Les Roses de Sarajevo / Sarajevske Ruže

Carlo SalettiHistorien, éditeur & metteur en scène
Paru le : 20.12.2025

Sur le sol de Sarajevo, des formes particulières sont apparues après la levée du siège mené par l’armée serbe de Bosnie (VRS) entre avril 1992 et fin février 1996. La ville, entourée de montagnes de plus de 900 mètres, ayant fini par être encerclée, subit alors quotidiennement 300 tirs d’obus de mortier dirigés principalement contre ses 340 000 civils.

Des coquilles de résine rouge, connues sous le nom de Sarajevske Ruže (Roses de Sarajevo), recouvrent l’asphalte marqué par l’impact de tirs surtout dans les parties habsbourgeoise et ottomane de la ville, visées lors du siège depuis les hauteurs. Ces créations rendent reconnaissables les lieux de la ville où se sont déroulés les massacres des civils, elles rappellent leurs souffrances et la peur qu’ils éprouvaient. Dans la seconde moitié des années 1990, une centaine ont été spontanément réalisées.

Les Stolpersteine (pierres d’achoppement) – les petites plaques commémoratives d’environ dix centimètres carrés que l’artiste berlinois Gunter Demnig a commencé à planter en 1992 dans les villes allemandes à la mémoire des Juifs assassinés par l’Allemagne nazie – partagent avec les Roses un même air de famille. Comme elles, les Roses de Sarajevo sont disséminées au niveau du sol : elles sont ainsi totalement exposées aux passants, qui peuvent même marcher dessus. Ayant aussi en commun le refus de la monumentalisation, elles forment de discrets lieux mémoriels qui ne se reconnaissent pas immédiatement, sinon par ceux qui ont connu ces événements. Ce sont des mémoriaux silencieux de proximité et, de par les matériaux utilisés, périssables. Nedžad Kurto (1945-2011), professeur d’architecture à l’Université de Sarajevo et spécialiste de la planification urbaine de la ville, est considéré comme l’inspirateur de ces installations.

La Rose placée devant la cathédrale du Cœur-de-Jésus (Katedrala Srca Isusova). Au niveau du sol, l’installation apparaît comme un soulignement – mis en évidence par la couleur du sang – des traces des explosions qui ont eu lieu au cœur de la ville.

VASE MISKINA

Peu après 9 heures du matin, le 27 mai 1992, à partir des positions des Serbes de Bosnie à Vranjes, au sud-est de Dobrinja, trois obus de mortier ont explosé, frappant des civils qui s’étaient mis en file pour acheter du pain, dans Vase Miskina (aujourd’hui Ferhadija), rue principale du vieux Sarajevo. 26 personnes sont tuées, 108 blessées. Ce qui se passe alors en Bosnie est une guerre largement médiatisée et, au cœur de la vieille ville de Sarajevo, il est indéniable que la population sans défense était la cible, une cible facile ; ses efforts pour survivre et la terreur qu’elle subit ont, lors des reportages, une fonction de propagande.

Un mois plus tard, le président français François Mitterrand atterrit à l’aéroport de Sarajevo, effectuant ainsi un geste politique significatif. La visite de la ville assiégée dure jusqu’au milieu de l’après-midi. Peu avant 14 heures, Mitterrand et son homologue bosniaque Alija Izetbegović se dirigent vers la rue piétonne menant à la partie ottomane de la ville et – comme on peut le voir clairement dans les séquences télévisées – arrivés près de la boulangerie devant laquelle le massacre avait eu lieu, Mitterrand se penche pour déposer une fleur. On est le 28 juin. Un curieux rendez-vous ! Ni vingt-quatre heures plus tard, ni vingt-quatre heures plus tôt, car le 28 est précisément un jour crucial pour les Serbes, date anniversaire de la bataille de Kosovo Polje en 1389, perdue par l’alliance des royaumes serbes contre l’empire ottoman, mais néanmoins fondement du mythe serbe sur le Kosovo et jour de grande fierté identitaire.

Au cours des mêmes années durant lesquelles sont réalisées les Roses, l’administration cantonale de Sarajevo lance un projet de plaques commémoratives à placer dans les endroits où des civils – tués ou blessés – ont été victimes de bombes. Plusieurs de ces dalles de pierre blanche, mesurant 60 x 80 centimètres, se chevauchent à différents endroits de la ville avec les Roses, et une sorte de concurrence s’installe entre les deux. La plaque devient ainsi une sorte de toile de fond, même si elle est immédiatement plus visible. Avec son inscription, qui définit sa raison et indique parmi les « criminels serbes » les responsables de l’assassinat « de citoyens de Sarajevo », elle déclare sa nature en tant que monument officiel.

En 2008, sur le site, une deuxième plaque est placée sous cette première, portant les noms des 26 victimes du massacre.

