France Algérie, du jeu dans la société

Philippe MesnardUniversité Clermont Auvergne (UCA) / CELIS EA 4280, Institut Universitaire de France
Paru le : 22.02.2019
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La « pacification » et la colonisation de l’Algérie à partir de 1830, la guerre d’Algérie à partir des massacres de 1945 et son indépendance en 1962, ses suites comme la liquidation des harkis qui n’avaient pas pu embarquer vers la France, l’immigration économique algérienne postérieure à l’indépendance, cet ensemble complexe que tracent en les réduisant ces quelques données constitue une partie de l’histoire politique, économique et culturelle de la nation française. Les relations des Français avec le monde musulman ont en partie été conditionnées (ou déterminées) par cette histoire qui, de par sa violence récurrente, ne peut être mise sur le même plan que ce qui s’est passé au Maroc et en Tunisie, protectorats et non colonie de peuplement comme l’a été l’Algérie. Or, de cet ensemble, ni la pointe visible qu’est désormais la guerre d’Algérie, ni sa masse immergée ne semblent prendre dans la culture française de place véritable et manifeste, à part entière et subjectivée sur un mode positif. Certes, des voix et des figures importantes sont devenues de véritables repères (Benjamin Stora, Rachid Boudjedra, Mohammed Dib, Assia Djebar, Yacine Kateb, Leïla Sebbar…) – certains presque mythiques et, en tout cas, incontournables – de la conscience de l’histoire qui lie les deux nations. Mais cela peine à faire mémoire, c’est-à-dire à devenir un passé partagé par l’ensemble de la communauté nationale, autrement dit, à intégrer l’imagination qui fait la communauté nationale. Pourtant, non seulement on continue de vivre avec cette histoire, mais elle a permis historiquement, économiquement et socialement à la France d’être ce qu’elle est aujourd’hui.

Pourquoi écrire cela, ici ? au beau milieu de la rubrique « In progress » ? Parce que cette rubrique présente des cas nationaux, locaux, communautaires ou transnationaux (car le monde ne se réduit pas au trans-) de laboratoire mémoriel. Ces laboratoires (ou ces ateliers, ces works in progress in situ) sont comme des espaces à l’intérieur desquels ou à travers lesquels s’entretient une dynamique mémorielle ouverte, partagée et en mouvement. Ce sont des lieux ou des situations animés par des relations aux passés proches et/ou lointains constitutifs de différentes entités (groupes, communautés nationales ou diasporiques) en rapport les unes avec les autres (http://www.memoires-en-jeu.com/in-progress/). La question qui se pose est la suivante : à quelles conditions le rapport de la nation française au passé qu’elle partage avec l’Algérie pourrait-il devenir un véritable laboratoire mémoriel ? Et non plus une sorte de foyer multiforme de ressentiment ou un objet sur lequel se projettent de nombreux affects et figures qui n’ont même pas nécessairement à voir ni avec l’Algérie, ni avec la France (parfois avec les Arabes, parfois avec les Juifs, de façon bienveillante ou très malveillante, tour à tour avec les premiers et avec les seconds). Quand sera-t-il possible de faire circuler à travers la France une exposition objectivant, sans la réduire ni la simplifier, cette histoire gangrénée (Stora) qui continue de couver – même si de temps en temps des étincelles apparaissent, ou de la lumière en jaillit ?

Mutatis mutandis (sans comparaison aucune en ce qui concerne la gravité des faits, j’insiste sur cette précaution), les Allemands et les Autrichiens ont vu, entre 1995 et 2000, une vaste exposition consacrée aux crimes commis par la Wehrmacht sur le front de l’Est s’arrêter dans 32 villes (en Allemagne, 22 à l’Ouest et 4 à l’Est ; 6 en Autriche). L’initiative venait de chercheurs du Hamburger Institut für Sozialforschung, sous la direction de Jan Philipp Reemtsma, avec notamment Walter Monoschek et Hannes Heer en qualité de commissaires. Il s’agissait d’ouvrir un débat à l’intérieur de la société pour déconstruire la légende d’une Wehrmacht propre (« saubere Wehrmacht ») d’exactions que n’aurait commises que la SS. Légende largement entretenue par le gouvernement d’Adenauer, de même que de Gaulle considérait au même moment Vichy comme une parenthèse de l’histoire de France (voir la tribune de ce numéro). Certes, la migration de ces vérités ne s’est pas faite sans réaction. Parmi les plus négatives : à Munich, en 1997, une manifestation rassemble 5 000 manifestants néonazis auxquels viennent se heurter 10 000 contre-manifestants ; en 1998, à Sarrebruck, une bombe explose devant la façade du bâtiment qui accueille l’exposition, quelques panneaux sont endommagés.

