Longtemps laissé à l’abandon et destiné à être détruit, le dernier baraquement de l’ancien hameau de forestage des harkis de Roussillon-en-Morvan fait l’objet depuis 2019 d’un plan de sauvegarde et de valorisation porté par le service départemental de l’Office national des combattants et des victimes de guerre (ONaCVG) et la Maison du patrimoine oral de Bourgogne (MPOB), en lien direct avec le conseil municipal. Le travail sur l’histoire de ce lieu unique dans le département, emblématique de la politique d’accueil des harkis et de leurs familles à partir de 1962, a permis de retrouver des témoins qui aujourd’hui, à travers la consultation des archives, sont enfin en mesure de se réapproprier un passé qui leur a été longtemps confisqué.
UN JALON DU RAPATRIEMENT : RÉVÉLER L’HISTOIRE D’UN SITE OUBLIÉ
En septembre 2019, quelques jours après ma prise de fonction de directeur du service départemental de l’Office National des Combattants et des Victimes de Guerre (ONaCVG) de Saône-et-Loire, je me rends dans la commune de Roussillon-en-Morvan pour participer à une réunion avec le maire, deux représentants d’associations patrio- tiques et un représentant du Parc Naturel Régional du Morvan. Il s’agit alors de faire le point sur le devenir du dernier baraquement encore existant du hameau de forestage des harkis.
Le jour même, une rapide visite sur les lieux nous alerte sur l’état avancé de délabrement de l’ouvrage : la végétation s’empare petit à petit de la façade, le coffret électrique a été vandalisé, les façades sont très abîmées. Non entretenus, les abords parachèvent ce constat d’abandon du site.
Il est à noter que le conseil municipal s’était déjà prononcé en faveur de la conservation du site quelques années auparavant, sans pour autant avoir formulé de projet. À l’issue de la réunion, bien conscient de l’urgence de la situation, je me suis engagé auprès de la commune à leur proposer dans les meilleurs délais un projet de remise en état et de valorisation.
Pour ce faire, il devint nécessaire de reconstituer l’histoire du site et de ses occupants, en utilisant toutes les ressources possibles. L’un des constats initiaux de cette recherche fut de voir la quasi-disparition de ce hameau de forestage dans la mémoire des locaux. Certes, tous se souvenaient qu’il y avait eu des harkis, mais aucun n’était alors en mesure de donner des dates, des faits tangibles et précis à même de permettre la construction d’une chronologie. En effet, pour l’immense majorité des appelés du contingent, on ne parlait pas de l’Algérie, encore moins de ce que l’on y avait vu ou fait. L’opinion publique française était encore largement polarisée et marquée par ce conflit.

Il ne s’agissait pas d’une guerre comme les autres au sein de laquelle bon nombre de comportements, la pratique de la torture en tête, avaient jeté le discrédit sur les combattants des deux camps.
Aussi, il n’y a donc rien d’étonnant à constater qu’à l’échelle d’un petit village du Morvan, où demeuraient quelques anciens appelés, cette mémoire n’ait pas été transmise aux générations suivantes. Le hameau de forestage harkis a pu aussi apparaître, au gré d’une actualité mettant en lumière les soulèvements de la deuxième génération, comme un fardeau mémoriel sans intérêt, voire honteux, d’autant plus dans une région où la présence des familles de harkis est faible et ne constitue pas un groupe social identifié.
Par ailleurs, et les lignes qui suivent le montreront à l’envi, un certain nombre d’enjeux liés au site ne pouvaient qu’échapper aux personnes extérieures à celui-ci.
Aussi, beaucoup de questions se posèrent alors au néophyte que j’étais : quelles avaient été les spécificités de l’accueil de ces familles musulmanes venues d’Algérie, qui ne connaissaient rien de la métropole, dans un petit village du Morvan au début des années 1960 ? Quelles mémoires avaient été générées par cette expérience d’accueil sin- gulière, guidée par les impératifs politiques du temps et conduite localement dans un souci d’apporter une réelle solution d’accueil ?
