Quel laboratoire mémoriel pour les banlieues ?

> Par Galichon, Isabelle
   Université Bordeaux-Montaigne / EA TELEM
> Paru le : 26.12.2016
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Que signifierait explorer dans une perspective mémorielle un champ social qui semble précisément échapper à notre « culture de la mémoire » (Coquio, 2015) ? En effet, si au cours du XXe siècle, et plus particulièrement à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, tout un appareil a été élaboré pour préserver et penser la mémoire du siècle des génocides, il est devenu peu à peu un filtre qui a induit une lecture particulière des événements tout autant qu’un ethos face au présent : le rapport collectif à la mémoire a débordé le simple cadre de l’analyse de l’histoire pour imprégner plus largement notre culture et notre aptitude à lire le monde (Rousso, 2007). Cependant, il semble que certains pans de la société ne laissent aucune trace dans les représentations mémorielles collectives. Face à un recours redondant et généralisé à la mémoire, force est de constater que l’empreinte mémorielle de certains territoires demeure invisible, ce qui ne signifie pas pour autant que cette mémoire n’existe pas. L’espace social et géographique des banlieues répond à ce déficit de représentations. Mais s’atteler à la question de la mémoire des banlieues pose un certain nombre de problèmes épistémologiques et structurels propres à ce champ de recherche.

Le terme « banlieue » prête, en premier lieu, à confusion pour la diversité des réalités qu’il recouvre et pour la dimension archétypale des représentations qui en émane. Plus qu’un espace géographique périurbain, il s’agit de l’appréhender ici en termes d’expériences. Si certains sociologues préfèrent avoir recours à une terminologie autre – « cités », « quartiers populaires » – nous maintiendrons l’usage de ce terme ambivalent en optant pour le pluriel qui prendra en compte la multiplicité des expériences. À l’instar d’Ahmed Boubeker qui étudie « L’héritage de l’immigration postcoloniale comme expérience vécue » (Amnis, 2007), nous pensons que les banlieues sont à saisir davantage en termes d’expérience, de processus de transformation, qu’en termes d’espace dans la mesure où la diversité des expériences fait écho à la disparité des espaces. Nous retiendrons comme règle constitutive de l’expérience des banlieues qu’elle implique d’y vivre – au moins partiellement, a minima dans un cadre professionnel – ou d’y nouer des liens selon l’acception qu’en donne Serge Paugam en retenant essentiellement dans le cadre de l’expérience des banlieues, le lien de participation organique (profession), le lien de participation élective (groupe d’appartenance) et le lien de filiation (famille). L’expérience des banlieues relève donc d’une expérience de vulnérabilisation résultant d’un effet cumulatif de processus de précarisation que l’on peut décliner en termes de processus de paupérisation, d’appauvrisse ment, de relégation socio-politique, de ségrégation urbaine et ethno-raciale. Michel Kokoreff souligne combien cette expérience est marquée par des discriminations ethniques, genrées, culturelles. Enfin, l’expérience des banlieues s’inscrit aussi « dans le débat public, en particulier depuis les années 1990, dans une dimension sécuritaire » (Kokoreff, 2015). L’ensemble de ces différents processus interfèrent à la fois de façon corrélative et dissociée dans le cadre de l’expérience des banlieues : ces processus sont à la fois distincts les uns des autres, irréductibles les uns aux autres, et pourtant dans une situation d’interaction permanente. L’étude de l’expérience des banlieues est ainsi complexe non pas tant pour la nature des expériences vécues que par l’interférence des différents processus qui la constituent : l’effet cumulatif et les interactions en troublent l’analyse.

