Démontage parallèle

Philippe MesnardUniversité Clermont Auvergne (UCA) / CELIS EA 4280, Institut Universitaire de France
Paru le : 14.01.2023

la photo est celle de l’intérieur de Passages, le monument en hommage à Walter Benjamin, de Dani Karavan (1990-1994) à Port-Bou, dont la vitre intérieure avait été endommagée par des jets de pierre en 2009.

Les trois événements que je vais rapporter, auxquels ont respectivement participé Giorgia Meloni, Serge et Beate Klarsfeld avec Louis Aliot, et le président de l’ANACR (Association nationale des anciens combattants et amis de la Résistance), sont travaillés par des logiques inquiétantes qui paraissent à la fois historiquement distinctes et politiquement convergentes. Pour les interroger je me livrerai ici à un démontage qui met en parallèle des séquences où de mêmes acteurs se trouvent, chacun à sa façon, à s’engager sur la scène publique mémorielle promouvant des valeurs humanistes de justice, et dans le même temps à prendre des décisions politiques d’exclusion ou à les soutenir, ne fût-ce qu’indirectement.

[le texte qui suit reprend l’éditorial du n°18, c’est une réflexion sur les mutations de la mémoire que poursuit non seulement Philippe Mesnard, mais aussi toute la revue y compris dans ses prochains numéros]

À partir du vendredi 17 mars a circulé dans les médias l’information selon laquelle Giorgia Meloni, élue le 22 octobre 2022 à la tête du gouvernement italien, a confirmé la promesse faite un mois auparavant par son ministre de la Culture de construire un musée de la Shoah à Rome, non loin du parc de la Villa Torlonia où se situait la résidence de Mussolini. Il faut rappeler que Rome a été le lieu d’une rafle de très grande ampleur des Juifs perpétrée par les forces allemandes le 16 octobre 1943. Il s’agit ainsi de contribuer à garder la mémoire de la Shoah vivante et présente, est-il annoncé dans un communiqué de presse à la fin du Conseil des Ministres qui venait d’avoir lieu. Autrement dit, l’extrême droite italienne permet qu’aboutisse un projet mémoriel touchant à un crime dans lequel était impliqué le parti fasciste auquel elle est elle-même, même lointainement, associée ; de surcroît, ce projet ayant été gelé une vingtaine d’années durant, elle endosse un rôle quasiment providentiel. Cette décision intervient après une série d’opportunités saisies par Giorgia Meloni pour renforcer son image démocratique, notamment lors de la commémoration de la rafle en 2022 où elle a dénoncé la furie nazi-fasciste.

Le second fait est moins facile à décrypter. Il met même mal à l’aise celles et ceux qui sont attachés à la mémoire du génocide des Juifs. D’ailleurs, la presse le passe très vite sous silence. Cela concerne en effet deux des plus fortes personnalités tutélaires de l’édification de la mémoire de la Shoah en France, Serge et Beate Klarsfeld1. L’un et l’autre sont décorés le 13 octobre 2022 par Louis Aliot, maire Rassemblement National de Perpignan, de la médaille de la ville. Dans un tweet posté par ce dernier, on pouvait lire que la ville honorait ainsi « le combat infatigable de ces deux personnalités pour la justice et la mémoire »2. Croyant percevoir du côté du RN des volontés d’ouverture vers une révision d’une partie de ses fondamentaux historiques (héritage de Vichy et de la pensée ultraconservatrice traditionnellement antisémite française conduisant à l’anticipation zélée des mesures de répression et de déportation des Juifs), Serge et Beate Klarsfeld ont dû vouloir jouer un rapprochement tactique face, pourtant, à l’évidente stratégie de longue haleine dite de « dédiabolisation » de Marine Le Pen et de son mouvement. Cette décision s’est faite au prix du principe, que l’on aurait cru acquis, sinon indérogeable – porté notamment par Pierre Vidal-Naquet à la suite des déclarations de Faurisson en 1979 – de ne pas entrer en dialogue ni transiger avec les représentants d’idéologies antidémocratiques ou illibérales motivant des révisions falsificatrices, voire des négations de faits historiques.