Pour apporter des éléments de réponse à ces interrogations, un important travail de recherche fut alors entrepris dans les services des archives départementales de Saône-et-Loire, de l’Ain et de Côte d’Or, mais aussi auprès de la direction territoriale de l’Office national des forêts (ONF) installée à Dijon. Il est à noter l’extraordinaire richesse des fonds disponibles, qui permettent à la fois de documenter avec beaucoup de précision les questions matérielles liées au hameau (achat de matériel de construction, de matériel pour les travaux forestiers, rapports hebdomadaires, etc.), ainsi que la vie quotidienne des habitants qui fait l’objet comme nous le verrons plus bas d’une surveillance permanente. Toutefois, il ne faut pas pour autant se laisser bercer par l’illusion provoquée par cette abondance documentaire : seul le point de vue des autorités est ici accessible, au sein d’une production documentaire presque entièrement à la main de l’administration française.
Ainsi, on ne peut donc ici qu’être surpris de l’étonnante transparence de certains acteurs du temps, que l’on imagine pourtant au cœur de la vie quotidienne du hameau. Pour ne prendre que deux exemples : les habitants de la commune ne sont que rarement cités dans les rapports et comptes-rendus, au même titre que les femmes du hameau, non scolarisées et – pire encore, pour certaines – non mariées, qui n’ont pour ainsi dire aucune existence tangible dans l’espace public. Finalement, si les fonds d’archives permettent de documenter abondamment, ils n’offrent qu’une focale réduite et donc une appréhension partielle de la vie quotidienne du hameau de forestage.
Enfin, ces recherches à partir des documents furent par la suite enrichies par la collecte de témoignages réalisés par l’Ethnopôle Maison du patrimoine oral de Bourgogne (MPOB) dans le cadre d’un programme de recherche commun intitulé « Hériter de la guerre d’Algérie en Autunois-Morvan », dépassant en cela la stricte mémoire des harkis.
Ainsi, les recherches au sein du programme se sont très vite construites avec une approche pluridisciplinaire, mêlant histoire, ethnologie et philosophie. Les lignes qui suivent, bien au-delà des attentes initiales suscitées par le projet, montrent que la plongée dans les archives a également permis de réveiller des mémoires mises sous le boisseau durant des décennies.
ACCUEILLIR, ENCADRER ET SURVEILLER
La signature des accords d’Évian le 18 mars 1962 entraîne dans les semaines qui suivent une vague d’immigration sans précédent vers la métropole : des milliers de familles sont arrachées à leur terre natale et rejoignent la métropole pour échapper aux massacres qui visent tous ceux qui ont soutenu la France pendant ce que l’on appelle encore pudiquement « les événements » d’Algérie. Les deux parties garantissent explicitement que les populations civiles et les anciens harkis seront protégés et ne subiront pas de représailles. Or, il apparait très vite que cette clause n’a pas été respectée du côté algérien, entraînant le massacre de dizaines de milliers de personnes. Aujourd’hui encore, les chercheurs peinent à établir une comptabilité précise de ces massacres qui demeurent une plaie béante dans le cœur de milliers de familles de rapatriés.
Pour faire face à cet afflux massif de personnes, l’État doit réagir et trouver des solutions d’accueil. Les périls sont nombreux : au risque sanitaire s’ajoute un risque poli- tique et sécuritaire, avec le risque de voir s’exporter les violences qui ravagent alors le territoire algérien. Le gouvernement veut à tout prix éviter que le conflit ne s’exporte en métropole.
Les autorités préfectorales, principaux relais de l’action de l’État dans les départements, cherchent des appuis locaux pour mettre en œuvre des solutions d’accueil. Les maires de Saône-et-Loire sont ainsi sollicités par le préfet pour accueillir un hameau de forestage destiné à héberger et faire travailler des harkis. Le Génie rural propose alors de faire travailler les chefs de famille dans les exploitations forestières du pays, l’État ayant la charge de les loger à proximité.
En Saône-et-Loire, seul le maire de Roussillon-en-Morvan accepte la proposition.
Le ministre de l’Agriculture, Edgar Pisani, écrit au préfet de Saône-et-Loire pour lui donner des indications quant à l’arrivée prochaine à Roussillon-en-Morvan de harkis en provenance du Larzac (Bourg-Lastic). Les travaux prévus par le Génie rural devraient permettre au moins un an de travail pour les 25 harkis prévus (quota imposé par chantier). La question du logement, elle, reste entière : le ministre propose d’utiliser des « maisons rurales abandonnées qu’ils pourraient eux-mêmes remettre en état » ou d’« envisager de leur faire construire leurs propres maisons, sous le même contrôle et encadrement » (Courrier d’Edgar Pisani adressé au préfet de Saône-et-Loire, 2 juillet 19621). Quatre points font l’objet d’une attention particulière pour l’implantation du site : le nombre de mois de travail possibles, l’accès à un point d’eau, les possibilités de ravitaillement et la possibilité de scolariser les enfants.
