Les questions du Multidirectionnel

> Par Mesnard, Philippe
   Université Clermont Auvergne (UCA) / CELIS EA 4280, Institut Universitaire de France
> Par Roche, Anne
   Université d’Aix-Marseille, CIELAM, Aix-en-Provence
> Par Rothberg, Michael
   University of Illinois
> Paru le : 15.04.2020
> Mots-clés :

ANNE ROCHE

LES lecteurs de Mémoires en jeu connaissent déjà Michael Rothberg par l’entretien qu’il a accordé à Philippe Mesnard en 2016 (voir n° 5). Son livre de 2009, Multidirectional Memory, récemment traduit par Luba Jurgenson (édition Pétra, 2018) permet d’en savoir plus sur la notion de mémoire multidirectionnelle et ses enjeux. Il s’est agi pour Rothberg de sortir de « la concurrence des mémoires », qui fonctionne comme si l’espace public était une ressource rare, et de promouvoir une conception de la mémoire non concurrentielle, mais dialogique. À ses yeux, l’émergence de l’Holocauste sur une échelle globale a contribué à l’élaboration d’autres histoires, antérieures (esclavage) ou postérieures (guerre d’Algérie, guerres de décolonisation). La démonstration s’appuie sur des écrivains et essayistes comme Arendt, Césaire, Du Bois, Caryl Phillips, Schwarz-Bart, Delbo, Daeninckx, des cinéastes (Rouch-Morin, Haneke) et même des peintres ou plasticiens (Fougeron, Taslitzky, Rapoport). Mais Rothberg dialogue également, quoique de manière moins frontale, avec divers théoriciens de l’histoire et de l’historiographie, puisque son approche se situe au carrefour des Postcolonial Studies et des études sur l’Holocauste.

Le texte est organisé en quatre grandes parties, dont trois fonctionnent sur des mises en dialogue de positions contradictoires ou du moins différentes. La première, intitulée « L’effet boomerang. La vie nue, le trauma et le “Tournant colonial” des Holocaust Studies » fait se confronter les textes d’Hannah Arendt et d’Aimé Césaire. La deuxième, « Migrations de la mémoire. Ruines, ghettos, diasporas » fait se rencontrer W.E.B. Du Bois à Varsovie et André Schwarz-Bart. La troisième, « Vérité, torture, témoignage. La mémoire de l’Holocauste à l’époque de la guerre d’Algérie », nous permet d’approcher le coeur de la thèse de Rothberg, à savoir la confrontation entre deux mémoires qui ne sont pas contemporaines, mais dont la plus récente « relit » et modifie la plus ancienne. Ce que prolonge la quatrième, « Le 17 octobre. 1961. Un espace pour la mémoire de l’Holocauste ? ». Si, comme l’auteur le reconnaît, les références croisées entre les héritages de l’Holocauste et du colonialisme ne manquent pas, elles émergent souvent de façon marginale : il s’agit donc pour lui de changer de point de vue, et de leur donner une place centrale.

Abordant en premier Les Origines du totalitarisme, l’auteur estime qu’Arendt, si elle a vu la relation entre la brutalité de l’impérialisme et la violence génocidaire en Europe, reste aveugle pour ce qui est des races et du colonialisme. Quand elle évoque la colonisation de l’Afrique, c’est seulement comme une toile de fond anhistorique pour l’histoire européenne. Surtout, en tentant de corréler antisémitisme, impérialisme et totalitarisme, elle se piège dans un paradoxe : d’un côté, saisir la nature sans précédent du génocide des Juifs européens, de l’autre, rechercher des antécédents qui en expliquent la possibilité, et mettre en évidence des phénomènes parallèles et semblables. Par-là, elle en vient à mettre en question l’unicité de la Shoah. Or, les tenants de l’unicité tirent argument de son caractère irrationnel, inutile : à ce titre, le processus de colonisation, qui conduit à des massacres voire à des génocides, serait explicable, car utilitaire. On voit le risque : si l’absence d’utilité est le critère qui différencie l’Holocauste et les autres génocides, ne va-t-on pas conférer une « rationalité » à certaines formes de meurtres, comme les génocides arménien ou amérindien ? Arendt déplace l’argument en faisant remonter les origines de la pensée post-utilitaire dans l’impérialisme, notamment en Afrique avec les Boers, ce qui pourrait ouvrir la voie à une vision non eurocentriste de l’Holocauste. Mais Arendt ne va pas jusqu’au bout de cette intuition : « il est gênant qu’Arendt ne comprenne pas que les nazis, en réduisant les Juifs à la vie nue, reproduisent ce que l’impérialisme a fait aux Africains. » (p. 88)

Ce à quoi va répondre Césaire : sensible comme Arendt à « l’effet boomerang » (le fait que les hiérarchies raciales nées dans les colonies reviennent en Europe sous la forme d’un antisémitisme génocidaire), il se place dans une perspective anti-eurocentriste avec son Discours sur le colonialisme (1950). Il y dévoile une France métropolitaine définie par la violence de sa périphérie coloniale : si la brutalité nazie est « un crime contre l’homme blanc », elle « applique à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique. » (Césaire cité p. 99) L’Européen ne peut être conscient de ce que son bien-être est dépendant de la violence exercée à la périphérie, et de ce que cette violence migre vers la métropole pour miner ce bien-être. Mais la différence d’avec Arendt, c’est que pour Césaire, la violence génocidaire ne s’origine pas dans l’idée d’un soi-disant état « naturel », dans l’« animalité » du « sauvage », mais dans le mépris pour le colonisé et le monde qui l’entoure. Même critique pour la théorie du trauma, qui, élaborée à partir des années 1990, reste eurocentrée et gomme la distinction entre criminels et victimes, alors que la théorie du trauma colonial collectif (Peau noire, masques blancs de Fanon) offre une alternative au modèle individuel, marqué par la psychanalyse. Fanon compare le racisme antinoir et l’antisémitisme, mais nuance la thèse de Césaire : pour lui, « l’homme blanc » visé par la terreur nazie n’est pas exactement celui qui porte la responsabilité du colonialisme. Rothberg conclut que Césaire comme Fanon restent prisonniers des limites de leur universalisme marxiste, mais sa démonstration, fondée notamment sur le fait que Césaire a quitté le parti communiste, ne convainc pas entièrement, d’autant qu’il doit reconnaître que le marxisme « fournit un cadre conceptuel pour démontrer la relativité de l’histoire et un récit universel au sein duquel prennent place des histoires en apparence disparates. » (p. 131)

La structure dialogique de l’essai se poursuit avec la confrontation entre W. E. B. Du Bois et André Schwarz-Bart, ce qui n’est pas sans poser un problème générique : peut-on comparer des textes politiques et un ensemble romanesque comme si tous parlaient de la même voix et relevaient d’une même approche ?