PIJACA MARKALE

Le 5 février 1994, une dizaine de minutes après midi, un obus lancé par un mortier de 120 mm frappe le marché de Sarajevo – une zone de 30 x 50 mètres entourée d’immeubles de sept à huit étages. Alors même que la télévision diffuse les premières images du massacre, le nombre des victimes atteint 68 morts et 197 blessés. Radovan Karadžić, président de la République serbe de Bosnie-Herzégovine autoproclamée, de son fief de Pale, déclare les musulmans de Bosnie responsables : les assiégés eux-mêmes auraient provoqué le massacre pour mobiliser l’opinion publique mondiale en leur faveur ; comme si, cinquante ans auparavant, la propagande franquiste avait prétendu que la ville basque de Guernica avait été dévastée par les forces républicaines en déroute.

En fait, les premières expertises sur le site de la déflagration, effectuées par les forces de la FORPRONU (Force de protection des Nations Unies), vont dans le sens de la version de Karadžić, également acceptée dans les milieux politiques internationaux, selon laquelle le lancement du projectile serait dû à l’artillerie de l’armée de Bosnie. Finalement, après la remise en question de l’exactitude des calculs initiaux, le point final de ce tragique épisode est donné en décembre 2003 par le Tribunal pénal international pour l’ex-Yougoslavie de La Haye qui condamne à vingt ans de prison le général serbe de Bosnie, Stanislav Galić, commandant de l’unité Romanij chargée de l’encerclement de Sarajevo. Le tribunal a estimé que l’ancien soldat était « pénalement responsable de la campagne de tirs isolés et de bombardements menée par le corps Romanij de Sarajevo contre les civils dans les quartiers de Sarajevo contrôlés par l’ABiH (Armée de la République de Bosnie-Herzégovine) » (ICTY). Pour cela, il s’appuie en particulier sur le rapport de l’ingénieur Berko Zečević, présenté par l’accusation, qui démontra que le projectile était bien venu du territoire contrôlé par les forces armées bosno-serbes.

En 2007, l’assemblée du canton de Sarajevo a choisi le 5 février, date anniversaire du massacre du marché, comme jour de commémoration de tous les citoyens décédés lors du siège de 1992-1996. Toutefois, la valeur hautement symbolique du lieu est noyée par l’importante activité du marché qui reste très fréquenté, voire encombré et chaotique. Placée dans l’un de ses coins, la Rose risque de passer inaperçue, tant par son emplacement que par son double dispositif commémoratif : à la plaque commémorative, qui rappelle l’acte criminel, est ajouté un grand mur rouge foncé bordant le côté nord-est du marché sur lequel sont inscrits les noms des victimes.

MULA MUSTAFE BAŠESKIJE

Dix-huit mois après le massacre du 5 février, le 28 août 1995 vers 11 heures, le cinquième d’une série d’obus de mortier explose à quelques dizaines de mètres de la place du marché, qui a depuis été transféré dans un lieu couvert (Gradska tržnica) tout en restant une cible privilégiée. Surnommé le deuxième massacre du marché, le carnage d’août coûte cette fois la vie à 43 personnes et fait 75 blessés, selon les chiffres officiels. La propagande des Serbes de Bosnie se mobilise encore une fois pour convaincre l’opinion publique internationale que les habitants de Sarajevo sont les premiers à en bénéficier. Toujours en 2010, assis sur le banc des accusés à La Haye, où il est appelé à répondre d’accusations de génocide et de crimes contre l’humanité, Karadžić tente de convaincre les juges que le massacre « a été organisé par les forces gouvernementales bosniaques, et que la plupart des corps retrouvés étaient d’anciens cadavres, et des mannequins » (Nuhefendić).

Alors qu’au moment des faits, le nouveau commandant de la force de protection internationale en Bosnie, le général britannique Rupert Smith, fait preuve de prudence pour désigner les responsables, le gouvernement bosniaque, de son côté, exige une intervention armée de l’OTAN qui décide d’agir, annonçant le 30 août 1995 le début des bombardements aériens contre les postes serbes de Bosnie autour de Sarajevo.

Ce sera finalement au tribunal de La Haye d’établir la responsabilité du crime, condamnant en décembre 2007 à 33 ans de prison l’ancien commandant des troupes assiégeant Sarajevo, Dragomir Milošević, ayant succédé au général Galić le 10 août 1994.

Installations réalisées principalement par des moyens pauvres, les Roses se sont « flétries » au fil des ans et plusieurs d’entre elles, également en raison des transformations du revêtement de la route, ont été perdues. Selon Mirjana Ristic, une sociologue urbaine qui a consacré un important essai à la reconstruction de Sarajevo, leur nombre est inférieur à 50, chiffre qui représente moins de la moitié des installations commémoratives. Si, en 2007, par décision d’un des responsables de la politique de la mémoire, les sites considérés sensibles sont ceux où il y a plus de trois décès, il faut attendre 2012 pour qu’un programme d’intervention gouvernemental soit annoncé pour les Roses « survivantes ». À ce jour, seules certaines d’entre elles ont été restaurées ou reconstituées, en tout cas moins que le nombre prévu.