Quelques jours plus tard, le préfet lance en urgence une campagne d’enquêtes « en vue du reclassement des harkis et de leurs familles » (courrier du préfet de Saône-et-Loire aux sous-préfets d’Autun, Chalon-sur-Saône, Charolles et Louhans, daté du 12 juillet 1962) pour laquelle il sollicite tous les sous-préfets d’arrondissement. Il est demandé à ces derniers de porter leur attention sur trois points : l’opportunité locale de l’installation des harkis, les conditions de sécurité en tenant compte de l’implantation locale de soutiens du Front de Libération Nationale et, enfin, l’obtention de renseignements sur l’employeur, tant sur le plan moral, politique qu’économique.
Le choix de Roussillon-en-Morvan et de la forêt de Glennes est finalement confirmé le 26 juillet 1962 suite à la visite de l’ingénieur en chef du Génie rural. Dans son courrier, il recommande la création de 25 logements pour l’ensemble du département. La dépense est estimée à 6 000 nouveaux francs (NF) en moyenne.
Il est à noter, sur le même rapport, le peu de considération qui est fait des populations qui devront vivre dans les logements. L’ingénieur en chef, après avoir fait état de l’aspect financier de la construction des logements, écrit que « le maximum de ces constructions est de 50 m2. Mais il faut compter moins, car les harkis se “tassent” » (rapport de l’ingénieur en chef du Génie rural, le 26 juillet 1962).
Par ailleurs, étant informé que les harkis viendront du camp de Bourg-Lastic dans le Larzac qui doit être évacué le 15 septembre de la même année, l’ingénieur en chef propose une solution transitoire : « S’il y a possibilité de trouver un terrain de camping dans la région, les harkis pourront venir avec leur tente en attendant la fin des aménagements. » (ibid.)
Enfin, comme pour tous les autres camps et hameaux de forestage, la question de la surveillance des populations est primordiale pour l’État qui souhaite à tout prix éviter l’importation du conflit algérien en métropole. Ainsi, il est indiqué qu’un sous-officier encadrera le groupe, un officier étant prévu pour quatre chantiers.

Au niveau national, l’encadrement des hameaux de forestage est confié à des sous-officiers qui sont définis comme des agents locaux du service d’accueil et de reclassement des Français musulmans, du ministère des Rapatriés. Les principales missions dévolues à ces hommes familiers de l’administration coloniale sont de vivre au milieu des familles musulmanes, rendre compte de tous les éléments de la vie du hameau de forestage, intervenir dans toutes les questions administratives et sociales, sécuriser le ravi- taillement, ou encore apporter leur concours à l’assistante sociale. Plus simplement, « il[s] [sont] responsable[s] de l’ordre et de la sécurité du hameau » (« consignes du sous-officier détaché au chantier de forestage », éditées par le service d’accueil et de reclassement des Français musulmans, du ministère des Rapatriés, datées du 4 décembre 1962).
Au soir du 12 juillet 1963, ce sont finalement 26 familles de harkis qui arrivent à Roussillon en camion, sans bagage. Spécificité de ce groupe de réfugiés : ils sont tous originaires de la tribu des Beni Boudouane, située à l’ouest, le long du complexe montagneux de l’Ouarsenis. Par conséquent, les familles qui arrivent à Roussillon-en-Morvan se connaissent toutes et les liens de parenté sont innombrables.
La particularité des membres de cette tribu d’environ 3 000 âmes est d’avoir été peu touchée par la colonisation, notamment du fait du peu d’intérêt de son territoire pour les autorités françaises. En outre, la tribu est menée par le bachaga Boualem, descendant d’une famille qui avait combattu aux côtés de l’émir Abd-el-Kader au siècle précédent et qui avait depuis fait sa soumission à la France. Dès lors, les hommes de la région ont toujours été des fidèles de la cause française en combattant sur tous les fronts, y compris pendant la Seconde Guerre mondiale. Aussi, il n’y a donc rien d’étonnant à retrouver ces hommes dans les rangs des harkis pendant la guerre d’Algérie. Une partie d’entre eux sont des combattants réguliers de l’armée française dans laquelle ils ont fait carrière.