W. E. B. Du Bois est surtout connu pour avoir fondé la National Association for the Advancement of Colored People (1909), mais Rothberg examine ses positions et ses écrits dans l’immédiat après-guerre. Du Bois, en 1944, avait critiqué ce qu’il appelait « une déclaration des droits juifs » : « on n’a pas pensé aux droits des Noirs, des Indiens […]. Alors, pourquoi appeler cela Déclaration des Droits de l’Homme ? » (cité p. 158) Cependant, dès avant la guerre, et avant la période nazie, Du Bois reconnaissait une certaine proximité entre l’expérience des Afro-Américains et celle des Juifs ou d’autres minorités (Italiens, Chinois…) Rothberg rappelle ici que pendant la Guerre froide, les Juifs américains évitent d’attirer l’attention sur la destruction des Juifs européens, et donc soutiennent une politique qui ferme les yeux sur les crimes passés de l’Allemagne nazie, au profit d’une alliance contre le « totalitarisme » soviétique, ce qui au passage instrumentalise le concept d’Arendt. Au contraire, les communistes américains insistent sur l’Holocauste. « Que cette émergence de la spécificité juive advienne au sein d’un mouvement universaliste qui parallèlement persécutait les Juifs en URSS […] [prouve] la complexité de la mémoire collective. » (p. 157) C’est dans ce contexte complexe que se situe l’expérience relatée par Du Bois : en 1949, il se rend à Varsovie, et il en est bouleversé. Il avait identifié « le problème du XXe siècle » comme celui de « la ligne de partage des couleurs » (p. 163) ; il en vient désormais à considérer que le problème racial traverse les lignes de démarcation sociale, mais que cette transversalité démontre justement combien ces lignes restent puissantes. Contrairement à l’espace ségrégué des USA, Varsovie détruite présente l’effacement de toutes les lignes de différenciation sociale. « Or, cette destruction absolue ne pouvait résulter que d’une radicalisation des différentes formes de ségrégation raciale, horizon ultime de la violence raciste que Du Bois […] a largement expérimentée aux USA. » (p. 163) Rothberg y voit donc un exemple de multidirectionnalité, de même que dans l’oeuvre de Schwarz-Bart. Celui-ci, d’une famille juive polonaise exterminée, avait projeté avec sa femme Simone, Guadeloupéenne, une histoire fictionnelle des diasporas juive et noire. Sa rencontre avec des Antillais, descendants d’esclaves, lui fait entrevoir « une époque historique qui pour eux existait dans le présent et que pour la première fois je comparais à l’expérience juive. » (cité p. 184) Il s’identifie imaginairement à eux : « Le lien anachronique avec ceux qui “furent esclaves sous Pharaon, avant de le redevenir sous Hitler” rend possible celui, tout aussi anachronique, entre anciens esclaves juifs et noirs dans le présent. » (p. 191) Même démarche dans La Tribu européenne de Caryl Phillips : l’adolescent noir lit le Journal d’Anne Frank et approche « [s] a blessure et [s]a frustration à travers l’expérience juive » (cité p. 200) ; ainsi, « l’imaginaire raciste transhistorique semble unir les victimes juives et noires », mais en fait le roman explore « l’ambivalence des modes d’appartenance et d’exclusion : la contiguïté accidentelle joue ici un rôle bien plus important que la correspondance des essences historiques. » (p. 210) Les deux écrivains en tout cas ont en commun un projet esthétique de ressouvenir multidirectionnel – avec la difficulté de devoir « différencier ce qui a été perdu de ce qui n’a jamais existé et qui est d’emblée absent » (p. 193) – aporie au coeur même de l’écriture.

La troisième partie, « Vérité, torture, témoignage. La mémoire de l’Holocauste à l’époque de la guerre d’Algérie », est peut-être la plus intéressante pour un lecteur français, mais peut-être aussi la plus problématique. L’un des chapitres s’intitule « 1961 » : date du procès Eichmann, date du massacre du 17 octobre, date du film d’Edgar Morin et Jean Rouch, Chronique d’un été, trois événements bien différents que Rothberg s’emploie à relier. Pour lui, il s’agit d’un moment charnière, à la fois dans la mémoire de l’Holocauste, et dans l’histoire de la décolonisation, et le film, en croisant cette mémoire et cette histoire, en serait l’un des déclencheurs.

Chronique d’un été est une oeuvre expérimentale, dont on saisit mal la nouveauté aujourd’hui, mais qui a eu un impact profond sur la Nouvelle Vague. Il s’agit d’un des premiers exemples de « cinéma-vérité », grâce à sa technologie légère, et à son propos : recueillir des réponses de « l’homme de la rue » à la question « Êtes-vous heureux ? », et comme incidemment recueillir le témoignage de Marceline, qui pose les questions, mais qui aussi a survécu à la déportation. Ce n’est nullement un témoignage brut : « [il] fut, selon moi, rendu possible et compréhensible par et dans un contexte discursif où les mots torture, vérité, témoignage et résistance, mis ensemble, créèrent un lien entre la guerre d’Algérie et les crimes nazis. » (p. 248) Mais les conclusions qu’en tire Rothberg paraissent peu claires. D’un côté, « il est tentant d’établir une relation de causalité entre la remémoration et l’effacement. Selon cette interprétation […] la mémoire obsessive de l’Holocauste fonctionne comme un souvenir-écran qui empêche de prendre conscience des complicités plus proches et plus perturbantes avec la violence coloniale. » (p. 249) De l’autre, la même mémoire permettrait l’émergence, mais sous forme « allégorique », des « épreuves [liées à la décolonisation] qui ne peuvent encore être ni dites ni reconnues. » (p. 250) De ce fait, le lecteur, même s’il a jugé stimulant le choc entre la mémoire de la déportation et (en filigrane) la présence de la guerre, ne peut que constater que les deux ne se situent pas sur le même plan, ce qui biaise la notion de multidirectionnalité. Et il pourrait questionner de la même manière les analyses consacrées aux textes de Charlotte Delbo, analyses qui posent sans le démontrer que les survivants des camps nazis « souvent se voyaient obligés de réinterpréter leur expérience à la lumière de la décolonisation en cours. » (p. 258)

