Le mémorialiste

Zanone, DamienUniversité catholique de Louvain, Louvain-la-Neuve
Paru le : 11.04.2015

Le mémorialiste porte témoignage de sa mémoire. On attend de lui qu’il fasse part d’une expérience exemplaire de l’histoire contemporaine, exemplarité que sa parole construit dans la représentation du rapport entre le particulier d’une existence individuelle et le général de l’histoire collective. Que le mémorialiste ait lui-même traversé son époque de façon remarquable comme témoin ou acteur d’événements importants est une condition habituelle de son écriture, mais non nécessaire : l’exemplarité de son parcours est travaillée par un récit qui problématise le lien de l’individu avec le groupe. Le mémorialiste ne se montre en effet pas seul mais lié à ses contemporains ; il réfléchit aux aspects qui ont fixé les traits dominants du caractère et du destin de sa génération et à la manière dont lui-même les a incarnés. Sa démarche d’écriture porte une ambition double, cherchant tour à tour à produire le récit d’un groupe et celui d’un individu pour découvrir la solidarité qui relie les deux. Le mémorialiste, dans cette perspective, peut ne pas souhaiter s’attarder sur les aspects privés de son existence (relations familiales et sentimentales, for intérieur) dont l’évocation apparaît, après la publication des Confessions de Rousseau, comme une possibilité vis-à-vis de laquelle chacun doit prendre position. La recevabilité dans l’espace public d’une parole intime sur soi s’est accrue depuis Rousseau mais le discours dominant des mémorialistes persiste à la repousser comme une menace susceptible d’égarer l’enjeu d’exemplarité historique que se donnent les textes de Mémoires : on dénigre le « misérable petit tas de secrets » qui ferait la vérité de chacun (Malraux), on préfère désigner celui qui s’y prête comme relevant d’une espèce différente (autobiographe plutôt que mémorialiste).