De plus, l’usage du terme banlieue, dans le champ politique mais aussi dans celui du savoir, implique tout un cadre épistémique qui relève d’une pensée coloniale. En effet, cela est flagrant pour le rapport politique à l’espace et dans les schémas de pensée qui enferment l’expérience des banlieues dans des représentations archétypes qui reproduisent des modes de fonctionnement coloniaux, la banlieue pouvant être perçue comme un « Maghreb périphérique » (Benguigui, 1997). Il nous semble donc essentiel de penser la question des banlieues non seulement à travers le prisme de l’expérience qui replace l’individu au sein d’une dynamique sociale, mais encore à partir d’une perspective décoloniale telle que Anibal Quijano et Walter Mignolo l’ont définie à partir de la thèse d’Enrique Dussel : la représentation du pouvoir en Europe, et en France plus précisément, repose sur un système eurocentré, fondé par la modernité, « qui est constitué par une relation dialectique avec une altérité non européenne. Cette altérité est, en dernière instance, son contenu ultime. La modernité apparaît quand l’Europe s’affirme elle-même comme « centre » de l’histoire mondiale. Dès lors, la « périphérie », qui entoure ce « centre », est en partie une conséquence de l’auto-définition du centre. L’ « option décoloniale », qui consiste ainsi à remettre en question ce modèle jusque dans le savoir qu’il a constitué, offre un double cadre épistémique et épistémologique qui permet d’aborder les différents aspects que revêt la question des banlieues en prenant en compte une histoire qui a modelé les mémoires, mais aussi les pratiques et les savoirs. Elle permet d’opérer un déplacement, à la différence des études postcoloniales, pour appréhender une problématisation qui a été façonnée par une « matrice du pouvoir » coloniale.

Enfin, il s’agit de prendre en compte, au-delà de la complexité de l’expérience des banlieues, ce qui rend l’émergence d’une mémoire collective difficile. Les questions mémorielles sont aussi des questions d’ordre politique : elles émanent d’un contexte politique particulier et influent sur la politique ; dans le cas de l’expérience des banlieues, l’émergence d’une mémoire collective est rendue difficile en raison d’un déni de reconnaissance politique. En l’occurrence, ce dernier se manifeste à un double niveau ou plus exactement comme un redoublement du déni mémoriel. D’une part, il s’agit du déni de mémoire populaire comme l’explique Michel Foucault, mémoire populaire dans laquelle s’insère la mémoire des banlieues :

Toute une série d’appareils a été mise en place (la « littérature populaire », la littérature bon marché, mais aussi l’enseignement scolaire) pour bloquer ce mouvement de la mémoire populaire, et on peut dire que le succès de cette entreprise a été relativement grand. […] Maintenant, la littérature bon marché, ça n’est plus suffisant. Il y a des moyens beaucoup plus efficaces qui sont la télévision et le cinéma. Et je crois que c’est une manière de recoder la mémoire populaire, qui existe mais qui n’a aucun moyen de se formuler. Alors, on montre aux gens, non pas ce qu’ils ont été, mais ce qu’il faut qu’ils se souviennent qu’ils ont été (Foucault, 1974 : 1516).

D’autre part, l’expérience de l’immigration et celle des banlieues entretiennent des liens étroits : il s’agit donc d’aborder nécessairement la mémoire des banlieues dans le cadre de ce que Gilles Kepel (2016) définit comme une « dimension rétrocoloniale », c’est-à-dire dans le cadre d’un retour du refoulé colonial. Ainsi, la mémoire collective des banlieues pâtit des effets de sidération émanant du déficit de travail de mémoire sur les guerres d’indépendance. Benjamin Stora, dans une perspective décoloniale, associe ces dernières plus largement au passé colonial français et parle de « répétition du refoulé ». Aussi n’est-il pas étonnant de remarquer avec Michel Kokoreff qu’ « il n’y a pas vraiment d’histoire sociale des banlieues ». Si des historiens comme Annie Fourcaut ont travaillé sur le rapport Paris/Banlieue, sur l’histoire des banlieues rouges, cela reste une histoire méconnue (Kokoreff, 2015).