La dernière partie est centrée sur l’événement du 17 octobre 1961, qui n’était qu’implicite dans ce qui précède. La thèse de Rothberg est que l’Holocauste « a joué un rôle crucial dans les réactions aux événements de 1961, et ce dès le début. » (p. 288) Son corpus comporte les films de Jacques Panigel et de Michael Haneke, les romans de Didier Daeninckx et de Nacer Kettane, les essais de Michel Levine et de Jean-Luc Einaudi, ainsi qu’un article de Marguerite Duras qui juxtapose ses interviews de deux ouvriers algériens et d’une survivante du ghetto de Varsovie. S’y ajoute un exemple moins connu, Le Visage de pierre de William Gardner Smith (1963), dont le héros, Américain qui vit à Paris, finit par revenir aux États-Unis pour se battre avec les « Algériens d’Amérique » (p. 327). Ce dernier exemple, intéressant par son décalage, illustre pour Rothberg la « mondialisation de la mémoire. » Mais avouons ne pas avoir compris l’affirmation selon laquelle « le 17 Octobre demeure un terrain de conflit à propos de la reconnaissance, mais également une source de réconciliation possible. » (p. 298) Ce qui nous amène à la question finale des enjeux éthiques et politiques du livre.

Sans pouvoir entrer dans le détail de ces exemples et des suivants, tentons de voir les conclusions que Rothberg en tire. Pour lui, ces « constellations asymétriques [sont] plutôt multidirectionnelles qu’universalistes. » (p. 330) Et il souligne : « Ce n’est pas seulement une question de terminologie : le passage de l’universalisme à la multidirectionnalité a des implications sérieuses sur l’éthique et la politique de la mémoire. » (p. 330) À travers notamment l’examen des lois françaises sur l’histoire, et des controverses qui les ont accompagnées, il en vient à proposer une « éthique de la mémoire multidirectionnelle » (p. 335). Éthique qui implique avant tout une prise de conscience du passé et du présent : recherche de la vérité, transmission inter-générationnelle, émergence des différentes mémoires – un programme auquel on ne peut que souscrire. Cela dit, il n’est pas sans poser problème.

Que l’État ne doive pas se mêler de l’écriture de l’histoire, l’histoire même du dernier siècle abonde en exemples pour nous en convaincre. Et l’on peut admettre que « les formes de mémoire et de contre-mémoire produites par la société civile […] jouent un rôle essentiel contre l’homogénéisation » de la mémoire étatique (p. 338). Mais ne retombe-t-on dénoncée au début du livre ? Et la notion de « partage », opposée à l’« universalisme », laisse un peu perplexe : « L’inconfortable proximité des mémoires est aussi un chaudron dont doivent émerger de nouvelles visions de solidarité et de justice. […] L’aveu tacite que les peuples “ennemis” partagent une histoire commune, bien que de manière inégale, constitue l’élément utopique qui sous-tend l’idéologie de la victimisation compétitive. » (p. 391)

Dans la belle analyse consacrée au film de Haneke, Caché (2005), figure une scène où les protagonistes, tout occupés à leur discussion, ne regardent pas la télé qui, dans leur salon, diffuse des images violentes d’Irak ou d’Abou Ghraïb. Allégorie peut-être de certains silences du livre : Rothberg souligne que les Américains se confrontent facilement aux génocides perpétrés ailleurs, mais pas au génocide des Amérindiens ni à l’esclavage (p. 387). Liste à poursuivre. Ce qui n’enlève rien à l’intérêt de ce livre, au contraire : il relance le défi que toute bonne lecture pose au lecteur.

Œuvres  citées

Rothberg, Michael, 2018, Mémoire multidirectionnelle. Repenser l’Holocauste à l’aune de la décolonisation [2009], traduit de l’anglais (américain) par Luba Jurgenson, Paris, Éditions Petra.

Rothberg, Michael, 2017, « From the Traumatic Realism to the Multidirectionnel Memory, and Beyond », entretien mené par Philippe Mesnard (2 Novembre 2016, Berlin), Mémoires en jeu, n° 5, décembre, p. 25-31.


PHILIPPE MESNARD

Mémoires Multidirectionnelle est paru dans la collection « Usages de la mémoire » dirigée par Luba Jurgenson (Pétra, Paris). Cette sortie, qui mérite d’être signalée tant certains textes importants en langue étrangère traînent à être traduits, nous a donné l’occasion de relire et de revisiter cet ouvrage dont la réception a été importante dans les milieux anglo-saxons concernés par les questions mémorielles et postcoloniales.

Dans la nébuleuse des champs propres aux études anglosaxonnes ayant pour objet les violences historiques et/ou le passé, Rothberg, de formation littéraire, évolue entre les Jewish Studies et les Memory Studies. De nombreux intellectuels ont déjà contribué à édifier, nourrir et renforcer ces études qui ne sont pas « disciplinaires », au sens strict du terme. Pourtant, la hauteur des analyses n’a pas produit autant de concepts que l’on aurait pu attendre1, certains ont même migré de la sociologie, de l’histoire ou de la psychologie. Parmi les principaux, retenons celui, précurseur, de mémoire collective (Maurice Halbwachs) et les mémoires culturelle et communicative (Aleida et Jan Assmann, Harald Welzer), les contre-monuments (James Young), les lieux de mémoire (Pierre Nora), la postmémoire (Marianne Hirsch), le trauma (Cathy Caruth, Shoshana Felman, Dori Laub, Ruth Leys). Si les concepts nous aident, au-delà des préjugés, à penser un objet ou un pan du réel, il faut alors ajouter à cette liste la mémoire multidirectionnelle.

Dans son ouvrage, Rothberg développe une thèse au double sens d’une interprétation théorique et d’une prise de position d’un intellectuel signalant son engagement. Justifiant l’une par l’autre, il livre des lectures approfondies de son corpus tout en cultivant régulièrement des intonations polémiques qui soulignent combien il est lui-même un sujet impliqué, annonçant déjà l’orientation de son prochain ouvrage, The Implicated Subject. Après une longue introduction sur laquelle nous reviendrons, il ouvre une première partie consacrée à Hannah Arendt qui, souligne-t-il, ne prendrait pas en compte la question coloniale et céderait en cela aux « aveuglements typiques pour les Européens de l’époque » (p. 57-58) reproduisant, pour certains à leur insu, une vision conradienne de l’Afrique. Parce qu’il ne s’agit pas de révoquer la philosophe, il en propose une « ultime lecture » (p. 58) qui ne se limite pas à démanteler cette pensée, mais aussi, dit-il, à la reconstruire, reconnaissant par là même son apport « crucial dans un monde toujours travaillé par les conséquences du colonialisme et du génocide dont de nouvelles manifestations se font jour continuellement » (ibid.). Cette opération participe d’un subtil déplacement aux antipodes d’Arendt grâce à la lecture qu’opère Aimé Césaire de la brutalisation des Européens, du fait colonial et du nazisme comme retour de celui-ci.

