtien a été témoin du phénomène des « boat people » dans son adolescence. Le roman lui offre donc l’occasion de penser ses origines et de raviver ses souvenirs personnels.

À faire du récit des migrants une métaphore du passé, du monde contemporain, de sa propre vie, le romancier perd-il de vue la singularité des faits ou exploite-t-il pleinement la richesse de la fiction ?

Les pouvoirs de la littérature, espace du « jeu »

Le romancier face aux médias

Le traitement de la question migratoire par les médias est abordé dans les différents romans. Si les médias informent la population (notamment en dénonçant la dictature en Erythrée), ils alimentent aussi les stéréotypes. Ainsi, ils tendent à montrer les réfugiés comme des « violeurs, égorgeurs sans scrupules, porteurs de maladies contagieuses » (Mur Méditerranée, p. 213) et la misère des Africains qui s’affiche sur les écrans paraît résumer le continent (p. 244). Les romans questionnent également la réception des informations : si les candidats à la traversée ont besoin de se bercer d’illusions, les Européens ne semblent pas prêts à accueillir la réalité du Sud. C’est ce que suggère La Mer à l’envers dans une scène ironique. Dans la salle de sport du bateau de croisière, la télévision diffuse les nouvelles en continu sans le son : tandis que des images dramatiques de corps en lambeaux sont exposés à l’écran, on diffuse dans la salle un morceau de Rihanna. Cette réception de l’horreur sur fond de musique pop exprime efficacement l’impossible empathie de ceux qui peuvent jouir du luxe de l’insouciance (p. 61).

Le traitement journalistique de la question des migrants s’est souvent défini par des images de groupes dans des canots et des statistiques, privilégiant la dimension collective et anonyme. Les journaux ont également insisté sur l’impact négatif de ces migrations sur les locaux (notamment à Lampedusa) sans prendre en compte les raisons du départ des migrants. Ils ont aussi oscillé entre des approches globales (enjeux politiques nationaux et internationaux) ou des approches archi-individualisées dans le drame (comme la mort de l’enfant syrien Aylan sur une plage turque). Le problème vient du fait qu’on laisse aux images le soin de « parler d’elles-mêmes » quand il faudrait nommer, dépasser le présent pour offrir une histoire à ces individus. Face au langage déshumanisant des médias, il revient au romancier d’intégrer ces éléments de langage pour les interpréter, les contester et les renouveler.

Les droits du romancier : offrir un visage aux migrants

La fiction offre au romancier le pouvoir de donner des noms, des voix, un visage aux migrants, de mettre en forme avec et pour eux une histoire digne d’être racontée. L’incipit de Mur Méditerranée se prête à une lecture métaphorique qui annonce le rôle de l’écrivain :

« La nuit finissait de tomber sur Sabratha lorsque l’un des geôliers pénétra dans l’entrepôt. Le soleil s’était retiré d’un coup, cédant la place à un ciel d’encre d’où émergeaient un croissant de lune pâlotte et les premières étoiles du désert limitrophe.

L’homme tenait à la main une lampe torche allumée qu’il braqua sur la masse des corps enchevêtrés dans une poignante pagaille, à même le sol en béton brut ou, pour les plus chanceux, sur des nattes éparpillées çà et là. […] Le maton balaya les visages déformés par les brimades et les privations quotidiennes, avant de figer la lumière sur l’un d’eux, le crispant de terreur. Le hangar résonna d’un « You. Out ! », accompagné d’un geste impérieux de l’index. »

Au sens littéral, cette première page évoque le viol de jeunes femmes par leurs passeurs. Mais la métaphore « un ciel d’encre » [18]  transforme cette première page en préface permettant de penser le rôle de l’écrivain : face à la noirceur du monde et à l’opacité des signes, le romancier est celui qui peut éclairer l’horreur et faire la lumière sur cette réalité. Par sa plume, il peut sortir des individus de leur anonymat (« You. Out ! ») pour leur donner un nom, un visage, un passé. Louis-Philippe Dalembert évoque plus particulièrement le parcours de femmes migrantes, leur offrant un récit qui favorise ce que Solange Chavel nomme « l’imagination morale ». La fiction romanesque permet d’être en empathie : sans nier sa différence, la littérature favorise un pas vers l’autre.