Depuis que les Mémoires sont identifiés comme une forme d’écriture (en France, dans le courant du XVIIe siècle), les mémorialistes ont pris bien des apparences et des usages. Le cardinal de Retz et le duc de Saint-Simon, les deux plus connus pour la période d’Ancien Régime, incarnent deux modalités du rôle que différencie leur rapport à l’histoire : le premier en est acteur et rend compte de sa participation de premier plan aux événements de la Fronde, le second en est témoin et se donne pour l’observateur minutieux des us et coutumes de la cour louis-quatorzienne. Aristocrates, ils ont en commun le privilège d’avoir accès à la sphère où se décident les affaires de l’État. Au XVIIIe siècle, émergent des figures de mémorialistes d’un type nouveau, sans renom social a priori mais qui retracent dans leurs Mémoires un parcours de promotion extraordinaire : Mme de Staal-Delaunay ou Valentin Jamerey-Duval semblent de ce point de vue des antécédents à Rousseau. Ces mémorialistes que leur naissance n’appelait pas à tenir une place marquante sur la scène du monde portent témoignage des mutations de la société de leur temps et présentent des destins qui deviennent exemplaires à force d’être exceptionnels. Après de tels textes, après surtout la Révolution et l’avènement de la notion d’individu, chacun peut se reconnaître le droit de faire rayonner sur l’histoire un discours légitime. Le témoignage du mémorialiste échappe progressivement aux limites et distinctions antérieures : c’est aussi bien en acteur qu’en témoin de l’histoire, en montrant la scène publique que le for intérieur, pour écrire l’histoire que pour illustrer la littérature que Chateaubriand rédige les Mémoires d’outre-tombe qui font certainement de lui le mémorialiste de référence dans la tradition française. L’idée d’une tradition spécifiquement française en matière de Mémoires se répand au XIXe siècle, énoncée d’abord par Chateaubriand dans le Génie du christianisme (soit avant de se faire lui-même mémorialiste et d’inscrire son nom sur une liste qu’il fait remonter au « sire de Joinville », chroniqueur du règne de Louis IX, et tient pour glorieuse), stimulée ensuite, dans les années 1820, par l’entreprise d’érudits (Petitot et Monmerqué, Guizot, Berville et Barrière) qui publient des collections rassemblant en nombreux volumes les Mémoires rédigés à toutes les époques de l’histoire de France. Cette démarche confère un grand prestige à la figure du mémorialiste en installant l’idée que celui-ci porte, plus que l’historien, le secret d’une narration capable d’éveiller le sens du passé, avec un récit nourri de la saveur concrète du particulier et habité par une conscience morale forgée dans la confrontation directe avec les événements. L’ampleur des faits, avec la Révolution et l’Empire, est généralement tenue pour sans précédents et l’engouement en faveur des Mémoires, dans la période qui suit, n’en est que plus grand : la plupart des acteurs ou témoins de ces événements sont alors requis de produire leur témoignage afin d’apporter de l’intelligibilité à ce qui paraît en manquer trop. Nombre de Mémoires sont, à partir de ce moment, publiés du vivant de leur auteur, ce qui renouvelle la figure du mémorialiste : ce dernier n’est plus seulement le légataire qui livre de façon posthume un document à l’attention des générations suivantes, mais un personnage qui trouve occasion, sur ses vieux jours, d’une dernière intervention marquante dans un espace public dont il est toujours un contemporain. Il renonce, ce faisant, à la position supposément impartiale de l’historien pour prendre en charge un discours plus politique : les premiers chapitres d’Histoire de ma vie de George Sand, animés par l’élan des idéaux qui portent la Révolution de 1848, mettent ainsi en place un « je » qui se veut un « nous » en promettant le récit d’une vie tout entier soumis au principe de solidarité et intelligible comme la geste d’une génération appelée à faire vivre la démocratie (chacun est censé prendre la parole et se narrer, en vue d’un large partage d’expériences qui pourra refonder une communauté). La suite de cet ouvrage peut sembler ne pas tenir trop bien cet engagement puisque le récit de l’existence, centré en bonne part sur l’enfance, s’y fait très individué et correspond ainsi davantage au propos d’un autobiographe ; cette tension permet cependant de prendre la mesure de l’instabilité qui entoure désormais la qualité de mémorialiste qu’il devient impossible de définir de façon normative. En effet, progressivement au XIXe siècle et plus encore depuis, le témoignage historique n’a plus d’ordonnancement prescrit ni de contours donnés : avec la « grande hache » (Perec) qu’elle a agitée tout au long du XXe siècle, l’histoire a fini de balayer les partages auxquels on avait longtemps cru. Les rapports de l’individu au groupe sont trop profondément bouleversés ; chaque mémorialiste en rend compte comme d’une expérience nouvelle et doit pour cela réinventer la narration qui dira quelle est son exemplarité.

Les Mémoires ont cessé, au cours du XXe siècle, de se définir par la référence communément admise à une norme : il n’y a plus de modèle dominant qui établirait à l’exclusion des autres la forme et le contenu des Mémoires. Dans ces conditions, le terme de mémorialiste apparaît peut-être, de nos jours, comme un peu désuet, renvoyant par connotation à des Mémoires d’un temps qui n’est plus, où la narration prétendait unifier de façon homogène, même si problématisée, récit de soi et récit du monde. Ces deux aspects sont souvent mis en tension si grande, dans les textes de témoignage historique à la première personne du XXe siècle, qu’aucune figure incarnée sous forme de personnage ne cherche plus à la surmonter. Si le terme de mémorialiste peut encore utilement désigner par la fonction qu’ils assument les auteurs de Mémoires, il permet difficilement, en revanche, de suggérer autre chose que cette fonction : aucun type du « mémorialiste » n’existe plus a priori, c’est à chaque mémorialiste de se donner sa propre identité par ce qu’il écrit.