En abordant d’emblée Arendt, ce pilier de la philosophie politique occidentale non marxiste, pour réajuster sa pensée au-delà de ses « apories » (sic), Rothberg adopte une position stratégique qui lui permet de tenir un propos critique à l’articulation des champs d’études et disciplinaires appliqués aux violences collectives du passé – à l’exception de l’historiographie qu’il semble étonnamment tenir à l’écart –, mais aussi du présent (il est question à la fin de l’ouvrage du conflit israélo-palestinien et des exactions commises à Abu Ghraib). Il alterne régulièrement les points de vue que lui permet un double corpus primaire principalement littéraire renvoyant ou référant, d’une part, au nazisme, d’autre part, à la colonisation. Toutefois, si ce corpus exploratoire est en majorité francophone, hormis Caryl Phillips, son appareil critique est majoritairement anglophone, bon indicateur du public auquel Rothberg s’adresse et de sa position auctoriale.

Un des principes que sous-tend la multidirectionnalité, et que Rothberg met en avant méthodologiquement, consiste à dévoiler les points aveugles et à se dresser contre les modes de pensée binaires. Il s’agit pour lui de s’opposer de façon véhémente aux réflexions qui scindent le monde en deux pôles et, par là même, entretiennent la vision d’oppositions irréductibles. C’est parmi celles-ci que se range la « guerre » des mémoires ayant suscité une importante littérature aussi bien aux États-Unis que dans les aires francophones et hispanophones, se déclinant notamment à travers des expressions telles que « conflit » ou « concurrence » mémoriels ou victimaires jusqu’à se constituer en véritable doxa intellectuelle depuis une vingtaine d’années. La trouvaille de Rothberg – et ce n’est pas le moindre de ses apports – vient donc saper ces interprétations, non pour en nier l’existence, mais pour les subsumer sous la multidirectionnalité.

Dès les premières pages de son introduction, Rothberg s’élève contre ceux qui entretiennent l’idée que les « héritages de l’esclavage et du génocide des Juifs » (p. 11) sont incompatibles. Pour cela, il mentionne l’universitaire Walter Benn Michaels qui cite le fameux militant noir Khalid Muhammad (ce dernier avait, entre autres, critiqué l’ouverture d’un musée de l’Holocauste à Washington alors que l’esclavage n’avait aucune place mémorielle dans la capitale2). Afin de dépasser ces positionnements sclérosants et ces facilités intellectuelles, Rothberg recourt à un ensemble de cas où la mémoire de la Shoah se trouve positivement associée à la mémoire du colonialisme et, surtout,  à la Guerre d’Algérie et ses suites sur lesquelles se focalise toute la deuxième moitié du livre. Cependant, force est de constater que ce corpus se divise lui-même en deux, l’un où il s’agit de mémoires entre elles, l’autre de mémoires et d’événements. Exposons-les dans cet ordre.

EN BINÔME

Ainsi, dans la partie II du livre, les cas d’étude convoqués sont ceux d’André Schwarz-Bart et de Caryl Phillips. Pour le premier, il ne s’agit pas du Dernier des Justes (1959), mais de La Mulâtresse solitude (1972) retraçant la vie d’un personnage devenu mythique et exemplaire du sort des Africaines réduites à l’esclavage, sa mère ayant été violée durant le voyage vers les Antilles après avoir été arrachée à son continent. De belles pages sont aussi consacrées à Caryl Phillips, notamment à La Nature humaine (1997) où ce dernier retrace des destins européens et juifs ayant eu à subir l’antijudaïsme et la Shoah, la ghettoïsation et la haine de l’étranger. La finesse de la symétrie est à souligner : un auteur juif écrivant sur l’esclavage, inversement, un Caribéen s’attachant à l’antisémitisme en Europe. Les parties III et IV s’appuient sur Meurtres pour mémoire (1984) de Didier Daeninckx, La Seine était rouge : Paris, octobre 1961 (1999) de Leïla Sebbar et le film Caché (2005) de Michael Haneke.

Jusque-là, les vases communicants fonctionnent. Ces oeuvres, nourries de rencontres mémorielles, soulignent à quel point un éclairage, qui ne vient pas d’une focale unique, enrichit notre vision de l’histoire et renforce la lutte contre les injustices commises. Notons toutefois que pour ces exemples les relations sont établies entre, non pas plusieurs, mais deux histoires victimaires (esclavage et génocide des Juifs ; guerre d’Algérie ou « 17 Octobre 1961 » et Seconde Guerre mondiale). Bien que cette binarité n’ait rien en commun avec la rigidité de la logique binaire que dénonce à raison Rothberg, cela ne laisse-t-il pas penser que les mémoires inclinent à fonctionner plutôt en couple, qu’en régime polygamique ? Emporté par son universalisme militant, Rothberg n’infère-t-il pas de façon excessive du multiple là où la dynamique des mémoires entre elles s’avère fonctionnellement duelle ?

Passons à l’autre série du corpus. Rothberg y traite de la prise de conscience que déclenchent les ruines du ghetto lors du voyage à Varsovie, en 1949, de W.E.B. Du Bois. Intellectuel précurseur africain-américain militant pacifiste et antiraciste, ce dernier est touché de plein fouet par l’ampleur de la destruction des Juifs dont les ruines qui s’étendent devant ses yeux sont la métonymie. De même, dans la partie III, Rothberg se concentre sur le film Chronique d’un été (1960) de Jean Rouch et Edgar Morin et Les Belles Lettres (1961), recueil trop peu connu de Charlotte Delbo qui y rassemble des articles de presse, des déclarations d’intellectuels et des échanges épistolaires liés directement à la guerre d’Algérie. L’ouvrage se trouve avoir été le levier qui a permis à Delbo de reprendre ses textes témoignant de son expérience de déportation à Auschwitz et de les prolonger en plusieurs volumes notamment avec la trilogie Auschwitz et après (1965, 1970, 1971). L’on pourrait appliquer ici notre précédente remarque, à savoir que ce sont là des relations duelles entre mémoires. Si ce n’est qu’en y regardant de plus près, il ne s’agit pas pour les acteurs en question de deux mémoires.