Le romancier a aussi le pouvoir de dépouiller la figure du migrant des connotations négatives pour mettre en évidence les qualités héroïques conditionnant l’aventure. Laurent Gaudé insiste sur cette flamme du désir qui brille dans les yeux des aventuriers, dont la vie semble plus dense que celle des Occidentaux. La littérature permet également de comprendre que la migration est une nécessité, non une invasion. Dans cette perspective, les romans expliquent les raisons qui poussent à partir et présentent le départ comme le fruit d’une longue planification. Pendant un an, il faut rassembler l’argent, le gérer par des systèmes d’envoi, se renseigner sur les réseaux de passeurs, anticiper l’itinéraire et les étapes, choisir au mieux ce qu’on emmène, s’assurer d’un contact en Europe. Enfin, les romans interrogent le degré d’illusion et de naïveté qui anime les migrants. L’Eldorado est avant tout un miroir flatteur que les Européens se tendent à eux-mêmes. Certes, Soleiman est animé par un rêve mais ses souhaits sont plus pragmatiques : trouver du travail pour gagner de l’argent afin d’aider son frère malade à se procurer des médicaments. Dima aspire à obtenir l’équivalence de ses diplômes et à retrouver un standing minimum (p. 250).

Les romans rendent compte du chemin et pas seulement de l’arrivée ; ils laissent une place à la vie d’avant, soulignant les diplômes et les compétences de ceux qui tentent leur chance (Hakim est ingénieur en informatique ; Chochana parle couramment italien). Dalembert rappelle que, loin de définir leur identité, cette traversée de la Méditerranée est « juste une parenthèse dans une trajectoire de vie ».

Mais les romanciers osent développer une vision nuancée des personnages de migrants, leur conférer des faiblesses, des défauts. Par-delà le courage et la générosité qui grandissent Boubakar, Soleiman, Semhar et Chochana, les récits mettent en scène les failles des protagonistes. Soleiman vole un marchand à Ghardaïa afin d’assurer sa survie : « J’ai volé. (…) Je suis une bête charognarde qui sait sentir l’odeur de l’argent comme celle d’une carcasse faisandée » (p.146). Le courage passe par des compromis qui font sombrer le personnage dans la délinquance. Le personnage le plus détestable est assurément Dima qui fait preuve de racisme envers les Africains noirs qu’elle nomme « nègres » (p. 20) ou qu’elle assimile à des singes :

« C’était la première fois qu’elle en côtoyait de si près. Elle en avait perçu quelques-uns, à distance raisonnable, dans les rues de Tripoli. Elle n’avait rien de particulier contre ces gens, mais leur présence l’incommodait. Ils parlaient fort et ricanaient pour un rien. Il n’y avait pas de quoi rire à patauger dans une telle promiscuité, pareils à des chameaux dans un marché de Bédouins. Était-ce leur odeur naturelle, s’interrogea Dima ? » (p.89)

Les pronoms « en », « ils » et les déterminants démonstratifs « ces » indiquent le mépris et la généralisation abusive. Ces préjugés, nés des images perçues dans les médias, poussent Dima à insulter Chochana la première fois qu’elle la croise sur le bateau et à refuser de partager le même bus qu’elle, une fois qu’elles arrivent à Messine.

En cela, les romans du corpus échappent à la facilité pour soulever des questionnements éthiques : peut-on réussir au détriment d’autrui ? La vengeance peut-elle être justifiée ? Au milieu de l’horreur, quel substrat d’humanité et de dignité peut subsister ?

Le pouvoir de la fiction : dire la traversée autrement

Par-delà l’ancrage documentaire, les romanciers s’autorisent des écarts, convoquant l’imaginaire et l’humour.

Aux pages 57 à 59, Laurent Gaudé semble souligner ce double travail de témoignage et de relais de l’imagination, cette exigence de fidélité et de créativité. On peut considérer Piracci comme un double de l’écrivain. Conformément à la pensée du philosophe Levinas, croiser le visage de l’autre, c’est l’autoriser à avoir accès à l’humanité et accueillir sa vulnérabilité. Salvatore Piracci est celui qui ose regarder les visages des migrants : celui de la femme qui veut se venger ou de l’interprète qu’il aurait pu sauver. Mais ce qu’il lit dans leurs yeux, c’est aussi une détermination qu’il juge intimidante. Piracci, double de l’écrivain, ne sait pas s’il peut assumer le rôle de dépositaire de l’histoire d’autrui :

« Pourquoi m’écrit-elle cette lettre ?