Ainsi, face à ce double déni mémoriel résultant de l’usage de dispositifs assujettissants, mais encore d’un manque de travail mémoriel, il nous semble important de mener une recherche, dans le cadre de cette rubrique, à partir d’une approche archéologique qui s’intéressera à ce que Michel Foucault nommait des « foyers d’expérience » (Foucault, 2008 : 5), à travers des pratiques, des formes qui expriment une mémoire collective et culturelle. On s’attachera donc à mener une analyse critique des représentations mémorielles existantes et à relever certaines pratiques dans lesquelles se manifeste un travail mémoriel. Ce laboratoire doit ainsi se situer au carrefour d’une analyse des effets de pouvoir dans les représentations mémorielles, de la remise en question épistémique de savoirs propres aux banlieues ou aux Memory studies, et de l’étude de pratiques mémorielles que l’on pourrait penser en termes d’« alèthurgie décoloniale » (Irrera), de « prise de parole » (Tarragoni), de « culture de plai/sance » (B. Levasseur) ou de « processus de cultural citizenship » (Neveu). Quelles sont les commémorations qui procèdent de la mémoire des banlieues ? Quel est le rôle que jouent les institutions dans ce travail mémoriel ? Quels en sont les enjeux ? Existe-t-il des lieux de mémoire propres aux banlieues ? Que penser de la notion de « non-lieu de mémoire » élaboré par Gérard Noiriel dans ce contexte ? Quelles sont les pratiques qui parviennent à échafauder une trame mémorielle ? Quels sont les différents acteurs qui influent sur cette mémoire ? Les associations de quartier ont elles une influence, un pouvoir dans ce travail mémoriel ? Qui sont les passeurs de mémoire ou les catalyseurs ? Autant de questions à discuter dans le cadre de cette rubrique.

BIBLIOGRAPHIE

Yamina Benguigui, Mémoires d’immigrés, Canal+, 1997.

Ahmed Boubeker, « L’héritage de l’immigration postcoloniale comme expérience vécue », Amnis [en ligne], 7/2007, consulté le 22 juin 2016.

URL : http://amnis.revues.org/864 ; DOI : 10.4000/amnis.864

Catherine Coquio, Le mal de vérité ou l’utopie de la mémoire, Paris, Armand Colin, 2015.

Enrique Dussel, « Eurocentrism and Modernity, Introduction to the Francfort Lectures », in Boundary 2, 20/3, 1993, p. 65-73.

Michel Foucault, « Anti-Rétro », (1974), in Dits et écrits I, Paris, Gallimard, 2001, p. 1514-1528.

Michel Foucault, Le gouvernement de soi et des autres, Paris, Gallimard/ Seuil, 2008.

Orazio Irrera, « Satyagraha : une aléthurgie décoloniale face au gouvernement colonial des vivants », in Michel Foucault, Éthique et vérité, Paris, Vrin, 2013, p. 199-216.

Gilles Kepel, Terreur dans l’Hexagone, Paris, Gallimard, 2016.

Michel Kokoreff, Didier Lapeyronnie, Refaire la cité, Paris, Seuil, 2013.

Michel Kokoref, « Métamorphoses des quartiers populaires : perspective politique », 2015, www.canal-u.tv

https://www.canal-u.tv/video/centre_d_enseignement_multimedia_universitaire_c_e_m_u/metamorphoses_des_quartiers_populaires_perspective_politique_cirevs_green_2014_2015.17350

Bruno Levasseur, “National Identity and Everyday Cultures in Contemporary France: Re-Constructing Frenchness Through ‘Third Kind’ Representations of the Cités (1960-2000)”, in Modern and Contemporary France, 17-3, 2009, p. 267-282.

Walter Mignolo, La Désobéissance épistémique, Bruxelles, Peter Lang, 2015.

Catherine Neveu, « Engagements, mémoires et citoyennetés », in Hélène Bertheleu (dir.) Mémoires des migrations en France, Rennes, PUR, 2016, p. 101-112.

Serge Paugam, L’Intégration inégale, Paris, PUF, 2014.

Anibal Quijano, « Coloniality and Modernity/Rationality », (1989), Cultural Studies, 21:2, 2007, p. 168-178.

Henri Rousso, « Vers une mondialisation de la mémoire », Vingtième siècle, 2007/2, n° 94, p. 3-10.

Benjamin Stora, La Gangrène et l’oubli, (1991), Paris, La Découverte, 1998.

Federico Tarragoni, « La prise de parole comme processus de subjectivation politique. Une approche sociologique », Tumultes, n° 43, Paris, Kimé, octobre 2014, p. 175-190.