Dans les jours qui suivent leur installation, les familles reçoivent un certain nombre de visites, aussi bien institutionnelles qu’associatives. Il s’agit tout autant de prises de contact que de surveillance, notamment en ce qui concerne les forces de gendarmerie qui auront régulièrement à intervenir dans les affaires du hameau. Par ailleurs, le sentiment partagé et légitime de faire face à une situation d’accueil très singulière pour un petit village du Morvan explique la mobilisation d’associations caritatives locales.
La vie du hameau engendre des frais qui sont pris en charge par l’État via la dotation faite à la préfecture par le secrétariat d’État aux rapatriés. Cette dotation permet également d’équiper le logement du chef du camp et de son épouse monitrice de promotion sociale. La préfecture prévoit l’achat de jouets pour les enfants à l’occasion des fêtes de Noël (ballons, poupées, loto, etc.), ainsi que d’un local à proximité des préfabriqués pour permettre des consultations médicales.
DES BRAS UTILES AU GÉNIE RURAL
Les rapports du Génie rural de 1962 prévoient une planification des travaux forestiers sur plus d’une dizaine d’années, dans les forêts de Glenne et alentours. Dans le cas présent, il s’agit surtout d’entretien et de l’ouverture d’une voie forestière nouvelle, ce qui contraste avec le modèle dominant des hameaux de forestage plus septentrionaux au sein desquels la lutte contre les incendies de forêt est centrale.
Il apparaît en effet que les ouvertures de hameaux de forestage ont fait l’objet par le Génie rural d’une planification de travaux de plusieurs années, voire parfois de plusieurs décennies. La route ouverte par les harkis de Roussillon-en-Morvan entre 1963 et 1966 est déjà prévue et mentionnée dans un courrier de l’ingénieur des Eaux et forêts adressé au conservateur des Eaux et forêts à la fin de l’année 1962. Il y est question du déboisement de l’emprise, des terrassements nécessaires à l’ouverture du futur tracé ainsi que du matériel et des crédits nécessaires à cette entreprise.
Les harkis de Roussillon, durant leurs trente mois de présence, ouvrent ainsi l’axe menant au barrage de la Canche, essentiel pour la vie des locaux encore aujourd’hui.
Les travaux forestiers ne semblent pas intéresser particulièrement les harkis à en juger par le propos des différents rapports établis par les encadrants. Sur la question de la productivité attribuée au groupe de harkis, il est compliqué de déceler ce qui relève de l’impression et du factuel. En effet, on ne peut examiner sérieusement ces écrits en dehors d’un contexte général très marqué par le fait colonial et dans lequel les harkis occupent une place de subalternes. Le vocable officiel de supplétifs qui les désignent dit parfaitement ce qu’ils pouvaient représenter pour un certain nombre de personnes : une force additionnelle à l’armée française mais qui n’en faisait pas partie. Il s’agit là peut-être de l’une des clés de lecture du sort qui fut réservé pendant si longtemps à ces populations sur le sol métropolitain. Vus indirectement comme une population additionnelle à la population française, ils ont eu d’autant plus de mal à être considérés comme en faisant partie.
ENSEIGNEMENT ET FORMATIONS, POUR QUELLE INTÉGRATION ?
La possibilité d’une scolarisation pour les enfants des harkis a été, rappelons-le, l’un des critères importants pour l’implantation des hameaux de forestage sur le territoire. Il apparaît très vite comme un élément essentiel des interactions entre les familles logées au hameau et les locaux. Les enfants des harkis ont été très bien accueillis. Bien que marqués pas l’expérience du déracinement, ils ont pour la plupart été en mesure d’être attentifs en classe et de faire de beaux progrès scolaires.
Il est intéressant de noter que les enfants n’intègrent pas directement l’école communale à la rentrée 1963. En effet, les effectifs de l’école doublent et l’inspecteur du pri- maire tient à ce que le service de santé puisse effectuer une visite auprès des enfants avant qu’ils ne soient mélangés aux enfants du village. La monitrice de promotion sociale du camp se charge de l’achat des fournitures scolaires, d’un poste de radio pour l’école ainsi que des vêtements pour les enfants scolarisables. L’État lui alloue la somme de 100 francs par enfant.
