Philip Roth, le raconteur (1933-2018)

> Par Bernard-Léger, Sophie
   Eur’ORBEM
> Paru le : 07.04.2020
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Philip Roth died on May 22, 2018 in New York. He left behind not only an imposing body of work, including twenty-six novels, but also a remarkable presence in the literary world of North America and globally. Roth’s corpus is certainly not strictly speaking memorial; however, it does treat and gather together questions anchored in the history of Jews— their relation to Jewish history and the Jewish community—that concerns human culture in general. He and his writings will remain a pillar of the conscience of our modernity. This is why Memories at Stake wishes to pay homage to him by bringing together two contributions written on each side of the Atlantic.

Newark Museum, 19 mars 2013. Philip Roth prend la parole devant un public réuni à l’occasion de ses quatre-vingts ans. Là, pour la dernière fois, il fait entendre les noms des personnes, des lieux et des objets qui ont marqué une enfance heureuse des années trente, dans le quartier juif de Weequahic à Newark. Ces noms, tous les lecteurs de Roth les connaissent. Chancellor Avenue, Roosevelt Theater. Un gant de baseball. Un panier de bicyclette. L’écrivain rappelle au public que l’art américain du roman se fonde sur une passion pour le détail, pour « la matérialité hypnotique du monde dans lequel on vit » (Roth, 2014, p. 53-54, ma traduction).

En consacrant des pages entières de son oeuvre à décrire ce gant ou ce panier, Roth ne s’inscrivait pas seulement dans la lignée du réalisme de Melville ou de Twain. Il prenait pour objet ce par quoi une génération, celle des premiers Américains nés sur place, avait été « naturalisée par leur jeunes fils » (Roth, 1988, p. 46). Chez ces derniers, le terrain de baseball supplantait la synagogue. Et la bicyclette permettait d’emporter chez soi les classiques de littérature américaine empruntés à la bibliothèque de Newark. Mais il y avait un prix à payer pour ces fils de « deuxième génération » dont les pères avaient été sommés d’être des Américains irréprochables : l’incommensurable sentiment de liberté s’accompagnait d’une culpabilité tenace.

Ainsi, faire de Roth le romancier de l’Amérique n’est pleinement pertinent que si l’on précise : dans cette exacte mesure où l’américanité de la deuxième génération se construit dans la conscience et la hantise des générations précédentes. La réalité historique de l’« émigration providentielle » (Roth, 2006, p. 33) obsède d’ailleurs à ce point son oeuvre que le ferment de sa fiction réside dans la question what if… ? Et si ses grands-parents n’avaient pas émigré au début du XXe siècle pour fuir une Galicie hostile aux Juifs ?

La fiction glose ce what if en déployant une pluralité de réponses, d’hypothèses parfois plausibles, toujours tragi- comiques, comme dans Le Complot contre l’Amérique qui raconte « la terreur de l’imprévu » (ibid., p. 168) dans une Amérique gouvernée par Lindbergh allié à Hitler. Dans L’Écrivain des ombres, Nathan Zuckerman s’invente un loufoque roman familial en épousant la véritable Anne Frank (qu’à tort on croyait morte). Dans Regards sur Kafka, le narrateur imagine un destin américain à un Franz Kafka devenu professeur d’hébreu à Newark. Kafka, précisément, en qui Roth voyait un grand auteur comique. Quand le premier faisait, hilare, la lecture du Procès à ses amis, le second gratifiait les siens de sketches qui donneraient naissance à la célèbre complainte de Portnoy.

Peu d’écrivains américains se seront d’ailleurs, autant que Philip Roth, passionnés pour l’Europe centrale. Entre 1972 et 1976, il a multiplié les séjours à Prague pour tenter d’apporter une aide financière aux écrivains tchèques muselés par le régime communiste. Il a ensuite dirigé la collection «Writers from the other Europe» chez Penguin, redonnant une visibilité aux oeuvres d’auteurs majeurs tels que Borowski, Kundera, Schulz, Kiš ou encore Hrabal.

19 mars 2013. Dans la deuxième partie de son discours, Roth lit un passage du Théâtre de Sabbath, lorsque Mickey Sabbath déchiffre sur les tombes du cimetière juif les noms de ses ancêtres avant de se mettre à dialoguer avec eux.

En choisissant, le jour de ses quatre-vingt ans, de répéter ce qu’il a déjà dit dans ses romans, puis de lire un texte où les morts semblent parler les vivants, Roth accomplissait ce que Walter Benjamin a décrit comme la tâche du « raconteur » (traduction choisie par Daniel Payot pour le terme Der Erzähler dans la nouvelle édition du texte de Walter Benjamin) : assurer la transmission orale d’une expérience. De fait, l’oeuvre de cet immense écrivain américain perpétue une narration initiée par son père, qu’il avait surnommé le « barde de Newark » (Roth, 1992, p. 132) et à propos duquel il écrivait : « On ne doit rien oublier, voilà la devise qui figure sur son blason. Être vivant, pour lui, c’est être fait de mémoire : pour lui, si un homme n’est pas fait de mémoire, il n’est fait de rien. » (ibid) Être vivant pour Philip Roth, aura consisté à habiter entièrement, sans mesure ni compromis, le territoire du roman.

ŒUVRES CITÉES

Benjamin, Walter, 2014, Le Raconteur, Paris, Circé.

Roth, Philip, 1988, Les Faits, Autobiographie d’un romancier, Paris, Gallimard.

Roth, Philip, 1992, Patrimoine, Paris, Gallimard.

Philip Roth, 2006, Le Complot contre l’Amérique, Paris, Gallimard.

Philip Roth at 80: A Celebration, 2014, New York, The Library of America.