Mais chaque culture nationale a peut-être une façon spécifique de se comporter quand on cherche à déciller ses yeux pour lui faire regarder en face ses propres aveuglements. Sans rappeler les censures directes et indirectes et les débats sabotés, entre autres, de Nuit et brouillard (1956) d’Alain Resnais et Jean Cayrol, de La Bataille d’Alger (1966) de Gillo Pontecorvo, du Chagrin et la pitié (1969) de Marcel Ophuls, d’Avoir vingt ans dans les Aurès (1972) de René Vautier, on se souviendra, bien que de moindre portée, de la réception très polémique de l’exposition « Les Parisiens sous l’Occupation » (20 mars-1er juillet 2008, Bibliothèque historique de l’Hôtel de Ville de Paris) montrant, par l’intermédiaire de ses photos, le regard bienveillant sur la vie quotidienne du photographe collaborateur André Zucca.

Alors je me demande de quel électrochoc la nation française aurait besoin pour réfléchir de façon non plus historique et académique – le pas est en grande partie franchi – mais culturelle et sociale sur le passé qui la lie à la colonisation de l’Algérie et aux violences qui s’en sont suivies jusqu’après la guerre d’indépendance. Mais peut-être n’est ce pas la façon la plus juste d’ouvrir et la question et le débat que de vouloir, en France, que cela vienne d’un choc. En se promenant sur la toile grâce aux bons conseils de connaissances lyonnaises, j’ai rencontré un site qui montre probablement une direction à suivre. Il faut effectivement aller visiter les réalisations de l’association Grand Ensemble  (www.grandensemble.fr) pour se rendre compte de ce qu’il est possible de faire. On y trouve mention d’une exposition, « Des avocats lyonnais auprès d’Algériens en guerre », réalisée en mai 2012 aux Archives municipales de Lyon, à partir de laquelle la cinéaste Béatrice Dubell a eu l’idée d’un fi lm, Cette guerre et nous (2012). « Nous, on est coupés de notre histoire, les anciens, ils veulent pas trop en parler, et nous, à l’école, on ne nous en parle pas », expliquent deux hommes d’une trentaine d’années durant le spot de présentation sur la page d’accueil (http://www.grandensemble.fr/catalogue/ cette-guerre-est-nous/). Cette réflexion collective en œuvre  ne s’arrête pas là. La page « Atelier de cinéma populaire » donne accès à un lexique de trente-six entrées, telles que : « Une guerre longtemps restée sans nom » ; « Les Algérien.nes de Lyon et sa région » ; « Torture » ; « Les avocat.es lyonnais.es dans la guerre » ; « Plaider en Algérie » ; « 1959 : un procès à Orléans ville » ; « 1959-1960 : les procès des groupes de choc à Lyon », chacune assortie d’un paragraphe explicatif et d’un ou plusieurs récits audio ou vidéo… Il manque certainement avec ces enregistrements un décryptage critique de certains témoignages pour mieux en souligner la part de lieux communs, la part de non-dits. Mais l’effort est là. La réunion et l’organisation de ces témoignages donnent incontestablement une forme polyphonique à une mémoire qui, longtemps amuïe, peine encore à se faire entendre. Cela confirme que les initiatives les plus productives ne viennent pas nécessairement de nos institutions tutélaires et haut placées, mais de solidarités qui voient le jour à des échelles très locales à même la société.