Pour endiguer et dénoncer le risque de disparition de ces monuments uniques, les activistes à l’initiative de Youth for Human Rights en Bosnie-Herzégovine (YIHR BiH) ont lancé en 2011 une campagne de coloration de Roses.

DIVJAK, LE MILITAIRE QUI A CHOISI

Officier de carrière de Belgrade, formé à l’Académie militaire de sa ville natale puis à l’École d’État-major de Compiègne, Jovan Divjak a été transféré en 1966 à Sarajevo, où il a été affecté à l’École militaire. La ville le fascine « pour son harmonie, écrit-il, née de la différence [qui] se reflétait dans la vie de tous les jours » (p. 52). Il devient ensuite commandant de la défense territoriale de la région. Au mois d’avril 1992, alors que la Yougoslavie commence à s’effondrer, il lui est demandé de rejoindre l’État-major général de ce qui sera la nouvelle armée de Bosnie-Herzégovine (ARBiH). L’officier choisit de rester aux côtés de la population de Sarajevo, contre laquelle les forces armées serbes de Bosnie mènent la guerre. En tant que commandant adjoint de l’armée, il participe à la défense de la ville assiégée, d’abord avec le grade de colonel et, plus tard, avec celui de général de brigade. La logique de légitime défense des assiégés ne l’empêche pas de dénoncer, alors que la guerre fait encore rage, les crimes commis par certains des défenseurs de la ville et de rendre ses étoiles de général, une fois la guerre terminée, lorsque ces mêmes soldats montent en grade. « Dans ces conditions », écrit-il en 1998 au président de la République de Bosnie-Herzégovine, Alija Izetbegović, « je trouve complètement déplacé de porter le titre de général de brigade. Je suis fier de la décision que j’ai prise en avril 1992, qui fut sans doute la plus importante de ma vie, de me battre pour l’idée de la Bosnie telle qu’elle avait été définie dans le programme de la présidence de la République » (p. 280).

L’ancien général de brigade Diviak s’investit maintenant à plein temps dans les activités de l’association OGBH (Obrazovanje Gradi BiH – L’éducation construit la Bosnie-Herzégovine) qu’il a fondée en 1994 dans le but de contribuer au développement de l’État bosniaque à travers des programmes éducatifs offerts aux jeunes victimes de la guerre, aux jeunes handicapés, aux élèves doués et aux enfants de la communauté rom.

Œuvres citées

Braunstein, Mathieu, 2001, François Mitterrand à Sarajevo. 28 juin 1992, Paris, L’Harmattan.

Divjak, Jovan, 2004, Sarajevo, mon amour, Paris, Buchet Chastel.

ICTY,  Jugement rendu dans l’affaire le Procureur c/ Stanislav Galic L’accusé condamné à 20 ans d’emprisonnement, in http://www.icty.org/fr/press/jugement-rendu-dans-laffaire-le-procureur-c-stanislav-galic-laccusé-condamné-à-20-ans (consulté le 3 janvier 2019), voir aussi : ICTY, Expertise from the December 2003 Galic judgement on Markale shelling, https://docs.google.com/document/d/1sNMW90w-NYUFAvH6Itg8BR8aFG9lF1OfnXjE05EHn-E/edit

Junuzović, Azra, 2006, Sarajevske ruže : ka politici sjećanja (Les roses de Sarajevo : pour une politique de la mémoire), Sarajevo, Armis Print.

Korchnak, Peter, 2014, Roses of Sarajevo. Wounds of Remembrance in the Streets of Bosnia, https://compasscultura.com/roses-of-sarajevo/ (consulté le 25 décembre 2018).

Magno, Alessandro Marzo (dir.), 2001, La Guerra dei dieci anni. Jugoslavia 1991-2001: i fatti, i personaggi, le ragioni dei conflitti, Il Saggiatore, Milano.

Azra Nuhefendić, Al mercato di Markale, in https://www.balcanicaucaso.org/aree/Bosnia-Erzegovina/Al-mercato-di-Markale-77976 (consulté le 3 janvier 2019)

Reusch, Wera, 2006, « Die Rosen von Sarajevo. Elf Jahre nach Kriegsende ist das Land noch tief gespalten », Amnesty Journal, novembre.

Ristic, Mirjana, 2018, Architecture, Urban Space and War. The Destruction and Reconstruction of Sarajevo, London, Palgrave Macmillan.

Zogjani, Nektar, 2018, We commemorate the Past differently, https://kosovotwopointzero.com/en/we-commemorate-the-past-differently/ (consulté le 27 décembre 2018)