Texte : Luba Jurgenson
Photographies : service photographique de la défense![]()

Existe-t-il un rapport entre l’aviation et l’art abstrait ? Ou bien ne sont-ils liés que par leur date de naissance ? Apollinaire nous a appris à admirer l’avion, mais qu’en est-il du monde réel observé à mille, deux mille mètres de distance ? Tandis que les objets reconnaissables désertaient les toiles des avant-gardistes, les lieux familiers se muaient, vus de la cabine du pilote, en formes géométriques, changeantes selon l’altitude. Mais si les premiers semblaient incompréhensibles aux spectateurs et aux critiques, les vues aériennes, elles, offraient au contraire une compréhension précise et nouvelle de l’espace, surtout lorsqu’il s’agissait de vols de reconnaissance, comme sur les photographies aériennes présentées ici. Elles renseignaient, au moment des combats – les batailles de la Somme, de Verdun, l’assaut de Vermandovillers –, de la position des tranchées, du mouvement des troupes. N’est-on pas tenté de les regarder aujourd’hui comme si on ne savait pas, avec l’œil de l’incompréhension ? Soyécourt : ce sont des fantassins français sortant des tranchées et montant à l’assaut entre les trous d’obus ; derrière, le village est en flammes. L’œil naïf y verrait plutôt un carré de surface lunaire. Comme la guerre est abstraite vue du ciel ! Villages détruits : Chattancourt, Beaumont, Chavigon, Verneuil-Courtonne… On dirait des châteaux de cartes. Ou rien, une eau brouillée. La destruction n’est finalement qu’une affaire de nuances de gris et d’ombres. Quelques fumées qui s’étirent horizontalement, une « vue oblique »: qui a parlé de l’enfer des tranchées ? La profondeur de l’air les a transformées en surfaces. Et lorsque l’œil croit apercevoir des excroissances, sur la crête d’Argonnes, la légende nous apprend qu’il s’agit d’une ligne d’entonnoirs: des traces d’obus. Habitués que nous sommes aujourd’hui à l’abstraction, ces images ne nous permettent-elles pas, parce que ce ne sont pas des images d’art justement, de nous laisser déstabiliser ? Ces paysages de combats qui, il y a un peu plus d’un siècle, ont été vus pour la première fois ainsi, ne disent-ils pas l’incompréhensible de la guerre ? On aurait tellement aimé découvrir que ce sont des fruits de l’imaginaire et pouvoir fulminer, en les voyant au mur d’un musée : de belles toiles, oui, mais que représentent-elles au juste ? L’artiste s’est moqué de nous.