En effet, ces quatre intellectuels nouent un rapport entre une mémoire très précise dont ils ont été contemporains et un événement extrêmement présent qui les requiert humainement, intellectuellement et, bien sûr, politiquement. Il n’y a bien qu’une seule mémoire à chaque fois : l’esclavage et l’histoire du racisme consubstantiels à la fondation des États-Unis d’Amérique pour Du Bois, le nazisme et les camps de concentration pour Morin, Rouch et Delbo. Certes, pour ces trois derniers, il est réducteur d’utiliser la formule du nazisme et des camps, car la mémoire collective française de la Seconde Guerre mondiale est à la fois stratifiée, schizophrène et confuse – autrement dit, elle est bien plus hétérodoxe que « partagée », a fortiori dans les années 1950-1960. S’il y a une mémoire « collective » française, son théâtre expose alors sur le devant de sa scène le récit glorieux de la résistance (lui-même divisé entre gaullisme, communisme et les autres – ceci est bien connu). Mais dans ses coulisses, couvent le passé collaborationniste et l’attentisme d’une partie de la population qui, lui, ne fait pas vraiment mémoire comme on l’entend habituellement. De surcroît, on ne différencie en général pas, durant ces premières décades, l’extermination des Juifs et le système concentrationnaire. À tous ces éléments un tant soit peu disparates cohabitant dans l’orbe nationale, il faut ajouter la forte présence du Parti communiste caractérisé par un autoritarisme stalinien qui sclérose le champ intellectuel où il excommunie à tour de bras, tout en restant, pour longtemps encore, un monstre sacré drapé dans sa vertu antifasciste. Situation contextuelle spécifiquement française dont Rothberg aurait gagné à détailler l’entremêlement.

Les images symboliques des camps et du retour des déportés, de la Gestapo (l’assassinat de Jean Moulin, les fusillés du Mont Valérien), des SS (les massacres de Tulle, d’Oradour, entre autres) figurent en lettres de feu dans la culture ambiante du récit national. À ce titre, il n’est pas surprenant que des intellectuels tels que Morin, Rouch ou Delbo – à l’instar de beaucoup de gens plus ordinaires – les convoquent, d’autant qu’ils sont confrontés à la découverte progressive des violences de cette nouvelle guerre, elle, « sans nom ». Car cette expression ne signifie pas seulement que le pouvoir politique en occultait la réalité, l’ampleur et sa compromission, mais aussi qu’à l’échelle de l’opinion et de l’espace publics, et à travers les médias, un nom manquait pour un phénomène qui occupait l’actualité. Ces événements, sans prendre encore la tournure d’une mémoire, entraient alors dans le temps du témoignage au sens où il s’agissait de les dénoncer et d’en révéler autant l’atrocité que l’iniquité. Sans aucunement dévaloriser ce mouvement de conscience, on a nettement ici la relation d’un passé avec un extrême contem ambiporain nourri d’événements dont l’onde se propage sur le territoire métropolitain avec des attentats et des tueries – et non de deux ou plusieurs mémoires.

Cela n’ôte rien à l’intérêt de ce que relate et interprète Rothberg, et il est certain que l’association de la guerre d’Algérie à la Seconde Guerre mondiale est cruciale dans le lent processus des violences historiques au coeur desquelles la France a été impliquée. En dialogue avec Walter Benjamin, il faudrait même considérer avec plus d’attention la réversibilité de l’éclairage par lequel ce n’est pas simplement la mémoire qui permet de prendre la mesure des dangers du présent, mais le choc de l’actualité qui éclaire rétrospectivement le passé. En ce sens, l’on peut tout à fait estimer que la prise de conscience du génocide des Juifs passe par la réflexivité de la guerre d’Algérie et que celle-ci en est un seuil historique, dont la mesure est encore loin d’être prise. Dans tout cela, on peine donc à trouver de la multidirectionnalité. D’autres mécanismes sont en jeu.

Cette dynamique duelle se réalise ici à travers un engagement au moment même de cette guerre, contrairement aux exemples précédents (Schwarz-Bart, Phillips, Daeninckx, Sebbar et Haneke) pour lesquels le présent est d’abord celui de l’oeuvre, même si, pour Daeninckx, l’intention politique n’est jamais absente. La mémoire mobilisée par Du Bois, Rouch, Morin et Delbo est monodirectionnelle, elle réfère à un passé et même à une configuration précise de ce passé. De quoi s’agit-il alors ?

LES DÉMONS DE L’ANALOGIE

Ce dont parle Rothberg correspond à un mécanisme de la conscience, fondamental à la pensée, qui, en cela, précède la mémoire et, d’une certaine manière, l’anticipe, se nommant tout simplement l’analogie. L’analogie peut tantôt donner lieu à des pensées, tantôt consolider des préjugés. Mais elle déclenche dans tous les cas un rapprochement par similitude et induit une interprétation ; elle éclaire, fût-ce d’une lumière trompeuse ou éblouissante, une réalité en défaut d’intelligibilité (de surcroît quand la dénomination reste problématique). Dans l’imaginaire français, les références à la Seconde Guerre mondiale et à l’Occupation sont suffisamment présentes pour qu’elles disent moins la multidirectionnalité mémorielle que la permanence de telles références déjà complètement culturalisées aussi bien à l’échelle nationale que mondiale. On pourrait multiplier les exemples qui inviteraient à mieux distinguer le culturel du mémoriel. Mais il faut surtout souligner ici que ce type d’association ne devient vraiment efficace que lorsqu’une visée pragmatique le motive, ce qui est le cas pour ces exemples sans pour autant que – pièce absente de sa démonstration – Rothberg y prête vraiment attention.

Si l’analogie est signalée dans le livre, on s’étonne qu’elle soit si facilement reléguée à un rang phénoménal et non structurel : « comparaisons, analogies et autres logiques multidirectionnelles sont l’inévitable part de la lutte pour la justice » (p. 50). Le fonctionnement analogique déclenche une interprétation qui peut entraîner une action artistique ou politique, linguistique ou non. Cependant, contrairement à ce qu’avance Rothberg, il ne laisse ni présumer de la vérité qui en résultera, ni de la justesse de ce qu’il réunit, ni même du désir de justice qui anime ces acteurs. Certes, dans ce qui est présenté, la visée pragmatique paraît à l’évidence fondée puisqu’elle s’oppose à des formes de terreurs qui sont manifestes pour le lecteur éclairé auquel il s’adresse. Mais il est regrettable que ne soient pas discutés de cas où la collusion de l’analogie et de la visée génère ou bien une forte ambiguïté et un abus de sens (Act-up associant l’épidémie du Sida et l’attitude des politiques et des lobbies pharmaceutiques à l’Holocauste ; voire la revendication de « génocide » pour les crimes de la dictature argentine), ou bien de dangereux contresens (l’association d’Israël au nazisme et des camps de réfugiés palestiniens à des camps de concentration ne peut pas être simplement qualifiée de ugliness, traduit par « bassesse » [p. 50]). La similitude est un miroir aux alouettes. Si elle peut aiguiller vers le juste ou le vrai, elle peut à sa guise orienter dans le sens contraire et n’aider aucunement à l’élucidation de la complexité de la violence.

