Philip Roth, un Américain avec ses complexes

> Par Kaplan, Brett Ashley
   Université d’Illinois, Urbana-Champaign
> Paru le : 07.04.2020
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Il est choquant que Philip Roth soit mort ! Quelques mois seulement avant sa disparition, un dernier échange à propos de ma notice sur lui dans le Dictionary of Literary Biography m’avait permis de profiter de ses remarques, d’une grande rigueur comme d’habitude. « On va terriblement s’ennuyer sans lui et ses doubles », avait écrit Josyane Savigneau dans le hors-série du Monde qui lui fut consacré.

Récompensé par de nombreux prix – il ne manque à son palmarès que le Nobel –, Roth fait aujourd’hui partie du panthéon littéraire américain et mondial. En France, sa grande popularité ne se résume pas à la couverture médiatique dont bénéficie son oeuvre : récemment, un volume de ses écrits de la première période (1959-1977), terminé par bonheur avant sa mort, est paru dans la Pléaide.

Pourtant, en dépit de tous ces honneurs et de la haute estime dont il jouit dans les milieux littéraires comme auprès du grand public, il agace. Les féministes ont protesté contre les représentations des femmes dans ses textes, les communautés juives se sont parfois inquiétées – particulièrement au commencement de sa prodigieuse carrière – de l’image qu’il donnait des Juifs, susceptible selon eux de conforter les stéréotypes antisémites. La « misogynie » et « la haine de soi en tant que Juif » sont peut-être les accusations les plus fréquentes. Pas toujours impassible face à ces critiques, Roth s’est défendu surtout par la fiction. Une fois qu’il a cessé d’écrire – décision annoncée entre autres dans Les Inrocks –, au terme d’un chemin tumultueux long de cinquante-quatre ans, le ton autrefois virulent des critiques a fait place aux célébrations de ses grandes réussites.

Histoire américaine, anxiété et identité juives, Shoah, sexe et désir, relations entre les races, sports, maladie et mort : à la mosaïque des thèmes, déclinés parfois selon des logiques absurdes – comme lorsque survient par exemple cette métamorphose kafkaïenne non pas en un cafard mais en une poitrine –, répond celle des formes : autobiographie, satire, fictions contrefactuelles et autres narrations expérimentales.

Au gré d’une écriture virtuose qui scrute les comportements politiques comme les névroses, Roth a pris la température de la vie américaine à travers certains des épisodes les plus importants et les plus violents de l’histoire récente, tels que la Seconde Guerre mondiale, la guerre du Viêtnam ou encore celle de Corée ; à travers, aussi, les épisodes choquants des époques McCarthy, Nixon, Clinton (le scandale Lewinsky) ou les émeutes commes celles de Newark en 1967.

« J’ai tellement gagné à être repoussant » (p. 205), dit Nathan Zuckerman à son chauffeur Ricky, une femme travestie en homme (lui-même se fait passer pour le critique Milton Appel, qu’il transforme du coup en éditeur d’un magazine porno, ce qui ne l’empêche pas d’apparaître ailleurs dans La Leçon d’anatomie comme un Irving Howe à peine déguisé). On pourrait dire la même chose de Roth qui, en avançant masqué comme son héros, a su tirer profit de ses personnages repoussants, ceux qui dénoncent, par exemple, les « fucking fascist feminists » (La Leçon d’anatomie) et, généralement, cherchent à provoquer le lecteur. Une scène fantastique se déroule ainsi dans une salle de tribunal imaginaire (La Tromperie) où le personnage doit faire face à des accusations comme celle-ci : « Vous êtes accusé de sexisme, de misogynie, d’insultes aux femmes, de calomnie à l’encontre des femmes, de dénigrement des femmes, de diffamation des femmes, et de séduction cruelle, délits qui tous font l’objet de peines extrêmement sévères » (p. 110-111). Roth, de son côté a été attaqué, comme nous l’avons vu, pour ses représentations des mondes juifs américains. Alors qu’il se veut, à l’inverse un Américain juif et déclare dans le documentaire Philip Roth : Démasqué : « Je ne suis pas fou de me voir comme un écrivain Américain-Juif. Moi, je n’écris pas en judaïque, moi, j’écris en américain. »