Si le troisième et dernier exemple est moins troublant, il est consternant. Par le hasard de la circulation des lettres d’information, le 7 janvier 2023, je prends connaissance de l’annonce suivante signée par le président de l’Association nationale des anciens combattants et amis de la Résistance invitant, je cite, à « la commémoration des 80 ans de la réquisition du site de la prison de Montluc par les forces d’occupation et du transfert du général de Lattre à la prison Saint-Joseph de Lyon – après sa condamnation à 10 ans de prison pour avoir désobéi à l’ordre du Gouvernement de Vichy de ne pas réagir à l’invasion de la zone sud ». La date du rassemblement est le 9 janvier. Jusque-là rien que de très honorable. Mais les propos suivants donnent une autre tournure à la déclaration comme à son intention. On peut lire [les passages soulignés sont de mon fait]: « il ne vous a pas échappé que cette cérémonie a pour objet, pour ambition de rappeler aux services de l’État l’opposition, désormais élargie, au projet de dilution de présentation de la période 1943-1944 parmi cent ans d’histoire banale du site – qui, hors cette période, ne fut jamais emblématique –, de rappeler aussi l’opposition, désormais élargie, à la non-affectation d’un local spécifique à la mémoire des 44 enfants juifs de la colonie  d’Izieu, internés dans la nuit du 6 au 7 avril 1944 à Montluc, transférés à Drancy pour être assassinés à Auschwitz. »

Dédier à l’intérieur de l’ex-enceinte carcérale un local à la mémoire des enfants d’Izieu est un sujet requérant toute l’attention, même si ce n’est vraiment que sur les flancs bucoliques du lieu-dit presque égaré à 80 kilomètres de Lyon que l’on mesure l’acharnement criminel de la Gestapo à traquer cette colonie pour l’anéantir. Mais affirmer que, hormis les deux années 1943-1944 inscrites dans la Seconde Guerre mondiale, l’histoire de la prison de Montluc est « banale », c’est intentionnellement nier la reconnaissance d’une autre histoire, celle de la guerre d’Algérie, dont les mémoires sont pourtant profondément ancrées dans la société française contemporaine et s’enferrer dans l’impasse dogmatique d’une polémique.

Comme le rappelle Marc André dans l’entretien qu’il donne dans le numéro 18 de Mémoires en Jeu à la suite de la parution de son livre, Une prison pour mémoire. Montluc, de 1944 à nos jours, Montluc a été un des centres de détention les plus utilisés pour interner les indépendantistes algériens. Onze d’entre eux y furent guillotinés, nombre inégalé dans aucune autre prison française. De surcroît, des Français métropolitains soutenant le FLN sont aussi passés par ses cellules. Dès lors, considérer que tout ce qui, pour Montluc, n’est pas inclus dans la période d’occupation et de répression allemande et vichyste de 1943 à 1944 serait une histoire « banale » revient à exclure sciemment de l’histoire de France la lutte pour une Algérie indépendante. C’est non seulement mettre entre parenthèses ces huit années de violence extrême, mais indirectement, par cet effacement, emboîter le pas à une France coloniale qui s’est bâtie sur la négation de l’autre et son aliénation. Faut-il aussi rappeler que quantité de résistants, parmi lesquels des Juifs, ont soutenu la cause indépendantiste et se sont engagés ou bien pour elle ou, en tout cas, contre la guerre que menait en Algérie l’armée française ? Charlotte Delbo et Germaine Tillon, résistantes et déportées, Marceline Loridan, déportée en tant que juive à Auschwitz, comptent parmi les intellectuelles les plus connues d’une importante mobilisation anticolonialiste particulièrement active dès les années 1950 au sujet de l’Algérie. Il n’est également qu’à entendre les motivations d’Anne Beaumanoir4, elle-même résistante, Juste parmi les nations pour avoir sauvé des enfants juifs, puis soutien du FLN et incarcérée pour cela aux Baumettes, amie de Loridan et de Georges Kiejman (ayant survécu à la Shoah parce qu’enfant caché), pour s’en convaincre. Ces exemples témoignent de la solidité des passerelles qui ont relié, et rallié, différentes formes d’oppositions radicales à des oppressions et à des crimes tout à fait différents et non comparables, en dépit de leur gravité.