Aussi peut-on avancer que, en dépit des exemples sur lesquels Rothberg appuie sa démonstration, s’il y a d’abord du multidirectionnel, ce n’est pas au niveau de la mémoire collective (ou des mémoires collectives dont le fonctionnement est duel), mais de l’analogie. L’analogie est foncièrement multidirectionnelle et amorale. Ses démons peuvent agencer, dans tous les sens, le meilleur comme le pire, puisque les formes radicales de stigmatisation politique en usent elles-mêmes à volonté. À ce titre, si l’on voulait interroger de façon plus complète les résonances de la guerre d’Algérie – non pas aujourd’hui, alors qu’elle est parvenue, tant bien que mal, à acquérir un statut mémoriel et une reconnaissance officielle, mais durant les années 1960 –, il faudrait se demander si elle n’a pas également été un puissant levier pour qu’une mémoire d’extrême droite se reconstitue et regagne un statut politique après les actions séditieuses et terroristes que l’OAS a perpétrés. On trouverait ainsi des équivalents symétriques aux démarches de Rouch, Morin et Delbo. En ce sens, si la mémoire multidirectionnelle sert habilement à déconstruire la « concurrence des mémoires », peut-être est-ce qu’elle en est l’envers plutôt que la réfutation, le contre-argument plutôt que la dominante, les deux formant, pour ainsi dire, des tendances complémentaires sans prédominance l’une sur l’autre, mais en tension l’une avec l’autre.

QUELLE ALTERNATIVE ?

La thèse de la mémoire multidirectionnelle gagnerait certainement à être recadrée. Il semble même plus pertinent de parler désormais du multidirectionnel, sans nécessairement l’accoler à de la mémoire qui, elle, fonctionne en binôme ou avec le présent. Que signifierait alors le multidirectionnel ? Le multidirectionnel permet de donner une cohérence à des éléments qui ne s’accordent pas nécessairement entre eux et de souligner des disjonctions entre des savoirs que tout tendrait à rapprocher. En cela, il comporte une valeur analytique et épistémologique qui en fait un excellent instrument heuristique exposant sous un jour différent la complexe réalité mémorielle qui paraît aujourd’hui difficilement contournable, alors que la grande boîte des Memory Studies manquerait encore d’outils. Rothberg fournirait une réponse là où pouvait se faire ressentir un défaut d’articulation solide entre une théorie encore fragile et une réalité empirique invitant le sujet académique occidental à s’engager sur un terrain qui le concerne éthiquement, mais dont il peut se sentir coupé au niveau de sa pratique.

Dans le même temps, il produit une contre-réponse à l’argument massif et réducteur de la « concurrence » qui, d’ailleurs, reprend à son compte une logique de marché. Une contre-réponse politique, donc. On sent d’ailleurs régulièrement que trépignent les intentions et impatiences politiques de l’auteur, à travers un livre qui appartient à un domaine académique. Ce positionnement théorique et militant a certainement beaucoup séduit et contribué à la fortune du livre car, contrairement à l’image que l’on en a, le monde intellectuel a plus besoin de réponses et de vérités qu’il n’est en mesure d’en fournir. Ainsi, Rothberg a fort bien su nous combiner l’efficacité d’un concept comme prisme interprétatif et révélateur épistémologique, et un discours pacifiste et réconciliateur entre les communautés. Intéressons-nous pour finir à ces deux aspects.

En effet, le multidirectionnel prône une forme d’universalisme dont on peut tout à fait louer les partis pris axiologiques (justice, équité, et dénonciation des causes identitaires souvent liées à une partition binaire du monde, hospitalité, paix au Moyen-Orient), s’inscrivant dans une tradition qui cherche à se défaire de son occidentalocentrisme3. Le multidirectionnel nous dit cela. Ce faisant, sa volonté explicite de rapprochement met en évidence une carence : celle de passerelles entre, d’une part, les Memory et Jewish Studies et, d’autre part, différents champs d’études tels que les Postcolonial, Subaltern, voire Gender Studies. Sur ce plan-ci, le multidirectionnel est bien animé par un esprit de (ré)conciliation. Il tente de neutraliser l’interprétation commode selon laquelle les savoirs, à l’instar des mémoires, seraient antagoniques les uns avec les autres et se nourriraient de leurs oppositions. Il est animé par le souci de débloquer cette situation.

Toutefois, on peut s’étonner que le multidirectionnel ne soit pas mis en dialogue avec d’autres pensées du multiple ou de la pluralité qui l’ont précédé. Aucun signe, en effet, de rapprochement de l’hybridité de Homi Bhabha, de l’archipélique d’Édouard Glissant, du rhizome ou du mineur de Deleuze pour ne s’en tenir qu’à ces notions qui inviteraient à la discussion avec ces études postcoloniales vers lesquelles Rothberg déclare pourtant s’ouvrir à maintes reprises. Faut-il voir là une contradiction interne à la dimension pacifiste et réconciliatrice du multidirectionnel, générant lui-même ses points aveugles ?

Autre remarque conclusive, pour ouvrir le débat. N’est-il pas regrettable que, autre forme de binarisme, l’on en revienne toujours à l’alternative : opposition versus réconciliation, conflit versus entente ? La pensée ne doit-elle pas dépasser cette alternative pour considérer que la question la plus critique de la mémoire, au sens collectif du terme, tient plutôt à ce qu’elle tende à devenir un imposant dispositif de régulation à l’échelle mondiale se laissant emporter par le mainstream culturel de la globalisation en le soutenant.

Autrement dit, s’il y a un front sur lequel la pensée doit être présente – et où ses capacités critiques sont véritablement mises à l’épreuve –, c’est celui de la déconstruction systématique du discours mémoriel et des modèles qu’il institue en résonance avec les codes esthétiques de l’industrie culturelle. Non qu’il faille négliger les rapports entre mémoires et enjeux contemporains, mais parce que ceux-ci sont eux-mêmes pris dans les miroitements du mémoriel et du culturel.

Œuvres  citées

Craps, Stef, 2013, Postcolonial Witnessing. Trauma Out of Bounds, Londres, Palgrave Macmillan.