À l’issue de la première année scolaire, le bilan dressé par l’institutrice est très positif, faisant état des progrès considérables réalisés par ces élèves qui font « preuve d’une vivacité d’esprit, d’une mémoire, d’une attention, d’une conscience dans le travail très grandes, et d’un intérêt exceptionnel pour la langue française… » (rapport de l’institutrice de l’école, daté du 30 juin 1964).
Les adultes ne sont pas oubliés. À partir du printemps 1964, les femmes et les jeunes filles du hameau reçoivent tous les lundis des cours d’enseignement ménager dispensés par une religieuse de la congrégation des Sœurs St Joseph de Cluny à Autun. La religieuse en charge fait remarquer que les jeunes filles sont plus intéressées et moins méfiantes que leurs aînées. Ainsi, afin de faciliter l’enseignement, elle demande à ce que ne soient inscrites que les volontaires.
Les hommes, eux, bénéficient de cours du soir les mardis et vendredis. L’objectif est de leur permettre d’acquérir les bases de la lecture et de l’écriture en français. Là aussi, la bonne volonté est manifeste et est attestée par l’instituteur en charge de la formation qui décrit un groupe capable de « faire de gros progrès et d’apprendre à lire et écrire correctement », à tel point qu’il suggère explicitement le maintien des cours à la rentrée suivante. (fig. 3)
Les responsables du hameau, et en particulier les monitrices de promotion sociale, veillent au suivi médical et sanitaire des familles. La grande majorité des rapports hebdomadaires font état de considérations d’ordre sanitaire, aussi bien pour les soins apportés aux enfants (toilette, habits, vaccins) que pour la tenue des adultes. Il est intéressant de noter que le ton employé dans les rapports est très largement encourageant et positif lorsqu’il est rédigé par les monitrices de promotion sociale qui n’hésitent pas à appuyer les progrès – même modestes – des familles des harkis. En outre, la position de celles-ci les autorise à faire des demandes en vue de l’amélioration des conditions de vie des familles. Nous pouvons prendre ici comme illustration l’aménagement en salle de consultation pour les nourrissons du logement jouxtant celui du chef de hameau, notamment pour la période hivernale pendant laquelle la salle de pesée de la mairie est inaccessible.
Ainsi, sous la plume des chefs de hameau, reviennent souvent les mêmes jugements au sujet d’une population décrite comme « peu évoluée » où « l’hygiène est presque inconnue » et dont les femmes sont « hostiles à tous conseils » (rapport du chef de hameau, daté du 26 mai 1965). À ces considérations sanitaires s’ajoutent parfois des éléments qui touchent davantage aux mœurs. On peut par exemple évoquer le fait que les hommes interdisent l’accès aux femmes à la salle de réunion du hameau, au point qu’il est alors prévu d’organiser une séance particulière dédiée à ces dernières. On peut noter aussi la récurrence des remarques sur des parents qui sont signalés comme réticents à appeler le médecin.
On perçoit ici l’incompréhension qui naît du contact entre deux modèles de représentation différents. Pour ces familles arrachées brutalement à leur terre natale et intégrées à leur corps défendant à un environnement totalement inconnu, l’attachement aux traditions est sans doute vu comme une manière de ne pas trahir ses origines.
DES CONDITIONS DE VIE PRÉCAIRES
Malgré les beaux jours, les conditions de vie au hameau restent précaires. Plusieurs familles demandent à quitter le hameau pour rejoindre le sud de la France, et notamment le Mas Thibert, près de Arles, où est retranché le Bachaga Boualem, véritable figure tutélaire pour ces populations de l’Ouarsenis.

Lorsqu’en septembre 1965, une violente bourrasque arrache toute la toiture du hangar du hameau, l’incident ajoute aux problèmes récurrents du quotidien : l’insalubrité de logements mal isolés, dont les plafonds et les murs se gorgent d’eau. Cette dernière s’infiltre en effet jusque dans le poêle à mazout et oblige à une intervention onéreuse.