S’il y a – pour reprendre une expression devenue un lieu commun – un passé qui ne passe toujours pas aujourd’hui, c’est bien celui de la guerre d’Algérie. Il perdure même, non seulement en tant que tel, c’est-à-dire non résolu malgré les bonnes volontés réconciliatrices, mais aussi parce qu’il resurgit, métabolisé, dans des questions liées au racisme et à l’immigration dont les pensées ultraconservatrices européennes font leur cheval de bataille. De même que le 28 juin 2022 à l’Assemblée nationale, José Gonzalez (79 ans), député RN des Bouches-du-Rhône, déclarait son attachement à cette « France d’ailleurs » (sic) située sur l’autre rive de la Méditerranée et ne voulait pas juger l’OAS, ce mouvement terroriste se réclamant de la France coloniale, de même, quelques mois après, Louis Aliot prenait l’initiative de donner à une esplanade de Perpignan le nom de Pierre Sergent, ancien chef de l’OAS et député FN.

Au regard de quoi, c’est tout l’ancrage de l’extrême droite française dans l’histoire coloniale algérienne que Serge et Beate Klarsfeld cautionnent indirectement en acceptant la gratification du maire de Perpignan. Alors que c’est en partie sur ce fonds néocolonial et revanchard que le Rassemblement National nourrit son rejet de l’accueil des réfugiés venant d’Orient ou d’Afrique et qu’il se présente honorablement comme un bouclier civilisationnel contre la menace des « barbares » (mot désignant à l’origine ceux dont on ne comprend pas la langue).

Ni la théorie des rivalités mémorielles sous ses différents intitulés (guerre, conflit, concurrence…), ni son inverse, la théorie de la mémoire multidirectionnelle, ne suffisent à rendre compte de la complexité stratifiée des rapports entre mémoires, pas plus que des enjeux entre mémoires et politique. Pallier ce défaut ou ce point aveugle demande de prendre en compte la fonction écran que remplissent les mémoires ou les personnalités qui s’y prêtent lorsqu’elles sont instrumentalisées par des discours partisans. Il ne faut donc pas non plus oublier que Giorgia Meloni et son mouvement Fratelli d’Italia, parallèlement à leurs « bonnes pratiques mémorielles », s’emploient à mettre en place des dispositifs répressifs à l’égard des migrants. Edith Bruck, Juive hongroise survivante d’Auschwitz ayant erré de 1945 à 1954 avant de s’installer à Rome, s’insurgeait déjà contre les mesures de discrimination et de rejet mise en place par Matteo Salvini quand, entre 2018 et 2019, il était ministre de l’Intérieur5. En somme, ces pratiques politiques, d’un côté, récupèrent indûment des mémoires pour se faire bien voir, de l’autre, repoussent les étrangers comme des « indésirables » – ainsi qu’ils étaient qualifiés en 1938 au moment de la fuite des Espagnols antifranquistes de leur pays – dans des zones d’invisibilité pour les y confiner, leur interdisant la possibilité même d’une mémoire et, par-là, d’une subjectivité.

 

1 Cela pose en corollaire une autre question, cette fois spécifiquement française, concernant la sacralisation laïque – dont la panthéonisation est un des aspects – de personnalités historiques exemplaires aux dépens d’une compréhension de la complexité des conditions de possibilité de l’histoire.

2 Je prends ici des informations contenues dans la page de protestation publiée sur le site du RAAR (Réseau d’Action contre l’Antisémitisme et tous les racismes) qui est la seule instance à s’être durablement déclarée choquée par l’événement : https://raar.info/2022/11/rn-aliot-klarsfeld/

 

4 https://youtu.be/WkAmp3ninbY

 

5 Voir l’entretien d’Edith Bruck mené par Patricia Amardeil publié dans Mémoires en jeu, n° 9, été-automne 2019, p. 31-37, ainsi que l’entretien vidéo sur : https://www.memoires-en-jeu.com/video/edith-bruck-rescapee-ecrivaine-temoin/.