Réponse de Gabriela Adameşteanu

> Paru le : 08.03.2018

Gabriela ADAMEŞTEANU, *1942 (Roumanie)

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Ana Blandiana, Romulus Rusan, fondateurs du Memorial de Sighetul Marmatie, avec Gabriela Adameşteanu © archives personnelles de l’auteur

 

 

C’est mon père qui a réveillé mon intérêt pour les événements passés. Il était professeur d’histoire, et adorait son métier. Il me faisait toujours des récits hérétiques, nous étions dans les années cinquante staliniennes, et tout le monde sentait que les récits officiels du passé étaient falsifiés à des fins politiques. En Roumanie, l’usage politique du passé dans le présent a toujours sévi. Mais sous le communisme, il n’était pas facile de trouver le vrai dans les livres, ou dans les médias.

Dès l’enfance, j’ai eu le sentiment d’appartenir à un groupe social persécuté : mon père avait été exclu du Parti communiste, un de mes oncles est mort en prison, détenu politique, un autre a émigré en Italie, etc. Nous vivions dans une société misérable, injuste, dans la peur et l’humiliation, Or les discours officiels, la presse, les romans populaires, nous racontaient cette vie peinte en rose, optimiste, lumineuse.

Je n’ai pas voulu faire la révolution, ni entrer en dissidence avec mes livres. J’ai préféré décrire ma réalité, notre réalité. J’avais, profondément en moi, le sentiment que j’étais le témoin d’une expérience politique qui – je le croyais – me survivrait. Tant que le communisme a duré, j’ai été obsédée par « le devoir du mémoire », en l’occurrence le devoir du témoignage, même modeste, comme porte-parole d’une grande catégorie des gens opprimés. Pour moi, le présent est toujours lié au passé individuel et collectif. Dans mon roman Une matinée perdue (paru en 1984 en Roumanie et traduit en 2004 chez Gallimard), j’ai voulu écrire sur la vieillesse et la pauvreté, décrire la misère de la vie de personnages, bien plus âgés que moi. J’étais trop jeune, ces mémoires me manquaient, et je me suis dirigée, peu à peu, vers celles de la Grande Guerre que je découvrais (et utilisais, comme source d’inspiration).

Elles appartenaient à des gens (connus ou non) qui avaient conscience de leur qualité de témoins. Ils voulaient transmettre leur terrible expérience, et le plus souvent n’y parvenaient pas. Contrairement à la Deuxième Guerre mondiale, la Première a laissé une multitude d’écrits personnels et intimes, témoignant d’un très grand traumatisme pour la population. Les pertes civiles ont été énormes sous une occupation allemande brutale. Nous sommes nombreux, dans ma génération, à avoir eu un parent orphelin, et j’ai été bercée par les récits de ceux qui à l’époque étaient enfants. Leur peur, leur détresse m’ont hantée, c’est pour cela que j’ai écrit Une matinée perdue.

En revanche, pour le deuxième « moment mémoriel » – les souffrances héritées de la Deuxième Guerre mondiale, celles particulièrement atroces des prisonniers de guerre, ou encore les déportations (par le régime soviétique) des personnes déplacées de Bessarabie (l’actuelle République moldave) et de Bucovine (actuellement en Ukraine) – sur toutes ces expériences les publications n’ont été possibles qu’après 1990. Durant les premières années de liberté (1990-2000), beaucoup de mémoires de détenus politiques ont paru. Certains étaient racontés avec un réel talent littéraire et furent traduits en français, je pense à Notre prison de chaque jour d’Ion Ioanid (Livre de poche, 1995) ou au Journal de la félicité de Nicolae Steinhardt (Unesco, 1997). Beaucoup de maisons d’édition, particulièrement Academia civica dirigée par Romulus Rusan, ont publié des témoignages de gens torturés, emprisonnés, etc., sous le régime communiste. La mémoire orale était au centre des préoccupations des sociologues et des écrivains. La fiction avait perdu la première place, les gens préféraient connaître ce qui avait été caché pendant des décennies. Des mémoires de femmes, détenues politiques ou déportées, ont également marqué (je pense surtout au récit très émouvant d’Aniţa Nandriş-Cudla, une paysanne, déportée en Sibérie traduite en français sous le titre 20 ans de Sibérie, souvenirs d’une vie, L’Harmattan, 2011).