Gatti, Gabriel (dir.), Un Mundo de víctimas, Barcelona, Anthropos, 2017.

Rothberg, Michael, 2017, « From the Traumatic Realism to the Multidirectionnal Memory, and Beyond », Mémoires en jeu, n° 5, 12/2017.

Rothberg, Michael, 2018, Mémoire multidirectionnelle. Repenser l’Holocauste à l’aune de la décolonisation [2009], traduit de l’anglais (américain) par Luba Jurgenson, Paris, Petra, coll. « usages de la mémoire ».

Warner, Michael, 2002, Publics and Counterpublics, New York, Zone.


MICHAEL ROTHBERG

The Dynamics of Multidirectional Memory:
A Response to Philippe Mesnard and Anne Roche

Iam extremely grateful to Luba Jurgenson for making my book Multidirectional Memory available in French and I am flattered to have received two engaged responses to the book in the pages of Mémoires en jeu from Philippe Mesnard and Anne Roche. I will take the opportunity of this brief response to clarify what I think the book is about and to describe briefly how my thinking has evolved over the last decade since the book first appeared in English. It goes without saying that the context in which I was intervening then is quite different from the one in which the French edition of the book appears. It is also true that, although French history, politics, and culture play a large role in the book’s argument, the book itself—like its author—is still the product of the US academy and US society more broadly. My hope is that sometimes an outsider’s gaze can reveal things that insiders overlook.

When I began work in the first decade of the twenty-first century on the book that would become Multidirectional Memory, I faced a field of memory—as Philippe Mesnard also makes clear—defined by a strongly polarized and competitive approach to group memories. In the US at the time, the memories that were considered to exist in competition were often those of different racial, ethnic, and religious minority groups. Thus, for example, there was much talk of opposed and conflictual “black” and “Jewish” memories. (I put these terms in quotation marks to emphasize the fictionality of their overly homogenous implications.) Such conflict was real, on one level, but I came to see that there was a broad-based misunderstanding of the underlying logic of remembrance that was shared by participants in both public and scholarly debate. What I came to call competitive memory and the logic of the zero-sum game assume that memories crowd each other out of the public sphere and that only “one” memory can exist at a time: too much emphasis on the Holocaust necessarily meant not enough attention to, say, translatlatic slavery; or, vice versa, too much attention to the genocide of Native Americans entailed a relativization, and even a denial, of the trauma of the Holocaust.

To counter this reductive view of the workings of memory, I offered a theory of multidirectionality (le multidirectionel, in Mesnard’s term). The theory of multidirectional memory posits that rather than working according to a logic of scarcity—a “repressive hypothesis,” to borrow the terms of Michel Foucault from another context—memory works productively: the conflict of memories produces more mem ories, not fewer. Group memories echo each other and draw their tropes, vocabulary, and memorial forms from each other. Thus, I would contend, the undeniable rise to global prominence of cultural memory of the Shoah—especially since the end of the Cold War—has not reduced the level of remembrance of other traumatic histories (slavery, colonialism, apartheid, occupation, genocide, etc.), but rather helped stimulate a growth in cultures of remembrance in many different contexts.

In his perceptive and analytically precise essay, Philippe Mesnard points out that the case studies in Multidirectional Memory do not involve “multiple” memories but either two memories in dialogue or one memory in the context of another unfolding history. This observation is largely true— and worth additional reflection—but I think it also misses the key point. To be sure, I could point to examples in the book in which more than two memories are at stake: for example, in William Gardner Smith’s novel The Stone Face, the first novel to address the October 17, 1961 massacre, which brings together memories of what I call “three ghettos”: the African American experience, the Warsaw Ghetto, and the bidonvilles inhabited by Algerians in Paris during a late colonial moment. André Schwarz-Bart’s vision also extends beyond a dual perspective since he does not just bring the memory of translatlantic slavery and the Shoah together, but situates them in the context of both a much deeper Jewish history as well as a post-slavery history of the Caribbean and Caribbean migration to the metropole. Contemporary visual artists and novelists I have written about since completing Multidirectional Memory, including William Kentridge, W.G. Sebald, and Hito Steyerl, also concatenate a multiplicity of memories in their multilayered works (see Rothberg, The Implicated Subject).

Essential for me, however, is less the number of memories at play than the underlying dynamic of remembrance. By focusing on a multidirectional dynamic of remembrance, rather than the competitive logic of the zero-sum game, I am able to demonstrate how group memories are formed in the first place: before there is even “one” memory, there is a dynamic interaction of different experiences, languages, and forms of remembrance. Although I had not yet read the work of Astrid Erll and Ann Rigney when I wrote Multidirectional Memory, I now see that, around the same time, they were developing related accounts of the dynamics of memory, albeit drawing on different examples and different memory traditions (see Erll and Rigney, Mediation; and Rigney, “Plenitude” and “Portable”).

To illustrate what I mean by the multidirectional dynamics of memory, let me turn to the example that is central to my book—and that Anne Roche seems especially skeptical about: Holocaust memory during the Algerian War of Independence. In the second half of the book, I focus on how the unfolding process of decolonization intersects with the emerging public form of Holocaust memory around 1961. Mesnard is right that there are not really two or more memories at play here in a general sense (though, surely, for individual participants there are always multiple memories active, as Freud’s writings illustrate powerfully, I believe). Instead, what interested me about the moment around 1961 was that it offered an opportunity to rewrite the dominant history of Holocaust memory. As Annette Wieviorka argues in L’Ère du témoin, the public example of the 1961 Eichmann trial in Jerusalem helped shape a powerful global memory of the Holocaust. But the upsurge in acts of Holocaust memory I saw taking shape in the struggle over the Algerian War—and, in particular, in works such as Rouch and Morin’s Chronique d’un été and Delbo’s Les Belles Lettres—could not be explained by the trial, because the trial had not yet taken place. Rather, I saw struggles over decolonization calling up memories of the German occupation and the Shoah and—because of the strong presence of French state censorship— channeling discourse on Algeria through memories of World War II. Although this does not necessarily entail the presence of multiple memories (or even “two” memories), it suggests a multidirectional dynamic in which a recognizable public Holocaust memory starts to emerge through contact with unfolding political events that at first glance have nothing to do with it. Thus, I argue, it is not only that the Holocaust has enabled the articulation of other memories (as I have suggested above), but that the very emergence of Holocaust memory takes place in interaction with histories (and sometimes memories, such as that of slavery) that at first seem to have little in common with it. Roche does not seem convinced by my case study, but over the course of four chapters I detail numerous points of translation between memories of Vichy and the Shoah, on the one hand, and the unfolding and later remembrance of colonialism and the Algerian conflict, on the other. By enumerating these many moments of translation and transference, I seek to make the point that neither memorial tradition—the one responding to the Shoah or the one responding to French colonialism— can be read in isolation from the other. I remain convinced that this is an important insight about postwar France—and one that remains relevant to the struggles of the present.