Pour faire de toi le témoin de son voyage. Pour qu’il y ait au moins un homme, quelque part, qui sache vers quoi elle est allée. Pour te remercier aussi peut-être de ton geste. Ou simplement pour que le néant n’engloutisse pas tout entière son histoire » (p. 57)

Cette facette du romancier-témoin laisse place à celle du romancier-créateur lorsque, confronté au silence qui suit la lettre, Piracci fait des hypothèses sur le destin de la femme :

« Lorsqu’elle a débarqué à Beyrouth, reprit Salvatore Piracci, tout, certainement, a dû lui revenir avec violence.

Tout quoi ?

Les foules qui se pressent pour monter sur les bateaux […]

Tu as raison, dit Angelo. Elle n’a pas dû pouvoir rester longtemps dans cette ville vide de son fils. Peut-être a-t-elle pensé remonter à bord du premier bateau pour l’Europe […] Angelo l’imaginait sur les boulevards de Beyrouth, le rouge aux joues, la respiration courte […] Salvatore Piracci l’imaginait assise à l’arrière de ce taxi, respirant pour la première fois avec calme. Elle avait certainement demandé au chauffeur de rouler vite, toutes vitres baissées, pour sentir l’air du dehors lui battre les tempes. »

Dans ce passage jalonné de modalisateurs, la femme du Vittoria devient en quelque sorte un personnage faisant l’objet de visions de la part du capitaine. Cet épisode suggère que la fiction et l’imagination prennent le relais du réel et du témoignage pour ouvrir des perspectives multiples. C’est au nom des droits de la fiction que Laurent Gaudé peut faire le choix d’écrire le récit d’un migrant soudanais à la première personne alors que Piracci est évoqué à la troisième personne.

Autre écart autorisé par la fiction : le droit à l’humour. Cet humour est revendiqué par Louis-Philippe Dalembert dans ses interviews. S’il fallait en trouver des traces, on pourrait relever ces quelques expressions : « Cela faisait un mois qu’ils moisissaient dans cette pièce miteuse. À force, ils finiraient par devenir des champignons » (p. 17) ou cette mention, au milieu d’une scène de révolte et meurtres sur le bateau, d’un vieux avec « les oreilles plus décollées que celles de Mickey et de Will Smith réunis » (p. 186). Afin que ces personnages ne se résument pas à un destin tragique. Dalembert entend appliquer le précepte de Kundera : « dans chaque situation humaine, il y a une part de comique ».

Le roman du XXIe siècle envisage des trajectoires croisées pour mieux questionner les hiérarchies Nord/Sud. C’est dans cette perspective que s’inscrit la bande dessinée d’Alexandre Clérisse parue dans le recueil La Traversée (2010), sous la direction de Jean-François Chanson. Ces quatre planches muettes entrelacent la trajectoire d’un migrant et celle de touristes européens à qui l’on offre le luxe. Une même force des images est à l’œuvre dans le roman Aux Etats-Unis d’Afrique (2006) d’Abdourahman Waberi qui transforme, avec un humour grinçant, l’Afrique en un Eldorado dont l’accès est restreint pour les Occidentaux.

 

BIBLIOGRAPHIE (non exhaustive)

Romans, récits

Youssef Amghar, Il était parti dans la nuit, 2004.

Rachid El Hami, Le Néant bleu, 2005.

Tahar Ben Jelloun, Partir, 2006.

Laurent Gaudé, Eldorado, 2008.

Eric-Emmanuel Schmitt, Ulysse from Bagdad, 2008.

Marie Ndiaye, Trois femmes puissantes, 2009 (parcours de Khady).

Fatou Diome, Celles qui attendent, 2010.

Fatou Diome, Le Ventre de l’Atlantique, 2010.

Mathias Enard, Boussole, 2015.

Maylis de Kerangal, A ce stade de la nuit, 2015.

Marie Darrieussecq, La Mer à l’envers, 2019.

Louis-Philippe Dalembert, Mur méditerranée, 2019.

Théâtre

Salim Jay, Tu ne traverseras pas le détroit, 2001.

Maïssa Bey, Tu vois c’que je veux dire, 2005.

Angélica Liddell, Et les poissons partirent combattre les hommes, 2007.

Erri de Luca, Le dernier Voyage de Sindbad, 2012.

Lina Prosa, Trilogia del Naufragio, 2014.

Matéi Visniec, Migraaaants, 2016.

Davide Enia, L’abisso, 2018.