Paul Goma est le seul écrivain à avoir parlé ouvertement du goulag roumain avant 1989. Lui-même détenu politique, comme membre d’un groupe d’étudiants solidaires de la révolution hongroise de 1956, la presse française et allemande l’a baptisé le « Soljenitsyne roumain », et il est devenu le plus important dissident roumain. Il a dû émigrer en 1977. Ses romans décrivent l’univers noir des prisons roumaines, d’après des histoires qu’il a entendues lorsqu’il était lui-même détenu (La Cellule des libérables, Gallimard, 1971, Gherla, Gallimard, 1976, Les Chiens de mort ou La Passion selon Pitesti, Hachette, 1981). Ses livres n’ont pas eu le succès attendu en Occident, et ne pouvaient pas être publiés en Roumanie. Esprit contestataire, frondeur et provocateur, Paul Goma a peu à peu rompu ses relations avec presque tout le monde, tant en France qu’en Roumanie, dans un destin singulièrement tragique. Sa manière de raconter les événements de 1941-1944 en ancienne Bessarabie, lui a valu d’être accusé d’antisémitisme, bien que sa femme, très dévouée, eût un père d’origine juive, ancien communiste.

Les jeunes écrivains qui ont pris la plume après 2000 sont moins attirés par l’univers carcéral. Lucian Dan Teodorovici fait exception. Il est l’auteur d’un roman percutant abordant la psychologie du détenu politique (L’Histoire de Bruno Matei, 2011, paru en français chez Gaia en 2013). Entretemps, l’intérêt du public pour la répression et la vie quotidienne sous le communisme a diminué. Aussi deux écrivains (Ana Blandiana et Romulus Rusan) ont-ils créé un mémorial dans une ancienne prison stalinienne (Memorialul Sighet). Il est très fréquenté, et de surcroît, il organise, pour les jeunes, une école d’été sur la mémoire des prisons.

Les tortionnaires ont eux aussi essayé de raconter leur vision de l’histoire. Des éditeurs et des journalistes qui avaient des fonctions importantes sous le régime communiste les ont promus. Ces dernières années ils ont enfin été jugés. Malheureusement, ils ont pour la plupart vécu une vieillesse tranquille, sans être dérangés par des questions incommodes, ils ont touché de grosses retraites, bien plus importantes que celles de victimes.

En Roumanie, le Journal de Mihail Sebastian a connu un très grand succès (Stock, 2007). C’est le premier témoignage littéraire sur l’antisémitisme durant l’entre-deux-guerres et sur les dérapages de grands intellectuels de l’époque, dérapages méconnus du temps du communisme. Les livres d’histoire, les articles et la fiction, les films (surtout ceux de Radu Jude) ont placé l’opinion publique roumaine face à la persécution des Juifs, entre 1920 et 1944, culminant par les déportations en Transnistrie responsables d’environ 100 000 victimes. Ce thème est présent dans l’opinion publique par le biais de la fiction et du film.

Aujourd’hui, mon intérêt pour les mémoires n’est plus lié à l’enseignement de mon père ou à une appartenance sociale ou familiale. Il m’est arrivé de déranger les lecteurs dans leurs préjugés, surtout quand j’ai abordé dans mon roman Situation Provisoire (2010, Gallimard, 2013) les crimes antisémites dont se sont rendus coupables les légionnaires, à Bucarest, en janvier 1941.

En tant que témoin, on ne dispose que de sa propre perspective sur les faits, alors que la fiction en demande plusieurs, et même une certaine ambiguïté. Quelquefois, se sentir l’héritier ou le témoin, ne suffit pas. J’ai toujours su que ce que j’apprenais officiellement était faux, et ça m’a poussé à chercher « la vérité » des événements. Mais y a-t-il une seule vérité ? Ou bien plusieurs ? Plus j’avance, plus j’ai des doutes. Cela fait du bien à la fiction, mais ça ne va pas non plus sans difficultés. Pour un autre roman, La Rencontre (2007), j’ai eu accès aux documents de l’ancienne Securitate, à des archives. Je n’ai pas rédigé une narration omnisciente, au contraire. J’ai beaucoup travaillé pour avoir plusieurs points de vue, y compris ceux des narrateurs qui, dans mon roman, se révèlent non-crédibles et même mensongers (pour les lecteurs), comme les officiers de la Securitate.

Je ne me suis jamais imposé un quelconque interdit, pas même au temps de la censure communiste, quand j’écrivais par exemple sur l’émigration roumaine (malgré une certaine autocensure). En revanche, j’ai fait des efforts pour rester dans les frontières de la littérature, parce que les mémoires des guerres, des génocides, des massacres, des dominations, des formes d’exploitation ou d’autres épisodes de violences collectives, vous poussent facilement vers le style journalistique, voire vers le débat historique qui se situe en dehors de la littérature. Selon moi, avec leurs fictions, les écrivains jouent un rôle très important pour la mémoire de l’humanité. Plus de la moitié de ce que je sais du monde, provient de romans, de la littérature du monde entier.