Durant ces trente mois d’occupation par les harkis et leurs familles, le hameau souffre de nombreux problèmes de gestion qui sont transmis par le chef du hameau et sa femme, monitrice de promotion sociale. Ainsi, il est fait état de problèmes graves de salubrité dans les logements, où les murs et les plafonds sont jugés en très mauvais état, notamment en raison des infiltrations d’eau. Dans l’un de ses rapports, le chef du hameau synthétise ses remarques par une formule sentencieuse : « Ce type de bâtiment préfabriqué n’est pas adapté pour cette région humide et froide. » (ibid.) Par ailleurs, il insiste auprès de l’autorité préfectorale pour obtenir un homme de corvée en mesure de réaliser l’entretien du hameau au quotidien.
LES DOULEURS DE L’INTIME : LES CONSÉQUENCES D’UN MAL-ÊTRE ET D’UNE SOUFFRANCE NON EXPRIMÉS
C’est un fait qui semble aller de soi et qui est largement étayé par la lecture des documents d’archives : les familles de harkis ont grandement souffert de l’arrachement à leur terre natale.
Au sein des familles présentes à Roussillon-en-Morvan, cette douleur psychique a pu se manifester de diverses manières : sentiment dépressif, alcoolisme, violence, voire démence. Il est notable de constater que ces troubles nous sont rendus beaucoup plus visibles lorsqu’ils touchent les hommes, qui travaillent pour le Génie rural et sont souvent chefs de famille, deux raisons majeures qui permettent d’expliquer l’attention particulière qui leur est portée par les autorités. Pour autant, il ne faudrait pas minimiser la souffrance des femmes, voire des enfants, au seul prétexte que cette dernière est moins décrite dans les archives. Pour les femmes en particulier, il est prégnant que nous ne disposons que d’une information très parcellaire qui ne peut en aucun cas refléter la réalité des souffrances endurées. Pour documenter ces dernières, il aurait fallu pouvoir s’appuyer sur le témoignage des intéressées ce qui, du reste, demeure une difficulté majeure, tant pour des raisons de maîtrise de la langue que du sentiment d’illégitimité de la parole. En outre, se confier à une personne extérieure à la famille n’est pas un exercice évident au sein de familles fortement marquées par les traditions claniques.
Ainsi, les troubles psychiques qui touchent les habitants du hameau se manifestent de diverses manières, parfois très violentes. Pour ne prendre que quelques exemples qui font l’objet d’une recension assez documentée dans les différentes archives, on peut mentionner les faits de violence physique au sein d’un couple ainsi qu’entre harkis, notamment pendant le temps de travail. Ces passages à l’acte sont souvent le corollaire d’une consommation d’alcool abusive, souvent dénoncée par les autorités qui encadrent les familles. On peut également mentionner le viol d’une des jeunes filles du hameau par deux fils de harkis, qui se solde quelques jours plus tard par le renvoi des familles des deux criminels.
Pour deux habitants du hameau, dont le comportement dépressif et délirant devient difficilement compatible avec la vie en communauté, des séjours en hôpital psychiatrique sont demandés. Les rapports médicaux décrivent des états de stress et d’anxiété extrêmement poussés qui, s’ils préexistaient au rapatriement, n’ont pu être qu’accentués par le sentiment partagé de vivre sous la menace physique permanente de soutiens locaux de l’Algérie indépendante (rapports médicaux du centre psychothérapique de l’Ain, héritier des hôpitaux psychiatriques Saint-Georges et Sainte-Madeleine, conservés aux archives départementales de L’Ain).
RÉVÉLER POUR DONNER À TRANSMETTRE : LA RÉAPPROPRIATION DE LEUR MÉMOIRE PAR LES TÉMOINS DIRECTS
Ainsi, un peu plus de trente mois après leur arrivée, les familles de harkis quittent définitivement Roussillon-en-Morvan. L’effectif n’est déjà plus celui de l’année 1963 et demeure le résultat de conditions d’accueil très difficiles qui ne pouvaient pas s’accorder sur le temps long et qui ont fait buter la promesse d’une intégration réussie dans la société française.
Pour les enfants de l’époque, qui constituent logiquement aujourd’hui l’immense majorité des témoins vivants de cette expérience, cette histoire ne leur a pas été contée et transmise par leurs parents. Le seul partage a été celui du silence. Aussi, les souvenirs d’enfance ont été ici confrontés à une histoire établie à partir des documents, permettant une meilleure prise de conscience des réalités qui étaient alors endurées par leurs parents.