The question that follows—and that Mesnard poses acutely—is whether “memory” is really the best word for these kinds of interaction and translation or whether it might not be better simply to call this an exercise in analogical thinking. Mesnard raises an important point here, but I also do not think that memory and analogy are ultimately separable from each other. In connecting a present of remembrance with a remembered past, acts of memory always, it seems to me, draw on the powers of analogy. This is all the more the case when the memories at stake are public and collective and address histories of violence and conflict (as do those I discuss in the book). Such histories inevitably call up other similar or different histories: this was true for Jews who were living through the Nazi assault and comparing it to the long history of anti-Jewish violence, and it remains true for both Jews and Palestinians in the wake of the Holocaust. I have taken up this question at somewhat greater length in an essay called “From Gaza to Warsaw: Mapping Multidirectional Memory,” which I wrote after finishing the book (and which also appears in revised form in The Implicated Subject). In that essay, I focus on the frequent Holocaust analogies evoked by all sides in the context of the Israeli/Palestinian conflict. I suggest there that such analogies do not constitute memories in themselves, but serve as “unavoidable building blocks or morphemes of public memory” (“From Gaza to Warsaw” 524).

My primary point in that essay is to address what Mesnard notes as a weakness of the book (and here I agree with him): that there is not enough attention paid there to the varieties of multidirectional memory and especially to the more abusive or politically repellant versions. I attempt to deepen my analysis by providing a more complete account of the forms that public memory can take in politically charged situations by creating a “map” of multidirectional memory at the intersection of two axes. I suggest that we can situate acts of analogical (or in my terms, multidirectional) public memory along an axis of comparison stretching between equation and differentiation and an axis of political affect stretching between competition and solidarity. Such a map is of course highly schematic, but it already allows us to glimpse four different possibilities for multidirectional memory: those defined by amalgams of equation and competition, equation and solidarity, differentiation and solidarity, or differentiation and competition (examples of each can be found in the essay). Each of those versions of multidirectionality comes with its own distinct ethical and political possibilities and limits. Taking analogies and politically dangerous memories more seriously—as Mesnard suggests that we do—allows us to cultivate an ethics of comparison that I believe is a necessary component of any critique of memories in a global age.

The comparative approach that I offer in Multidirectional Memory and in my work since then is also defined by interdisciplinarity. This interdisciplinarity seems to raise methodological questions for Roche. She asks, for instance, how one can juxtapose—as I do over the course of the book—the novels of someone like Schwarz-Bart and the political writings of someone like Du Bois. It is true that the book brings together a very heterogeneous archive of materials that I group together under the heading of “multidirectional memory”—from political theory, polemic, and engaged journalism to fiction, memoir, and film. However, I do not suppose—as Roche seems to think I do—that all political and novelistic texts “parlaient de la même voix et relevaient d’une même approche.” While it is true—as I’ve discussed above—that the book could have mapped out differences between versions of multidirectionality with more nuance, it is not the case that I sought to portray a homogenous tradition. Instead, what I would suggest is that cultural memory derives precisely from heterogeneous assemblages of texts and practices and that without the relays between and remediation of divergent genres, forms, and media, cul tural memories could not take hold. (Here I am indebted again to the work of Erll and Rigney.)

One final point: I sense some discomfort on the part of Mesnard in the political claims of Multidirectional Memory. I would never exaggerate the political importance of intellectual interventions—I am not naïve about the kinds of impact that scholarly writing can achieve. Yet, precisely because memory scholars confront a global discourse of memory—as Mesnard correctly suggests—our work cannot avoid the question of politics. Indeed, the politics of memory has only become more significant in the years since I wrote Multidirectional Memory, although the discourse has certainly changed in dramatic ways. I could not at the time have predicted the global rise of the far right, a phenomenon that has very real implications for the study of cultural memory. We find today some of the most pernicious versions of multidirectional memory in the discourse of figures such as the American fascist Richard Spencer, who slyly evokes National Socialism and the Holocaust at the same time that he celebrates the genocide of indigenous people in North America (see Levi and Rothberg). The dynamics of multidirectionality, I conclude, remain with us; our job as scholars is to map those dynamics, so that as citizens we are better able to intervene in them.

Works Cited  

Erll, Astrid & Ann Rigney, (dir.), 2009, Mediation, Remediation, and the Dynamics of Cultural Memory, Berlin, De Gruyter.

Levi, Neil & Michael Rothberg, 2018, « Memory Studies in a Moment of Danger: Fascism, Postfascism, and the Contemporary Political Imaginary », Memory Studies, 11.3, p. 355-367.

Rigney, Ann, 2004, « Portable Monuments: Literature, Cultural Memory, and the Case of Jeanie Deans », Poetics Today, 25.2, p. 361-196.

Rigney, Ann, 2005, « Plenitude, Scarcity, and the Circulation of Cultural Memory », Journal of European Studies, 35.1, p. 11-28.

Rothberg, Michael, 2011, « From Gaza to Warsaw: Mapping Multidirectional Memory », Criticism, 53.4, p. 523-548.

Rothberg, Michael, 2019 (août), The Implicated Subject: Beyond Victims and Perpetrators, Stanford, Stanford University Press.

Wieviorka, Annette, 1998, L’Ère du témoin, Paris, Plon.

1 Peut-être l’exploration d’un domaine tel que la/les mémoire(s) collective(s) des violences extrêmes, et la création d’études les concernant n’impliquent-elles pas d’emblée une production conceptuelle. C’est là une question épistémologique dont ce papier s’en tient à poser quelques jalons et, plus bas, quelques remarques.

2 Depuis septembre 2016, le Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines, à Washington, s’impose dans la topographie mémorielle de la capitale fédérale.

3 Positionnement que Stef Craps formule de façon très claire – à quoi Rothberg doit souscrire – dans son étude sur la question du trauma (Craps, 2013).

La prochaine rubrique « Enjeux critiques » du n° 9 été-automne 2019 interrogera le volume à la réception houleuse de Sexe Race & Colonies. La domination des corps du XVe siècle à nos jours, dirigé par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Christelle Taraud & Dominic Thomas, paru en 2018 aux éditions de La Découverte (Paris).