Dans mon livre, Jewish Anxiety and the Novels of Philip Roth, je fais l’hypothèse que l’angoisse juive, chez Roth, dérive non seulement de la crainte d’être une victime, mais aussi de celle d’être un « bourreau ». Il est impossible de penser au Juif victime sans évoquer la Shoah, ni à la question vraiment taboue – en tous cas, quand on discute d’un écrivain juif américain – de la violence perpétrée par les Juifs sans évoquer Israël. L’histoire de la persécution antijuive est largement antérieure à la Shoah ; de plus cette double angoisse n’est peut-être pas réservée aux seuls Juifs – on trouve malheureusement de nombreuses autres victimes. Roth sonde dans ses romans Israël-Palestine et la Shoah, mettant en quelque sorte dos à dos les violences perpétrée et subie (sans commune mesure entre elles), ou examinant le racisme et le sexisme aux États-Unis. Les romans dont l’action se déroule en Amérique abondent en personnages racistes qui fulminent contre les noirs ou d’autres communautés ; personnages contre lesquels Roth fait intervenir des figures progressistes pour les combattre.

L’oeuvre de Roth peut donc être vue comme un espace où violence perpétrée et condition de victime, masculin et féminin, racisme et antisémitisme tissent des problématiques croisées. Car si, comme je le postule, l’anxiété juive n’est pas seulement une peur de l’oppression, en se penchant sur ses effets du côté de ceux qui commettent la violence, on comprendra mieux comment traverser le terrain explosif Israël-Palestine.

On peut d’ailleurs étendre cette réflexion à toute la littérature juive américaine. Une anxiété double s’y exprime : si le hasard de l’histoire a mis les Juifs américains à l’abri de la Shoah, ils n’échappent pas pour autant à la conscience aiguë de pouvoir devenir des « bourreaux ». C’est cette double anxiété qui rend fascinants la plupart des fictions et romans contrefactuels contemporains. Personne n’est surpris de constater qu’aujourd’hui encore, le génocide continue d’imprimer sa trace, sous forme d’angoisse, à la littérature juive américaine. On peut en revanche s’étonner que s’y ajoute la peur de devenir un « perpetrator ». Les enjeux sont de taille et cette littérature constitue un espace privilégié donnant à voir toutes les facettes du problème. Cette interprétation reste toutefois la mienne, plus que l’intention propre de Roth, même si elle est issue de l’analyse de son œuvre. Elle n’est pas saisissable à la surface de ses textes, mais émerge comme une photographie en train de se développer lentement sous nos yeux.

Je veux remercier Mouna Benbouazza, étudiante au Département de Français qui m’a aidée à la traduction de ce texte, et Philippe Mesnard et Luba Jurgenson pour leurs suggestions touchant à la rédaction.

ŒUVRES CITÉES

Kaplan, Brett Ashley, 2015, Jewish Anxiety and the Novels of Philip Roth, New York, Bloombsbury.

Karel, William (dir.), 2013, Philip Roth: Unmasked, PBS, American Masters.

Roth, Philip, 1985, La Leçon d’anatomie [1983], traduit de l’anglais par Jean-Pierre Carasso, Paris, Gallimard.

Roth, Philip, 1994, Tromperie [1990], traduit de l’anglais par Maurice Rambaud, Paris, Gallimard.

Roth, Philip, 2012, Entretien avec Les Inrocks : « Philip Roth : “Nemesis sera mon dernier livre.” », Les Inrocks, 7 octobre.

Savigneau, Josyane, (dir.), 2013, « Philip Roth : Un Américain pas si tranquille », Le Monde, hors-série, février-mars.