Le 12 juillet 2023, à l’occasion du 60e anniversaire de l’arrivée des familles au hameau, étaient inaugurés les panneaux pédagogiques, conclusion de plus de trois années de travail. Peu de témoins firent le déplacement, davantage en raison du caractère officiel de l’événement que pour des raisons géographiques. Pour preuve, ils avaient été nombreux à s’impliquer dans un voyage sur le site quelques mois auparavant, toujours dans l’optique de se réapproprier une histoire familiale qui leur avait été largement confisquée.
L’étude historique qui a été menée sur cette expérience d’accueil singulière nous invite à la plus grande humilité. En effet, demeurent un certain nombre de zones d’ombre qui ne pourront vraisemblablement jamais être éclaircies en raison du décès des principaux acteurs. Sans doute aurait-il fallu que cette étude soit menée dans les années 1990, au moment où la plupart des protagonistes avaient encore une certaine forme physique et des souvenirs précis à livrer. Un moment où les enfants de la deuxième génération arrivaient à l’âge adulte et prenaient conscience du sort qui avait été réservé à leurs parents.
Ce rendez-vous manqué de la mémoire n’aura pour autant pas empêché le travail historique, à partir de fonds d’archives copieux et avec toutes les limites que cela implique. L’extraordinaire richesse scientifique du projet, mêlant dès le départ plusieurs disciplines, a été et demeure l’un des facteurs clés de la réussite d’une entreprise mêlant histoire et mémoires, enjeux mémoriels nationaux et histoires intimes, traumatisme de guerre et déracinement.
En outre, les fruits de ce travail ont été déterminants pour la constitution du dossier de protection auprès de la direction régionale des affaires culturelles (DRAC). Depuis 2022, ce vestige d’un hameau de forestage harki est ainsi le seul de France, parmi les 75 ayant existé, à être protégé au titre du patrimoine historique.
Aujourd’hui, les anciens du hameau redécouvrent l’histoire de leur famille et livrent à leur tour un récit de cette expérience singulière qui a largement façonné leur parcours en France. C’est peut-être ici la vertu principale d’un tel projet de valorisation : permettre à ceux qui restent de reconstruire et se réapproprier un récit sur leur passé.

ARCHIVES
Archives départementales de Saône-et-Loire
Cotes : 2666 W 2 ; 3225 W 19 ; 773 W 37 ; 787 W 44 ; 1714 W 150 ; PR 36 13
Archives départementales de Côte d’Or
Cotes : W23742 ; 2337W5 ; 1193 W 123/124 ; 1831 W 2
Archives départementales de l’Ain
Cotes : H DEPOT CPA 988/1001
Archives régionales de l’Office national des forêts (ONF)
Cotes : 2017-01-07/16/19/20/21/22
ŒUVRES CITÉES
Alleg, Henri, 1981, La Guerre d’Algérie, Paris, Minuit.
Besnaci-Lancou, Fatima & Abderahmen Moumen, 2008, Les Harkis, Paris, Le Cavalier Bleu.
Branche, Raphaëlle, 2001, La Torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie, 1954-1962, Paris, Gallimard.
Branche, Raphaëlle & Sylvie Thenault (dir.), 2008, La France en guerre, 1954-1962 : expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne, Paris, Autrement.
Charbit, Tom, 2006, Les Harkis, Paris, La Découverte.
Jordi, Jean-Jacques, 2008, Les Harkis, une mémoire enfouie, Paris, Autrement.
Peju, Marcel, Paulette Peju & Gilles Manceron, 2011, Le 17 octobre des Algériens. Suivi de La triple occultation d’un massacre, Paris, La Découverte.
Pervillé, Guy, 2018, Histoire iconoclaste de la guerre d’Algérie et de sa mémoire, Paris, Vendémiaire.
Stora, Benjamin, 2012, La Guerre d’Algérie expliquée à tous, Paris, Seuil. Sarazin, Maurice, 2011, Bibliographie de la Guerre d’Algérie (1954-1962). Ouvrages en langue française parus de 1954 à 2009, Paris, Dualpha.
1 Sauf mention contraire, tous les documents cités proviennent des archives départementales de Saône-et-Loire dont les références se trouvent en fin d’article.