Poésie

Sylvie Kandé, La Quête infinie de l’autre rive. Epopée en trois chants, 2011.

Littérature jeunesse

Jean-François Chanson (coord.), La Traversée. Dans l’enfer du h’rig, 2010.

Maryline Desbiolles, Lampedusa, 2012.

Jean-Christophe Tixier, La Traversée, 2015.

Roman graphique, BD

Edmond Baudoin, Méditerranée, 2016.

Cinéma

Abderrahmane Sissako, En attendant le bonheur, 2002.

Nicolas Klotz, La Blessure, 2004.

Sylvestre Amoussou, Africa Paradis, 2007.

Aïcha Thiam, Le Cri de la mer, 2008.

Costa-Gavras, Eden à l’Ouest, 2009.

Merzak Allouache, Harragas, Partir à tout prix, 2009.

 

NOTES

[1] Louis Berges, Monique Pelletier, Voyages en Méditerranée de l’Antiquité à nos jours, CTHS Histoire – Actes des congrès nationaux des sociétés historiques et scientifiques (1990-) – n° 29, 2008.

[2] André Brink, Sur un banc du Luxembourg, Essais sur l’écrivain dans un pays en état de siège, traduit de l’anglais par Jean Guiloineau, Paris, Stock, 1983, p. 228.

[3] Le roman rend compte des étapes : Port-Soudan – Al Zuwarah – Ouargla – Ghardaïa – Oujda (Maroc) – Ceuta

[4] Le parcours de Salvatore Piracci comprend des étapes communes à celui de Soleiman : Catane – Lampedusa –Al Zuwarah (Libye) – Ouargla (Algérie) – Ghardaïa (Algérie).

[5] Catherine Mazauric, Mobilités d’Afrique en Europe, Paris, Karthala, 2012.

[6] Depuis un village près d’Onitsha, ils se rendent à Abuja (capitale du Nigeria) puis ils orientent leur trajet vers l’Ouest pour éviter Boko Haram. Les dernières étapes sont le Sahel, Agadez (Niger) et Sabratha (Libye).

[7] Niamey, Abalak, Agadès, Ténéré, Dirkou, Madama, Tourayet, Toumo (Libye), Sebha, Tripoli, Lampedusa, la Sicile, Calais.

[8] Anecdote retranscrite par Christophe Gauchon dans son article « Jules Verne et la Méditerranée » in Louis Berges, Monique Pelletier, Voyages en Méditerranée de l’Antiquité à nos jours, op.cit., 2008.

[9] Expression employée par l’autrice dans une interview pour France Inter le 23 août 2019 : https://www.youtube.com/watch?v=eKJsosk2iJo

[10] Catherine Mazauric, Mobilités d’Afrique en Europe, op.cit.

[11] Sylvie Servoise, Le Roman face à l’histoire : la littérature engagée en France et en Italie dans la seconde moitié du XXe siècle, Rennes, Presses Universitaires de Rennes, 2011.

[12] Dima musulmane, venue d’Alep (Syrie), 40 ans, milieu social aisé, technicienne dans l’industrie pharmaceutique puis secrétaire médicale, mari ingénieur, fuit la guerre. Chochana, juive, venue d’Onistha (Nigeria), 23 ans, aurait aimé être avocate, parents bergers, fuit la sécheresse. Semhar, chrétienne venue d’Erythrée, 20 ans, aurait aimé être institutrice, père pécheur, fuit la dictature.

[13] Cécile Dutheil, « La Méditerranée n’est pas un roman », En attendant Nadeau, n°85, 20 août 2019 :

https://www.en-attendant-nadeau.fr/2019/08/20/mediterranee-roman-darrieussecq/

[14] Entretien avec Sylvie Hazebroucq pour la rentrée littéraire automne 2019, publié le 7 octobre 2019 :

https://www.mollat.com/videos/conference-marie-darrieussecq-la-mer-a-l-envers

[15] Emission du 25 septembre 2019.

[16] L’écrivain parle de « ce monde en miniature » dans une interview donnée à l’occasion du salon du livre à Nancy le 25 septembre 2019 : https://www.youtube.com/watch?v=H1gF1I_JZHo

[17] Sur cette question, on lira avec profit l’essai de Claude Quétel Histoire des murs : une autre histoire des hommes (2012).

[18] On pourrait y voir un clin d’œil à l’expression « sous la nuit d’une obscurité et d’une épaisseur d’encre » présente dans l’incipit de Germinal de Zola.