On les côtoie, les fréquente ou les évite, on n’y parle pas toujours les mêmes langues, les mélange, les observe. Vivantes, elles nous obligent à retenir notre souffle dans un instant fini et infini. Elles absorbent parfois toute forme de différence ou les précipitent dans un ensemble aux multiples rythmes, nous jettent dans un lieu entre vie et abandon, commun et séparé. Elles ne marquent pas toujours la diversité entre peuples, religions, idiomes, font parfois disparaître âge, sexe, culture. Elles nous mettent à nu, réunissent passé, présent et futur.
Ma présence au cœur de cette épaisseur frontalière participait à son existence, commune à tous. Passer ne se résumait pas à une seconde de temps et de marche au-dessus d’une ligne imaginaire ou politique, c’était une entreprise de trans-formation de soi outre la bureaucratie, la surveillance et les tampons obligatoires. Ce n’était pas un verbe que l’on pouvait conjuguer en une fraction de seconde, c’était une expérience atemporelle, une traversée qui intégrait pour toujours l’âme d’un passant. L’administration frontalière fût-elle inexistante, eussé-je traversé un paysage verdoyant ou un désert de sable, son contenu fût-il une borne délimitant deux terres en son milieu, c’eût été la même impression d’éternité, la même expérience hors du temps. J’étais ce lieu de la frontière, non pas dans un esprit de séparation mais dans l’expérience d’un bain qui transforme l’existence unique en communication entre les différentes substances du monde.
Des familles entières attendaient leur tour pour dépasser ces confins, d’aucuns étaient inconscients de ce qu’ils s’apprêtaient à vivre, des travailleurs installés en x répétaient leur longue transhumance depuis des années. Tant de différences, et tous étaient impatients de vivre ce grand passage, heureux ou malheureux d’être là mais prêts à faire un grand saut qui les projetterait dans la cristallisation des chairs et des esprits à la manière d’un grand ralenti au cinéma.
Nous nous arrêtâmes à la frontière x-x. Dans une immense aire de stationnement désordonnée, il fallait descendre pour un contrôle de nos identités par les autorités douanières.L’espace de ce stationnement ressemblait à une immense casse où les véhicules attendaient de manière désorganisée leur permission d’entrer sur le territoire x.Les fonctionnaires distribuaient des tampons. J’entrai dans un préfabriqué aux grandes fenêtres et aux formes géométriques qui rappelait les Plattenbauten.J’attendais mon tour dans la file d’attente. Personne ne parlait ma langue. Chacun vivait pour soi-même. Un homme moustachu yeux plissés m’attendait derrière la vitre du guichet.Il parlait d’identity. Il ausculta mon passeport avec méfiance, me scruta avec arrogance, me donna un petit bout de papier qu’il venait de tamponner. Next ! Je me demandais où était la frontière entre x et x dans cette douane-casse indéfinie, le temps n’était plus le même qu’à l’intérieur des territoires de x ou de x.Tout s’arrêtait pour repartir. Inutile nécessité politique du contrôle, la torpeur montait en chacun, un abandon du temps qui pétrifiait jusqu’aux machines.Je m’apercevais que la ligne de la frontière n’existait pas, qu’en réalité, il s’agissait d’une épaisseur dont on ne pouvait distinguer ni le début, ni la fin.La frontière vivait, nous obligeait à retenir notre souffle dans un instant infini et absorbait toute forme de différence où nous n’étions plus que des fantômes.Nous vivions cette éternité et ce lieu commun qui me frappait par sa torpeur. La frontière, telle que je la vivais alors, n’était pas ce qui marquait la différence.L’arrivée se fit à sept heures du matin, après trois jours de voyage éprouvants. Je me sentais loin, détaché de tout ce qui s’était passé auparavant.Je descendis du véhicule et saluai les quelques personnes dont j’avais fait la connaissance au cours du voyage et qui poursuivaient leur chemin à l’intérieur du pays.Je repris ma valise et me retrouvai seul sur les parkings mouvementés de la gare routière d’x où tournaient de vieux autobus.
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